CHAPITRE XXVIL
t OTHON.
Nous voici enfin à une époque de la vie de Corneille y où un écho de. ses succès passés vint délicieusement résonner aux oreilles du vieillard. La tragédie d^Othon n*eut point un succès de convenance, comme la Sophonisbe ou Œdipe; elle réussit même mieux que Sertorius» et le vieux Corneille y se croyant revenu au temps d'Horace et de Ginna, s'écrie dans son examen de la pièce : c Si mes amis ne me trompent, cette pièce égale, ou passe la meilleure des miennes. Quantité de. suffrages illustres e( solides se sont déclarés pour elle, et si j'ose y mêler le mien, je vous dirai quQ^
▼ons y trouverez quelque justesse dans la conduite et quelque bon sens dans le raisonôement, n
Parmi les suffrages illustres dont Corneille se £ait gloire , on cite le maréchal de Grammont, qui^ frappé des enseignemens donnés dans sa nouvelle tragédie , dit que Corneille devrait être le bréviaire des rois, et Louvois, qui demandait pour juger la pièce, un parterre composé de ministres d'Etat.
En présence d'un aossî grand succès, deux hommes cependant se sont acharnés sur Othon et ont prétendu que cette tragédie était , sfnon mauvaise, du moins insupportable et languissante. De ces deux hommes , Tun était contemporain, c'était Boileau-Despréaux; l'autre s'érigea son juge, c'est Voltaire.
Le premier ne se défendait nullement d'avoir atlaquë directement la tragédie d'Othon dans ces qutitre ver» d# son Art poétique ;
Cet froids raiioiinement né feront qa'atiiëdir Un tpecutear tonjours paresseux d'applaudir^ Bt qôl des vrais efforts it vùtcé rkëiof iqfi« IttlHmmf iMistté » s'tttlort •« rom ariti^.
BoileaUy qui avait une antipathie contre tout Ce qui senifemphase , et que le nom de Lucain ou de Stace foisait frissonner, Boileau qui , aveuglé par ses idées, n'avait pn pardonner à Brébeuf ses Iwnx vers tant admirés dans les provinces, ne po^
éôûlFrir CCS longs discours où les sentimens sotit tJtAQérés et par conséquent héroïques. Boileau rabaissait les héros de l'antiquité à son niveau au lieu de les élevef avec l'histoire et le génie au- «l«««u« <i« la nature humaine; ne dît- il pas à la fia de sa pré fh rr H » «^ t^^* -«'r»- f ^,, i , i i..- v ■ ■ ■ ■'. n ii^m^"
après avoir cité le quU mourût d*Horace : t Ce «ont ]k de ces choses que Longin appelle sublimes et quHl aurait beaucoup plus admirées dans Corneille, s'il avait vécu du temps de Corneille, que ces grands mots dont 'Ptolomée remplit sa bouche au commencement de la mort de Pompée, pomt etâgérer les vaines titconStances d'une dé« routé qu'il n^à point vue. »
Bôiléau , d ailleuf s , était tf dp Tami de Bacine pour ne pas blâmer Une pièce représentée la inéme année que les Frères Ennemis , tragédie MUS contredit de beaucoup inférieure à TOthon de Corneille; mais le vieux Corneille ne lui semblait plus un grand poète. Voici ce qu'il dit dads sa septième réflexion critique sur Longin : c Corneille est celui de nos poètes qui a fait le plus d^éclat en notre temps , et on ne croyait pas qu'il pût jamais y avoir en France un poète digne de lui être égalé. Il n'y en a point en effet qui ait pins d'élévation de génie , ni qui ait plus composé. Tout son mérite pourtant, à l'heure qu'il est, ayant été mis par le temps comme dans un creuset, se réduit à huit ou neuf pièces de théâtre €pC(m admite et qui sont, s'il feut ainsi parler.
comme le midi de la poésie dont l'Orient et l'Occident n'ont rien valu. Encore dans ce petit nombre de bonnes pièces , outre les fautes de langue qui y sont assez fréquentes, on commence à s'apercevoir de beaucoup d'endroits de décl amatînii t.» V. ^v vnirsijt nnmt <»^iijpefois. Ainsi, non seulement on ne trouve point mauvais qu on lui compare aujourd*liui monsieur Racine; mais il se trouve même quantité de gens qui le lui préfèrent : la postérité jugera qui vaut le mieux des deux. >
Le jugement de Boileau, d ailleurs , était tout fait; car il dispute même à Corneille la glgire qu'on lui avait toujours accordée de renfermer plus de mouvemens sublimes que Racine. Dans sa douzième réflexion critique, il cite traîtreusement le passage terminé par cet admirable vers : Je crains Dieu f cher Abner^ etc. y dont Brossette avait trouvé la pensée mère dans la bouche de Turnus au douzième livre de TÉnéide, et que nous avons retrouvé presque entier dans la tiar gédie du Triomphe de la Ligue , de J. Nérée , en 1607, et il ajoute: «D'où je conclus que c'est avec très peu de fondement que les admirateurs outrés de monsieur Corneille veulent insinuer que monsieur Racine lui est beaucoup plus inférieur pour le sublime , puisque sans apporter ici quantité d^âUircs preuves que je pourrais donner du contraire , il ne parait pas que toute cette grandeur de vertu romaine tsint. vantée , que le pre-
mier a si bien exprimée dans plusieurs de ses piè^' ces et qui ont fait son excessive réputation , soit au-dessus de Tintrépidité plus qu'héroïque, et de la parfaite confianoe en Dieu de ce véritablement pieux, grand, sage et courageux Israélite. »
Au moins Despréaux ju&tifiaitril .en quelque sorte sa partialité pour Racine; il le louait aux beaux endroits et le blâmait aux choses faibles. Ce n'était point la tendresse affectée de l'Alexandre qui charmait le critique, et TAstrate de Qui-, nault fut l'objet de deux de ses meilleurs vers satiriques. Nous ne saurions en dire autant de Voltaire, le second détracteur de Corneille et d'Othon, L'Astrate fut représentée la même année qu'Othon , et le voilà qui s'attendrit sur ce pauvre Quinault, si méchamment déshonoré par Boileau, et qui dit :
« On joua la même année FAstrate de Quinault , célèbre parle ridicule que Despréaux lui a donné , mais plus célèbre alors par le prodigieux succès qu elle eut. Ce qui fit ce succès , ce fut l'intérêt qui parut régner dans la pièce. Le public était las de tragédies en raisonnemens et de héros dissertateurs. Les cœurs se laissèrent toucher par FAstrate, sans examiner si la pièce était vraisemblable , bien conduite , bien écrite. Les passions y parlaient, et c'en fut assez. Les acteurs s'animèrent; ils portèrent dans Fâme du spectateur un attendrissement auquel il n'était point accoutumé. Les excellens ouvrages de Finimitable Racine n'a-
STO msTOiRE
VMnt poiDt encore peni. Les * Tëritebles foutet du cœur écàîenc ignorées; celles que préseateit FAstrete Airent suivies avec transport* Rien ne pranve mienxquHl fiant intéresser^ puisque Tinté» rêt le* plos nel amené édiaufiEs tout te public, que des intrigues froides de politique glaçaîent depuis plusieurs années. »
Aces jugemens injustes noug pourrions euoppo* ser beaucoup d'autres, nous pourrions dire avec Fontenellot qui place Othon après Agésilas s
« Après Agésilas vint Othon, où tout est mis en œuvre par le grand Corneille, et où se sont unis deux génies si sublimes. Corneille y a peint la cour des empereurs du même pinceau dont il avait peint les vertus de la république. »
Avec Perrault, dans son éloge des bommes illustres :
f Peut4tre aurait-il dà se retirer plus tôt de la carrière. Mais on peut dire que s'il est inférieur à lui-même dans quelques unes de ses dernières pièces, il y est lui-même souvent au-dessus de ceux qui se sont exercés dans le même genre. $
Avec Tauteur de TÉloge extrait de la République des lettres :
« Depuis ce temps-là, monsieur Corneille ne fit plus que se maintenir dans le degré de, perfection où il était parvenu. Il fit admirer THéraclius» l'Œdipe, le Nicomède, le Sertorius, TOthon. »
Avec Gaillard p dont l'Éloge de Pierre Corneille
P£ F. COMBILLE. Sti
remperta le prix 4e rÀcedémie 4e Rouen en 1768:
f Eh bien y je vous Taccorde; vos froideurs, TQ8 injuHicea, ont rendn Corneille jaloux. Voyons ce qu'a produit cette jalousie , ce qu^dle prodmt <iiea les grands bomvies où on f honore du beau nom d^émulation. Je vois, pour mieux combattre ees riTauxi O^meille, déjà vieillissant, lutter contre Sophocle, dans Œdipe, contre Tite<»Live» dans Sophonisbe, contre IWte dans Othon; je le vois prendre son angnste vieillesse dans Martian mt Féckt de ses belles Minéet dan» Soréna. Pim» eent encore à ce prix tous les grands hommes être jaloux! »
Si nous Youlions des jog^nens |diis modetiie% certes les âtatkms ne nons manqueraient pas^, ei aSt follau joindre notre humble voix à cettee d'ao» toiritës plus ecMsapétentes, nous dmcmsà ceux qui traitent les dernières pièce» de Ccnm^le et (Mkhs de rapsodiee, indignes d^examen : il faut que votre haine, il £tut que votre colère soient évident iaftent un parti pris , powr que vous reKstee aux dépens de Corneille et de so^ Othon , la l%ébàldé é0 Racine et F^trate de Quînaok r que trouvée*» vous donc qui vous choque tant dans cette pro» diiction de la vieillesse du grand hoxMnet seaf* ce ces quatre vers, où la sublimité de la pensée ii'est é^lée que par la magn^cmce de Pexpression;
Je les Yoyais tout trois se range» ww» «ft imitttV;
S?î fitsTOiafi
Qui , chirgé d'un long Age, a peu de tempi à Tétre. Et tout trois à l'envi s'empreuer ardemmeot A qui dévorerail ce r^ne d'un momeot.
Sont^cedonc ces caractères de Vinius et de Plautine, qui sacrifient Tùn sa fille, Fautre son amour à la patrie? Serait-ce cette politique admirable .développée hardiment et en beaux vers dans toute la pièce? Tout cela peut être fmid, ennuyeux même pour les amateurs de comédies grivoises et d'intrigues bien tendres; mais pour ceux qui ne se lassent point des beaux vers , Othon est une belle tragédie, et vous ny trouverez point cet abus du tendre-faux qui règne dans l'Alexandre de Racine, ce malencontreux contemporain d' Agésilas, et dans TAstrate de Quinault. Il n'y a pas jusqu'à Molière lui-même qui, au temps d'Othon, ne semble s'être reposé dans sa gloire et avoir oublié la bonne comédie et le véritable succès, pour composer la Princesse d'Elide, les Plaisirs de rtle enchantée et le Mariage forcé. Au temps d'Othon,le Quinault, le Molière et le Racine se irouvèrent presque confondus dans unedésespé^ rante nullité : seulle génie de Corneille, que Ton attaque, plana au-dessus de ses jnisères, comme il le faisait au début de sa carrière quand Médée l'emportait si fort sur les productions contemporaines.
Les éloges des journalistes du temps (i) et la
(i) M. de Salloy dans son joarnal des Savans, fic un grand éloge de la tragédie de Qainanlt.
DE P. CORNEILI«£. 373
prédilection de Voltaire n^ont pu empêcher TAstrate de tomber dans l'oubli ; elle Ait tuée par Boileau; mais celui-ci ne put tuer Corneille et Othon, qu'on lit encore et qu'on admire.