CHAPITRE XXVIII
AG]ÊSIl4AS.-'ATTILA«
En reanissant dans un même chapitre ces deux pièces du grand Corneille , nous ne prétendons point porter des deux tragédies le même jugement. Mais depuis Tépigramme de Boileau, on a tellement coutume de les associer, que nous n'a- Yons point cru devoir les séparer en cette occasion. Compagnons d'infortune, Agésilas et Attila ont tous deux, quoique dans un genre différent, des beautés qui auraient dû attirer sur eux Findulgence, et au jugement de Boileau nous pouvons en opposer un autre.
c Qa*on se garde , i dit le P. Toumemine ^
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n de juger de FAtcila de Coniéitie par une ëpi» gramme assez fade du poète satirique, et par laui note où le commentateur a prononcé que la dé* cadence de Tesprit de Corneille se fait sentir dans cette pièce. Qu on la lise, on y reconnaîtra Taufeur d'HémcUu» et de Nicomède : on y reoonnnttni to féroce Attila , on y admirera cette force de poli» tique et de raisonnement qui distingue toujours CSomeille.On y trouvera des caractères nouTeauxy {pmnds, soutenus : le déclin de l'empire romain^ les commencemens de Tempire français, peinte d'une grande manière et mis en contraste; une' intrigue conduite avec art, des situations intéree* santés, des vers aussi heureux et plus travailMe que dans les plus belles pièces de Corneille : on apprendra enfin à se défier de la critique de Boi« leau. y
c L'Agésilas, enveloppé dans la même épigramme , n'est pas comparable aux chefs-d'œuvre de Corneille, ni même à son Attila; mais c^est se jouer du public que de traiter de pièce misërvbltf une tragédie où, parmi des personnages d'un ca« ractère singulier , Agésilas et Lysander paraissait tels que l'histoire nous les fait connaître : une pièce dont le dénoûment est un effort héroïque d'Agésilas, qui triomphe en même temps de Tamour et de la vengeance : une pièce où l'on re^ trouve le grand Corneille dans plus d'un endroît*»
Plus tard , le P. Toumemine , qui fut de ceux qtd élevèrent Voltaire i emporté par sou xèle et
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son amour pour Corneille, faisait remarquer à son élève un passage d'Agésilas qu'il préférait^ disait-ily à toutes les pièces de Racine, ce que le philosophe ne lui pardonna jamais, non plus que d'être jésuite, qualité qui, selon lui, lui faisait nécessairement porter de faux jugemens sur le janséniste Racine.
Sans partager tout-à-fait Tenthousiasme du P. Tournemine, nous aimons à reconnaître avec lui de beaux passages dans TAgésilas, et nous nous rangeons tout-à-fait à lavis de ceux que combat Votaire et qui prétendaient, selon lui, que le non-succès d'Agésilas était dà à la coupe des vers. Une tragédie en vers mêlés est selon nous une fiaiute de goût très grossière : peut-être la routine y est-elle pour quelque chose. Mais la tragédie étant destinée à représenter les héros et lés actions héroïques , la solennité des alexandrins nous semble tout-à-fait aller à leur taille et à leur majesté. L'exemple des Grecs et des Latins ne nous semble d'aucum poids dans la matière qui nous occupe. Les vers mêlés sont de la prose ou à peu près, et Ton sait de quel succès furent suivis les essais impuissans de Puget de la Serre et de Lamotte,
Nous verrons au chapitre des poésies légères de Corneille, comment le grand homme, qui ae pouvait croire à Tépigramme , entendait le mot satirique de Despréaux, et la supériorité deFAt* tila sur FAgésilas ^ malgré l'injuste critique qui
lês confondait daâs le même mépris, semble justifier rinterprétation de Corneille.
L'Agésilas avait été représenté par les comédiens de rhôtel de Bourgogne , et la pièce était tombée ; Corneille alla s'adresser à la troupe du Palais-Royal que quittait en ce moment le jeune Racine. Molière qui en était directeur et qui avait sans doute connu le grand Corneille chez le surintendant Fouquet, accepta la pièce du vieillard avec le plus grand empressement. Une espèce de petite ligue tacite se forma entre le créateur de la tragédie et Fauteur du Misanthrope; il accueillit Corneille exilé, et c'est ainsi qu'après TAttila il représenta encore Tite et Bérénice. Nous verrons combien fut noble en cette occasion la conduite de Molière , et nous aurons à admirer cette amitié passagère qui finit par la collaboration de Psyché, et qui sans doute ne se fût jamais altérée, quand la mort vint frapper le détracteur des médecins au milieu du Malade imaginaire. Qu'il nous suffise de dire que c'était alors l'époque de la grande gloire de Molière. En 1666, époque de la représentation d'Agésilas, il avait fait représenter le Misanthrope et le Médecin malgré lui. Mélicerte et la Pastorale ne comptent pas. Peutêtre Taffluence tardive, mais certaine, qui se pressait au Palais-Royal avait-elle fait tort à la tragédie de l'hôtel de Bourgogne , et Molière en acceptant Corneille à son théâtre voulait-il en quelque sorte réparer le dommage involontaire
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qu'il Itti Avait canêë t en tout <Às cette eêpèee de rivalité établie dans sa propre maison ne paralysa point son génie ; car c^est depuis qu'il fit représenter Tartufe, Amphitryon, TAvare, le Bourgeois Gentilhomme et les Femmes Savantes.
La pièce d'Attila fut montée chea Molière avec soin. Mauvais tragédien qu'il était et ayant enfin acquis la conscience de^a médiocrité tragique, il "n'y prit point lui-même de rôle : mais La Thorillière , alors fort renommé dans les rôles de roi et de père , tût chargé du rôle d'Attila. Mademoi*' selle Molière ) dans tout l'éclat de sa beauté, fut chargée de représenter Flavie. Nous ignorons si Baron avait un rôle dans la pièce. Nous ne le pen*» sons pas. La maturité des héros de la pièce et la jeunesse de l'auteur ne peuvent guère le laisser supposer.
Avec de tels auxiliaires et de si renommés interprètes, la pièce ne pouvait guère tomber. Aussi réussit-^elle parfaitement : la pompe des vers, la majesté de Faction qui mettait en scène trois rois , le caractère d'Attila , prévenaient le public en ftiveur de l'ouvrage : n^était-<:e pas d'ailleurs un sujet national que cet Attila, qu'un mot de sainte Geneviève détourna de Paris , et qu'un excès tua, comme Alexandre au milieu de ses conquêtes dévastatrices. Othon était un cours d'histoire romaine. Attila peut passer pour un chapitre de l'invasioa des Barbares. C'est une pièce sans monologue, comme Corneille les siimait et savait
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les foire. Sans doute les récits sont u& peu longs , mais toujours dignes et terribles; un exemple peut apprendre au lecteur ce que c'était qu'Attila, pièce entièrement igporée aujourd'hui : voici le récit de la mort d* Attila ; c est Valamir qui parle :
Écoutes Comme enfiD Tont puni Mt proprm cruantéf « Et comme heareutement le ciel vient de sooKrire A ce que nos malheurs vous ont fait lui prédire. A peine toniont-noof » pleina de iroiibU et d'Imrrviir^ Qu'Attila recommence à saigner de fureur»
Biais avec abondance , et le sang qui bouillonne , . Forme no si groi torrrat qne ttri-mème il ft*éfMnie. Tq«i fnrprif q^'il en «9t : t'U m vciil»'«nilf r» Dit-il» on me patra ce qu'il va m'en coûter.
Il demeure à ces mots sans parole , sans force » Tout set tena d'axée lui font un tOndftiii dlvoreé i 8a S9f%e enfle, et dn aaB(|;» dont le coitft t'ipnifiitt Le passage se ferme ou du moins s'ëtrëcit.
De ce sang renferme la vapeur en furie Semble sfoir ^lonffë at ec^re êl ta Tie.
Et d^ de son front la fixneaie p&lear FTopposait à la mort qu'un reste de chaleur.
Lorsqu'une illntion lui présente ton frète , Et lui rend tput d'un conp la vie et Ié eolére ; Il croit le voir suivi des ombret de tiz roia , Qu'il te fait immoler une seconde fois.
Mais ce retour si prompt de sa plut noire aaddcé M'est qu'un dernier efÂxt de hi nature latte» Qai f prête & tuccomber tout ta mort qui ratteinf ^ Jette nn plut vif éclat et tont d'un coup s'éteint. C'est en vain qu'il fulmine à cette affreuse vue , S* rage qnl rcaatt eit^ «lêne tenpt le tM ; L*impétaeme ardeur de cet trantportt noofeani , A ton sang pritonnier ouvre tout let canaux.
Son élancement jeree ou rompt tontes let veinet y
Et ces canaux ouTerta lont antant de fontainet
Par où Tàme et le sang se pressent de sortir
Pour terminer sa rage et nous en garantir.
Sa vie 1 longs ruisseaux se répand sur le sable ( i ),
Chaque instant l'affaiblit et chaque effort l'accable »
Chaque pas rend justice an sang qu'il a versé»
Et fait grâce à celui qu'il avait menacé.
Ce n'est plus qu'en sanglots qu'il dit ce qu'il croit dire ,
11 fri&sonne , il chancelle , il trébuche , il expire ,
Et sa fureur dernière épuisant tant d'horreurs »
Venge enfin l'univers de toutes ses fureurs.
Nous avons choisi ce morceau et nous Tavons donné tout entier parce qu'il nous semble résumer en lui la tragédie d'Attila : le faux brillant, les vers choquans, des longueurs s Y remarquent; mais de temps à autre des éclairs de génie. Le défaut de la pièce est celui de la mort de Pompée : la pompe exagérée des vers ; son mérite > la noblesse et la force des sentimens poussés aussi à l'ex* tréme. Aussi la pièce ne dut-elle point tomber ; elle dut même faire une forte impression surtout sur le vulgaire , et Boileau portait encore un faux jugement quand il dit :
Un clerc , pour quinze sous , sans craindre le holè. Peut aller au parterre attaquer Attila, Et si le roi des Huns ne lui charme l'oreille» Traiter de Visigoths tous les vers de Corneille.
(i) Ce beau vers ne rachète-lril pas la faiblesse de ce qui précède et n'est-il pas une magnifique traduction du fameux hémistiche de Virgile :
Purpuream vomere animam.
Les clercs devaient fort applaudir La Thorillière et mademoiselle Molière. L'exagération d'un sentiment ne fait que le dévoiler au peuple.