‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 31 sur 42 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

[SBETORICS.

Le succès d' Œdipe avait réchauffé le génie du gi^nd Corneille» Lçs décorations de la Toison" dOr avaient fait admirer 1@ cadre au détriment du tableau. L'auteur des H or aces y à la fin de sa carrière dramatique ^ prit pour héros le dernier des républicains de Rome, comme au début de sa carrière il avait pris un des héros de cet empire au berceau. Horace est le génie naissant, le courage aveugle qui lutte par la force et la ruse contre tous ses ennemis, parfois brutal, mais confiant en sa vertu et en son origine : il descend d'un père qui a prononcé le fameux qtjCU mourût.

et condamné par les duumvirs, il en appelle au peuple. SertoriuS) c'est toujours le génie, mais le génie qui s'étonne qu après de telles conquêtes et des jours glorieux le peuple ne soit plus Taustère conquérant des premiers âges, et dont la vertu proteste contre cette décadence. Entre Horace et Sertorius , il y a toute la république romaine comme toute la gloire de Corneille ; Horace, confiant en sa valeur, est sûr de sa victoire, et c'est avec la naïveté de la grandeur quil en parle. Aussi Fauteur commenceH-il Texamen de sa pièce par ces mots : c C'est une croyance assez générale que cette pièce pourrait passer pour la plus belle des miennes , si les derniers actes répondaient aux premiers. > La vertu de Sertorius est plus farouche; renseignement du passé a mari sa raison et modéré sa fougue , et voici comment Corneille s'exprime : f Ne cherches point dans cette tragédie les agrémens qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poèmes de cette nature : vous n'y trouverez ni tendresse d'amour, ni emportemens de passions, ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire toutefois qu'il n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres , la grandeur de leurs intérêts et la nouveauté de quelques caractères ont suppléé au manque de ces grâces. »

Rien ne manqua au succès de Sertorius : les Critiques de Mairet, de Scudéry et de Claveret, avaient cimenté la fortune du Gid. Pertharite, la

traduction de rimitation et la Toison-d^Or n'avaient point trouvé de critiques. On avait pardonné au vieux Corneille le succès d'OEdipe* Mais quand les envieux virent que, tout victorieux et tout barbe grise qu'il était, le poète pouvait encore conquérir de prime-saut la faveur populaire , alors ils se déchaînèrent de nouveau, et la critique hargneuse se remit à aboyer contre le lion qui se réveillait.

En ce temps-là vivait François Hedeiin, abbé d'Âubignac et de Meii^ac , à qui Tâge aurait dû donner de la raison ou tout au moins de la modération. Mais point; atné de Corneille (i), auteur lui-même de poésies françaises et latines, ayant par sa mère à soutenir une naissance illustre (â) , il ne trouva rien de mieux à faire que de s'escrimer contre Corneille dans les termes les plus injurieux, et de chercher à prouver qu'Homère n'avait jamais existé. L'abbé d'Aubignac est donc le père des Mythes historiques. Voici ce que dit Despréaux à ce sujet dans sa troisième réflexion critique sur quelques passages de Longin : M J'ai connu M. l'abbé d'Aubignac. Il était homme de beaucoup de mérite et fort habile en matière poétique , bien qu'il sût médiocrement le grec : je suis, sûr qu'il n'a jamais conçu un si

(i) François H cdelin, abbé d'Aubi(rnac, naquit à Paris le 4 aonC l6o\t le premier des douze enfans de Claude Hcdelin, licutcnaul ao baiiria{;e de Nemours.

(2) Catherine Paré , tille d'Antbroree Paré.

DE P. COIINEILLE. S55

étrange dessein , à moins qu il ne Fait conçu«dans les dej:nières anndes de sa vie, où Ton sait qu-'il était tombé en une espèce d'enfance. »

Cette dissertation sur Homère eut peut-être été un titre, le 27 janvier 1687, pour entrer à FAcadémie le jour où Guette illustre assemblée se fit un peu Topinamboue y pour parler comme Boileau, et où elle écouta le parallèle des anciens et des modernes de Perrault. Mais Fabbé d'Aubignac était alors décédé depuis dix ans, et il ne put jamais parvenir aux honneurs du^auteuil académique^ C'est une ressemblance de moins qu'if eut avec Scudéry, auquel on peut le comparer sous beaucoupjd'autres rapports. Comme lui il-voulut faire une tragédie selon toutes les règles inven* tées par Aristote , et Zénobie démontra , comme Favait fait Y Amour tyrannique, qu'on pouvait faire, tout en se renfermant scrupuleusement dans ses entraves dramatiques , la pièce la plus détestable et la plus ennuyeuse qui soit au monde. Aussi le prince de .Coudé, qui savait aussi bien apprécier les talens que gagner des batailles , dit*il à ce sujet quil savait- bon gré à Fabbé d'Aubignac d'àvoir si bien suivi les règles d' Aristote , 'mais qu'il ne pouvait pardonner.à Aristote d'avoir fait fati*e une si méchante tragédie » Fabbé d'Aubignac, Cette tragédie était en prose , comme la Pucelle d'Orléans et Cyniinde, deux autres de ses ouvrages. Gyminde fut mise en vers par Colleté t et Zénobie par Jean Magnon , ce fameux aligneur d'hémisti-

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ches, qui fit sept cent cinquante vers en dix heures, et se vanta d'avoir presque fini un ouvrage auquel il ne manquait plus que cent mille vers.

Ce que Scudéry avait fait au temps du Cid , Tabbé d'Aubîgnac le fit au temps de Sertorius. Les rodomontades de Scudéry prouvaient au motns * un cœur de gentilhomme et une épée de soldat. Les inyectives de d'Aubignac sentent le mauvais avocat et le médiocre abbë, ce qu'il était en effet. Voici ce qu'en cite Voltaire , qui cette fois s*en indigne, pedt-étre parce qu'il a affaire à un bénéficier ecclésiastique : « Vous êtes poète, disait d*Aubignac à Corneille, vous êtes abandonné à une vile dépendance des histrions; Votre commerce ordinaire n'est qu'avec leurs portiers ; vos amis ne sont que des libraires du palais. Il faudrait avoir perdu le sens, ^ussi bien que vous, pour être en mauvaise humeur du gain que vous pouvez tirer de vos veilles et de vos empressemens auprès des histrions et des libraires, — Il vous arrive assez souvent , lorsqu'on vous loue , que vous n'êtes plus affamé de gloire , mais d'argent (i). — Défaites-vous, monsieur de Corneille, de ces Mauvaises façons de parler qui sont encore plus mauvaises que vos vers. — J'avais cru , comme plusieurs , 'que vous étiez le poète de la critique de l'École des Femmes , et que Ly-

(i) Ce poarrait bien être là le seul fondement de l'anecdate tut Corneille qui lui fait faire à Despréauz une réponse dans les termes mêmes de cette accusation.

cidas était un nom déguise comme celui de M. de Corneille $ car vous êtes sans doute le marqyis de Mascarille) qui piaille toujours, qui ricane toujours, qui parle toujours et ne dit jamais rien qui vailljB. » ^. ,. ,

G^était bien vraiment à François Hedelin, fiU de Claude Hedelin , lieutenant-général au bailliage de Neûiours, à reprocher au grand Corneille sa noblesse de ro)>e !

Une foule de rimailleurs inconnus , de ces mëcbans obscurs dont Corneille dit dans Cinna :

Le reste ne vaut pas rhonùeor d'être nommé,

se mit de la partie, et toute cette misérable troupe roidit burlesquement • ses petits bras, comme Ta dit depuis Lebrun de La Harpe , pour étouffer si haute renommée.

Que répondit Corneille aux hurlemens de cette meute d'aboyeurs subalternes? — Rien : ni dans son examen de Sertorius, ni dans celui de ses autres pièces , il n^est question de ces plats Zoïles^ comme les appelle Voltaire , qui prend soin en passant de leur comparer Fréron; pas un mot ne sortit de sa bouche qui pût le mettre en com« promis avec les grossièretés et le langage des halles dont on se servait contre lui; mais il con-» tinua tranquillement d'écrire , et cette admirable confiance nous valut, outre les beaux endroits d'Agésilas ^ d'Attila , de Pulchérie et de Sopho-

nisbe, la tragédie d'Othon , les délicieux vers de Psych^ et le dernier mot de Suréna. Ce ^lence est, ce me setnble, une preuve bien grande de la vérité de Fanecdote sur Rodogune et sur Gilbert. Â quoi^ bon se plain4re d'un \pl doçt la peine est portée par celui qui la commis, quand on ne daigne pas donner un coup de pied aux roquets littéraires qui jappent belliqueusement

autour de vous et cherchent à attirer votre atten-

tion et votre colère par des morsures impuissantes ?

L'abbé d'Âubignac ne se tint point pour battu par ce silence superbe et ce dédain sublime. On rapporte qu'il avait coutume de dire que le comte de Fiesque avait appelé sa Zénobie la femme de Cinna. Â cette occasion les mots joyeux n'eussent point certes fait défaut, et les professeurs -en l'art des pointes n'eussent pas manqué d'en trouver de tout aiguisées sur la mésalliance, la disproportion des époux, etc., quand un misogyne du temps , dont la galanterie française n'a pas permis que le nom fût conservé, coupa court à toute plaisanterie modérée par cette brutale réflexion, que l'abbé d'Aubignac ne prenait pas garde que c'était avouer qu'il était autant an-dessous de Corneille' que la femme est au - dessous de l'homme (i).

(i) Voici comment l'abbc crAubignac intitulait lui-même sa fameute pièce de Zénobie dans réditton par Antoine de Sommanrille, en 1642 : Zénobie, tragédie en prose, où la vérité de i'histoirp est

La scène dé Septorius et de Po/np^e fut fort admirée et passa dès lors pour une des plus belles scènes de tragédie qui soient au monde. Boileau, cette raison que gênait la rime et qui se trouvait tout maussade et toutenlravé de sa [»rison, cequi lui faisait, suivant l'expression d'un poète moderne,

Trouver je mal dans louie chose , Les taclics du soleil, le ver de chaque rose ,

critiquait cette belle scène en disant qu elle n'était ni dans la raison, ni dans la nature, a Puis, ajoutait-il , il n'y a nulle comparaison à faire entre Sertorius, vieux et expérimenté capitaine, et Pompée qui à peine a de la barbe au menton. > Soileau, qui n'aimait pas le grand Corneille, et qui l'estimait si fort, me parait dans cette occasion bien plus véritablement le Lycidas de la critique de rÉcole des Fennnes, que ne put jamais l'être Corneille, au dire de Fabbé d'Aubignac.

conservée dans les plus rigoureuses rc'jjles du poèuie dramatique, avec un avis du libraifc aux lecteurs. ^

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