‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 32 sur 42 · SOPHONISBE · texte numérisé non relu

SOPHONISBE

Le succès de Sei torius avait complètement satisfait le vieux Corneille; il avait retrouvé à près de soixante ans tout Tentraînement de ses beaux jours. Les criailleries de d'Aubignac n'avaient fait qu'ajoifter à sa gloire ; aussi se soutint-il de ses* premiers rivaux , et voulut-il à son tour exploiter le sujet de Sopbonisbe, qui avait fait la gloire de Mairet, son premier antagoniste. Voltaire, en commentant quelques mots delà préface , conclut que Corneille devait être raccommodé avec Mairet à cette époque : il n'y a pas d'apparence que la vieille querelle qui les avait autrefois désunis

subsistât toujours. Satisfait de ses succès d ambassadaqr, encore plus content de la gratification énorme qu'il avait reçue de la reine-mère pour un sonnet, dépassé d ailleurs, non seulement par Pierre Corneille , mais encore distancé par Rotrou, du Kyer et Thomas Corneille , Mairet s'était retiré du théâtre; sa dernière pièce avait été la Sidonie, en i653, pièce qu'il avait intitulée tragicomédiahéroïque , ouvrage 9ssez médiocre , d ailleurs. 11 n'y a donc pas d'apparence, qu'âgé de soixante ans environ , depuis près de vingt ans ne voyant plus dans •Corneille, un rival dange* reux, Mairet eût assez de rancune au fond du cœur pour se souvenir encore des vieux démêlés du cardinal. Quant à Scudéry, son cœur de gentilhomme ne lui permettait pas de faire remonter les choses si loin; d'ailleurs, confrère de Corneille à l'Académie, il sentait assez sa dignité pour s'abstenir de toute démonstration hostile. Claveret, cet autre ennemi que sa seule haine contre Corneille a tiré de l'obscurité, travaillait bien encore, il est vrai, pour le théâtre; mais il seoi^it ses productions à si longs intervalles , et elles étaient sitôt écrasées par la justice du public, qu^afficb«r des prétentions de rivalité ou même de critique ne pouvait lui aller un instant. Il avait trop fait ses preuves dans sa jeunesse, et l'on appréciait ses avis à leur juste valeur.

Corneille n'avait donc à craindre ^ue l'abbé d' Aubignac , Boileau n'ayapt point encore à sou-

tenir son ami Racine, dont la Thébaïde ne fut représentée que Tannée suivante , la même année quOtbon, en 1664* II Bt donc sa Sopbonisbe , non point comme on Ta pensé généralement par un reste de jalousie contre Mairet; autrement, qui Teût empécbé de composer une Mariamne et un Scévole pour écraser tous ses rivaux? Sopbonisbe est peut-être le sujet le plus traité au tbéâtre. Le Trissino traita ce sujet en Italie en i5i4* MelHn de Saint-Gelais et Marmet transportèrent cette pièce en français, Tun en Tannée 1 56o , Tautre en Tan 1 583 : Montclirétien fit missi une Sopbonisbe en 1596, et vingt-huit ans avant celle de Mairet , en 1 601, Nicolas de MontreuK avait traité le même sujet. Toutes ces pièces avaient bien réussi. La dernière même renferme de fort beaux vers , témoin ceux*ci que dit Scipion en apprenant la mort courageuse de Sopbonisbe :

J-cnvic à la parjure Afrique L'honneur d'avoir nourri cet esprit si hautain, Qui nncritait de naître et de mourir Romain.

Vint en 1629 la Sopbonisbe de Mairet,' et tout le monde sait quel merveilleux succès cette pièce obtint. De là , grande rumeur et grande inquiétude de la part des commentateurs. On se demanda d'où avait pu venir la vogue d'une pièce qui , à tout prendre, ne valait pas beaucoup mieux que plusieurs de ses contemporaines. Alors on se souvint que Desbarreaux, Tami deXbéopbile Viaud,

attribuait la Sophonisbe à son ami Théophile : on se rappela le grand succès de Pyrame et Thisbé, et Ton admira le secret de Théophile pour capter la faveur du public. D'autres plus conséquens et plus logiques , sachant qu'une autre tradition attribuait à Chapelain l'honneur d'avoir inspiré la Sophonisbe et de Tavoir soumise à la règle des vingt-quatre heures , ont vu dans ce succès la preuve du goût classique et du bon sens inné dans Tesprit français.

Nous avons déjà donné notre a¥is sur ce succès, €t nous pensons toujours que la seule et grande cause de la réussite de la Sophonisbe est cet adroit mélange de galanterie et d'héroïsme qui plaisaient tant à la ville et à la cour au temps de la représentation de la Sophonisbe de Mairet; on applaudissait avec frénésie des vers comme ceux-ci que dit Sophonisbe au premier acte :

O sagesse, 6 raison, adorables lamiéres.

Rendez à mon esprit vos clartés coutamières , Et ne permettes pas que mon cœur endormi Fasse des vœux secrets ponr son propre ennemi , Ni que mes passions aujourd'hui me réduisent A vouloir le salut de ceux qui me détruisent. Mais je réclame en vain cette faible raison , Puisque c'est un secours qui n'est plus de saison , Et qu'il faut obéir à ce Dieu qui m'ordonne De suivre les conseils que sa-finrearmedonne, etc.

Si tous les vers de la Sophomsbe étaient aussi bien faits que ceux-ci, la cause du succès ne serait point douteuse et il serait bien légitime. Mais on

3^ HUTQlRi^

applaudissait encore aux réSexioiu cUSoplMMmbet veuve pajr la main de Ma^sinisse et vaincue par lui , dont toute la pensée est de savoir $i elle ^ra asses belle ou asse» bien coiffée pour aéduire ton vainqueur ; écoutons4a plutôt parler au WQQJoà acte :

Corisbe , pren«ï: 0ardc à l'itat où je suU , Et par là comme moi voyez ce que je pui» ; Q^mià hkf j'fturaU éié U p^ua vivo p«iMi|ir« Des plus rares beautés q^ioa voit <Ua« U QSitilM» Le moyen qae mes yeax conservenjl at^QUi^'hui Ihie extrême beauté lotis un extréoM ennui?

Il est vrai que Sophoi^isbe veut se tuer; mai» Go^wik^ lui répond :

.., Au ve«i^» W diH^eilu^«« yi«I«V^«*Mp%

Ni la clarté des yeux , ni la beauté do teini. Vos pleurs tous ont lavée , et vous éles de ceUes Qu'un air triste tl dolent vend eocM<»pHw belle» , ete^

Soplionlsbe entièrement persuadée s*écrie :

Voici , pa^i&aani «WQUjr, upi 9i4^ avm ¥»jB^ Pour laJAser de U Corce un méiiM»»hl» e »giW f i e ; EntrepreiKU ce QMKa«le ». etc.

Et perso»iie dans ee temps n'éleva la voix pour blâmer cette Sophonisbe qui entretient dans son cœur un amour adultérin ^ qui, à la mort de son i^omx^ ne saurait v^^er même des larmes de eonvenance et ne désire rien tant que d'éponser le Bfteurtrieir de son man, tandis q»e sept ans

après leà ClàVefet et les Scudéry irépétaient à qui mieux mieux que Chlmètie était une parricide et utoe impudique.

Lors donc que Corneille entreprit de dohûer ûhe Sôphonisbe au théâtre, il compta sur cet intérêt e^ccité par famour de Massinisse , et sur cette opposition de la bravoure militaire et du servage amoureux ; mais le grand Corneille s'était cettô fois trompé snr le goât de son siècle , et pour la première fois qu'il faisait une concession au gûât du vulgaire, le choix n'était pas heureux. La Sophoiiisbe excita beaucoup de brait ; on en parla dé diverses manières : les uns dirent comme Id P. Tournemine, que Corneille avait même ôté à Mairet le peu de gloire que lui avait valu sa pièce; d'autres soutenaient que telle qu'elle était , la tragédie de Mairet était infiniment supérieure à celle de Corneille. Le fait est que Ton joua encore la Sôphonisbe de Mairet après celle de Corneille, et que Voltaire seul la discrédita entièrement en voulant la rajeunir et la réparer. Ces sortes de replâtrages et de vandalismes littéraires n'ont jamais réussi. Quand le public est ignorant, il siffle ces sortes de choses ;* quand il est instruit i il crie au scandale et fait comme le jour où Baron voulut rajeunir le NiComède de Corneille en changeant certaines expressions. Cejour-là le parterre indigné soufflait tout haut au maladroit acteur le texte pur, et il n'osa plus désormais rien changer aux vers du grand homme.

364 HISTOIRE DE P, GOnNEILLE.

Une desrai&ons qui empêchèrent la Sophonisbe de Corneille de faire oublier entièrement ceUe de Mairet, fut encore le bon sens du grand homme, qui ne pouvant se complaire à la description continuelle de cet amour ridicule , a introduit dans sa pièce un certain Lélius, satire continuelle de Massinisse, et qui dit certainement les plus heureux vers de la pièce, au grand scandale de Voltaire , qui tenait quand même pour Tœuvre de Mairet.

La discussion que cette pièce souleva tomba du reste bientôt, et la Sophonisbe est Tune des pièces les plus oubliées du grand Corneille. Boileau ne la releva point encore par une épigramme, et d^Aubignac n'était point assez estimé pour qu'on fît attention à lui. On ne s'en souvient pas à rheure qu'il est plus que de la Sophonisbe de la Grange-Chancel, représentée en 1716, et que Fauteur ne fit jamais imprimer, quoiqu'elle renfermât, certes, les quatre plus beaux vers que fit jamais le satirique frondeur (i).

(1) Voici ces vers fort remarquables, où l'on fait abtlraction delà morale dangereuse de Fidée '.

Songez qu'il est des temps où tout est légitime , Et que si la patrie avait besoin d'un crime Qui put seul relever son espoir abatta»

11 ne serait plus crime el deviendrait vertu.

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