PSYCHE
Au milieu de cette société littéraire divisée en deux camps, dont Tun portait pour enseigne:
Boileau y Racine, Port-Royal; et l'autre , Corneille et les jésuites, un seul homme, avons-nous dit, eut la force de rester neutre, et cet homme fut Molière. En effet, si Boileau était son commensal et son ami intime , d'un autre côté Corneille soupait aussi chez lui, et Psyché fut le fruit de leur collaboration. N'oublions point qu'à côté de cela, le sieur Molière était Tami du roi Louis XIV, et que son épitaphe fut faite par le P, Bouhours. Despréaux et Lulli se rencontrèrent à sa table, €t s'il demeura brouillé avec le seul Racine, c'est
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que le sujet de la querelle était une misère et que Racine né pardonnait point.
Avec cette loyauté qui caractérisait lâ collaboration d'alors, on mit au devant de la Psyché de Molière un avertissement qui rendait à chacun sa part de besogne, et l'on constata que les quatre derniers actes , moins les scènes premières du se*^ cond et du troisième, étaient de M. Corneille Tatné, qui avait travaillé sur le plan de Molière. On reconnaît la part de Quinault et de Lulli : le premier, auteur des paroles françaises qui se chantent; le second, compositeur de la musique et des paroles de la plainte italienne. On alla même jusqu'à reconnaître que le temps pressant, M. Corneille n'avait mis que quinze jours à faire les vers de sa part.
En lisant Fhistoire de cet opéra, mené à bien en si peu de temps et représenté dans la magnifique salle des Machines, construite au château des Tuileries par les sieurs Ratabon et Vigarani , qui ne servit qu'à ce seul usage jusqu'en 1716, où l'on amusa Louis XY enfant, par la représentation de plusieurs ballets, on se rappelle involontairement l'histoire de cet autre opéra commandé à Boileau et à Racine par madame de Montespan. On se souvient du détestable prologue que fit Despréaux, après s'être moqué dans une somptueuse préface des opéras de Quinault qu'il ne put même égaler en l'imitant. Cette grande affaire n'enfanta que ce ridicule prologue, et s il
est fâcheux que Tamoar de Boileaiu fKSur dés œuvres Tait porté à imprimer ce petit bout dé prose et de vers Y il est du moius curieux de constater que Racine et Boileau, jeunes et valides, ne purent s^acquitter d'une tâche qui ne coûta qtte trois semaines de travail à Molière « déjà fort malade, et à Corneille , âgé de soixante-cinq ans. A soixante-cinq ans, Pierre GomeiUe écrivît la scène troisième de Tacté III, où est renfermée cette déclaration de Psyché à TAmoiir, dont la délicatesse n a jamais été surpassée et pettt*étre égalée par Racine lui-même. Où trouver, en effet, plus de grâce et de charme que dans ces vers :
Tout ce qae j'ai senti n^agissait point àe méèae.
Et jt difèis qtie je irôtts aime.
Seigneur, si je savais ce que c'est tfu d'iôner.
Et plus de naïveté que dans ceux-ci :
C'est l^ moi de m'en taire » à irons de me le dine , El cependant c'est moi qui vous le dis.
A Tappui des vers de l'Art poétique de Roileau, on à de tout temps donné les mêmes pensées avec rhabit divers dont les ont vêtues les différens poètes. Combien de ^ois Voltaire ne met-il pas em regard les vers de Corneille et ceux de Racine pour avoir le plaisir de s'écrier ensuite : Voyez quel charme! Est-ce un don de la nature? est-ce le fruit d'un travail assidu (i)? Ici nous avons aussi
(i) Voyez Commentaire sttr Bërëntce ; retnarqàés stkrle faAit! de la fin.
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à mettre en regard la même pensée et deux auteurs différens , Corneille et Puget dje la Serre. Cette fois la haine dfi Boilaau semble être pleinement justifiée.
Voici la prose d^ Puget de la Serre.
G^est Thisbé qui parle à la scène première de Taote quatrième :
f Te laieses'tu déjà matûrtser à cette passion éont la tyrannie est insupportable? de qui peut^tu être jaloux?
Pimme répond :
c Du soleil qui te regarde, de l'air qui t'envia ronne, de la terre qai te porte et du zéphyr même qui se cache dans tes cheveux; je suis encore jaloux de toi-même, car il me semble que ma bouche devrait Satire l'office de tes mains, n'étant pas digne de tencher ton beau visage. Tes regards me mettent en peine , ne pouvant être toujours leur objet; te» saupirs muets, tes pensées trop secrètes, et enfin toutes tes actions me tiennent continuellement en action ou pour Tenvie ou pour la crainte. »
Voici pour le galimatias ; voyons les vers : c'est toujours dans la scène que nous avon« citée.
Des HMr^9H* du sans peut-on être j^lou»?
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature.
Les rayons du soleil tous baisent trop souvent : Vos cbcirens soulfrent trop les caresses du vent.
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Dès qa'il les flatte , j'en nrarmare; ,
L'air même qae vous respires , Avec trop de plaisir passe par votre bouche ;
Votre habit de trop près vont touche ,
Et sitôt que vous soupirez ,
Je ne sais quoi qui m'efFarouche , Craint, parmi vos soupirs, des soupirs égarés.
Ajoutez aux charmes de ces gracieux vers, que ce sont des dieux de la Mythologie qui parlent, et que tomes ces choses dont FAmour dit être jaloux, Tair, le soleil et le vent sont personnifiés dans cette Mythologie; tandis que dans Pirame, c'est un simple mortel qui se dit jaloux de toutes sortes d'abstractions dont on ne voit pas bien Faction là-dedans.
Ce fut là une éclatante revanche pour Baron qui n'avait pu faire passer le Domilian de Tite et Bérénice, et à qui échut en partage le rôle de FAmour dans Psyché. 11 ne se repentit point alors d avoir condescendu aux vœux du grand Corneille et d'avoir déclamé des vers qu'il ne comprenait pas. S'ils furent Foccasion d'une mauvaise action de sa part et si Corneille fut indirectement la cause de Fingratitude de Baron envers son bienfaiteur et son père, il faut s^en prendre aux mœurs dissolues d'Armandine Bajart et de l'amoureux du théâtre du Palais-Royal, et ce rôle donna à Baron fils du feu et de Fentrain une fois en sa vie, le tout à la grande jalousie de monseigneur le régent.