CHAPITRE XXXVI
iDEHiriiiRl» ANNEES DE PIERRE] CORNEILLE.
Après Suréna, comme nous lavons vu, Pierre Corneille se retira du théâtre : Suréna avait été représenté en 1674 9 et le grand homme avait alors soixante-huit ans. En jetant un regard sur sa vie passée , sur cette longue suite de victoires , le grand Corneille ne pouvait guère trouver de fautes notables à se reprocher; quelques mouvemens d'orgueil bien légitimes « deux ou trois accès de flatterie intempestive qui ne firent après tout de i^ial à personne , sont les seules taches que Ton peut trouver d^ns la vie privée de ce grand homme. Aussi, attendait-il la mort avec ce calme et cette
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force d'Ame que peut seul avoir le juste àù méittetit supréine. Il avait confiance eh la miséricorde de Dieu, qu^il n^atait jamais renié, et il aimait à attribuer c^ttè heureuse persévérance à Texcellente éducation qu'il avait reçue ches les jésuites et Hiix rap|)ort8 qu'il avait conservés avec ses anciens maîtres. Ne disait-il pas , eîi 1 668 , au P. Delidel :
Je suis to n disciple , et peut-être
Que l'heureux éclat de mes vers
Éblouit asiec ruoivert
Pour faire peu de honte pu maitre»
Par une plus sainte leçon
Tu n'apprends de ^ette fiiçoii
Au Tiee on doit faire la guerre.
Pnissë-je en user encor mieui»
Et comme je te dois ma gloire sur la terre , Pttissé-je tÉ devoir un jour celle dts deni !
Corneille avait trois fils, comme le témoigne une pièce dont nous avons parlé au chapitre des pièces fugitives ; le cadet fut tué vers 1676, l'ainé devint gentilhomme ordinaire et le jeune fut fait abbé d^Aiguevive. Nous avons vu aussi, et c'est une chose si admirable qu'elle a passé à la postérité, et que le récit en est populaire, comment les frères Corneille vivaient ensemble sans partager leur bien, et quelle union intime existait entre les deux femilles. Thomas, alors âgé de près de cinquante ans , continuait toujours à user de cette fécondité qui le rendit atissi productif que Rotroû, et qui lui fit dépasser
le chiffre des pièces de son aine, pour donner presque tous les ans une nouvelle pièce au théâtre. Cest ainsi que le comte d^Essex, qui rappela les beaux jours de Timocrate et d'Ariane, et sur lequel Voltaire a encore daigné faire des remar* ques, est de 1678. Une seule chose eût pu désu-^ nirles deux frères, et il fallait une union aussi intime, une amitié aussi admirable que celle des deux frères Corneille , pour résister à une pareille épreuve.
Nous avons dît que le père des deux Corneille avait été ennobli par lettres patentes du roi Louis XIII, comme récompense de bons et loyaux services qu'il lui avait rendus en sa qualité de maître ès-eaux et forêts ; mais nulle part Thistoire ne nous apprend que le roi ait permis à son fidèle 8ujet d'ajouter aucun nom à celui de Corneille, qu'il avait reçu de ses ancêtres (i).Cependant Thomas , par une vanité aussi mal placée que peu intelligente , ne se contentant pas du beau titre de noblesse que la renommée de son frère et ses propres travaux avaient donné à sa famille , prit le titre de Thomas Corneille , écuyer, sieur de risle. Molière, à qui les ridicules ne pouvaient échapper, et qui ne faisait pas grâce aux ridicules , s'était beaucoup moqué de cette absurde prétention. Le grand Corneille , qui certes plus que
(1) Seul de tous les historiens , Thomas Corneille , dans son Dictionnaire géographique, prdtend que son père fat ennobli en 1636, et que le Cid n'y fut point étranger. •— £t le cardinal ?
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tout autre eut pu se fôcher de cette folie qu'il ne partageait point, ne se fâcha point pour cela avec son cadet; il n'est point même dit qu il lui ait fait des représentations sur cette misère, et pourtant que de fois on a vu l'union des familles résister à de grandes causes de séparation et venir échouer devant de pareilles petitesses !
Nul homme au monde n'eut, du reste, pour se consoler de ces petites tracasseries intérieures, plus à se louer du respect extérieur qu'on lui portait. Nul mérite ne fut plus récompensé de son vivant par la gloire. Académicien zélé, quand il se rendait à ce corps illustre dont il était le doyen, on écoutait ses avis avec la plus grande déférence : là il n'était point despote comme on aurait pu le supposer, et comme son grand nom lui en donnait peut-être le droit : nous n'en voulons pour preuve que ce passage du discours de Racine, dont nous avons déjà extrait un morceau au chapitre de Suréna : c Mais ce qui nous touche de plus près, c'est qu'il était encore un très bon académicien. Il aimait, il cultivait nos exercices : il y apportait surtout cet esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour entretenir Tunion flans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se préférer à aucun de ses confrères? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun avantage des applaudissemens qu'il recevait dans le public? Au contraire, après avoir paru en maître, et , pour ainsi dire, régné sur la scène.
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il venait, disciple docile, chercher à s^instruire dans no^ assemîylées , laissait , pour me servir de ses propres termes, laissait ses lauriers à la porte de TAcadëmie, toujours prêt à soumettre son opinion à Tavis d'autrui ; et de tous tant que nous sommes, le plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur des matières de poésie. »
Thomas Corneille avait déjà dk dans le dis* cours qui provoqua la réponse de Racine .- c J'a* jouterai seulement qu'une des choses qui vous doit le plus feire chérir sa mémoire, c^est l'attachement que je lui ai toujours remarqué pour tout ce qui regardait les intérêts de FÂcadémie. Il montrait par là combien il avait d'estime pour les illustres qui la composent , etc. *
Mais ce n'était point par honneur pour le cardihal Richelieu, son fondateur, comme le dit Hiomas Corneille , heureux d'avoir trouvé cette transition dont il avait besoin pour passer à Féloge de l'Académie , que Pierre Corneille avait tant d'estime pour les académiciens. Mais nous avons vu Corneille prendre au sérieux l'hôtel de Rambouillet et s'y montrer assidûment. Ce grand génie sentait que la langue et les auteurs avaient besoin d'un triBunal suprême , et que l'Académie prise au sérieux peut et doit rendre aux lettres d'immenses services. Aussi ses confrères rendaient-ils avec usure à Pierre Corneille l'estime dont il les honorait, et la lui montraient-ils par toutes sortes de marques de déférence et de respect.
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Mais ce respect témoigne au grand bop^me, ne parut jamais' mieux que dans la circonstance sui-r vante dont les détails sont trop beau]^ pour n'être pas vrais. Pour trouver quelque chose de semblable, il faut remonter jusqu'aux jeux de la Grèce et se rappeler le vieillard au milieu des jeunes Spartiates.
Corneille, dans ses vieux jours ,^ rassasie de gloire dramatique , n'allait plus a\i théâtre même pour voir représenter ses chefs-d'œuvre; tout cel^ le fatiguait, puis san$ doute que la raison et la fièvre théâtrale combattaient encore dans son eœur : qui sait si la raison eût été la plus forte, et si le vieux Corneille ne se fût point remis à composer quelqu autre Pertharite ou quelqae autre Suréna , dont I9 chute eût profondément attristé ses vieux ans? Aussi depuis deux ans n'avait-il point paru à la comédie , lorsqu'un jour où il se savait probablement guéri ^t capable de suppor*^ ter cette épreuve, il s'achemina vers le viens théâtre de sa gloire : il arriva au milieu de la pièce. A son aspect, les comédiens s'interrompent et se tournant vers lui , le saluent ; 1^ prinon de Gondé, qui avait remporté la bataille de Senef la même année qui vit le dernier triomphe de Corneille» se lèveau^si» le prince d^ Cpnti, son neveu, l'imite ; ^ors toute la salle, parterre et loges, de se lever à Fenvi et de battre des mains.^ Ces acclgnmtions , ajoute celui qui a recueilli I9 fait f se renouvelèrent ^ tous les entr'actes , e|
des marques d'une distinction si flatteuse de- Taient être bien einban*assantes pouf un homme dont la modestie allait de pair avec le mérite.
Que la modestie du grand Corneille allât de pair avec son mérite , nous n'en doutons point : mais nous avons déjà expliqué ailleurs comment le grand Corneille pouvait recevoir ces éloges comme un juste tribut.
En ce temps-là vieillissait avec Corneille Charles de Sainte-Maure , duc de Montausier, cet homme si rigide et si sévère qui aimait la vérité jusqu'à la passion, ce qui fait qu'elle dégénérait souvent en une sorte de brutalité, et qu'être appelé le Misanthrope de Molière lui semblait une louange extraordinaire. Je ne sais si cet amour lui persuada qu'ayant employé Corneille dans la con« fection de la Guirlande de Julie, et qu'ayant luimême aligné tristement quelques bouts-rimés, il pouvait traiter le grand homme de confrère ; mais on rapporte que ce vieillard maussade rencontrant un jour Corneille, comme on médisait de sa Pulchérie ou de son Suréna, lui dit avec un accent de vérité grossière où se nichait quelque peu d'orgueil : c Monsieur Corneille , quand j'étais jeune, je faisais de jolis vers; à présent que je suis vieux, mon génie est éteint; croyez* moi, laissons faire des vers à la jeunesse. •
Il ne nous reste plus à parler que d'unie chose vivd!ment discutée; on rapporte ^ue le roi Louis XIV, obéissant à je ne sais quels conseils»
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perfides, avait retiré à Corneille la pebsion qui! lui faisait : le grand homme était alors au Ut de la mort ; Boileau qui pouvait avoir trouvé certains vers de Corneille mauvais , mais qui admirait encore notre héros , et ne pouvait s'empêcher de l'estimer fort comme créateur de la tragédie en France , Boileau , que d'ailleurs une injustice révoltait, serait allé en personne trouver le roi sur qui il avait beaucoup d'influence , puisque , comme l'on sait , le roi avait pardonné à Boileau de trouver les vers royaux détestables , et à ses pressantes sollicitations, on aurait rétabli la pension du grand Corneille ; de la sorte ses derniers momens n'auraient point été attristés et Louis XIV n'eut point eu une horrible injustice à se reprocher. Le P. Toumemine, qui haïssait Despréaux, comme jésuite est admirateur souvent un peu aveugle de Corneille, que les PP. de la compagnie de Jésus regardaient comme leur fils et dont ils se glorifiaient d'avoir fait l'éducation, fait tous ses efforts pour prouver la fausseté de cette histoire. On mettait sur le compte de Louvois l'injustice dont nous parlons, et la pension aurait été retranchée immédiatement après la mort de Colbert.
Le P. Tournemine nie que la pension ait jamais été retranchée. Restent deux cents louis que le roi envoya à Corneille quelques jours avant sa mort. Pour ceux-là , le P. Tournemine ne saurait "^les nier, et il en laisse Thoupeur à Boileau qui les
aurait fait demander par un nommé La Chapelle , son parent.
Quant à noùs^ aous pensoni^que si Louis XIV n'avait eu quelque injustice à réparer , il n*eut point envoyé les deux cents louis au grand Corneille qui ne paraissait d'ailleurs jamais à la cour, et que l'on oubliait parfaitement au milieu des préoccupations politiques. Quelque répugnance que Ton puisse avoir à charger la mémoire de Louvois d'un acte aussi inique que la suppression de la pension de Corneille, ii ne faut pas être bien profond politique, ni bien versé dans l'intrigue des cours pour savoir qu'un mot de méchanceté placé à propos peut perdre le plus honnête homme, et que d'ailleurs le ministre circonvenu n'a pas le temps de se souvenir le lendemain de rinjustice commise la veille. Et puis il nous est consolant de pensez^ que Despréaux fit cette belle action qu'on lui attribue. Despréatix peut étre'un critique étroit, mais c'était un homme juste et capable de grandes choses.
Pierre Corneille, chargé de gloire et d'années, mourut le dimanche i" octobre i685, âgé de soixante-dix-huit ans et trois mois. Sa mort n'a * jouta rien et ne retrancha rien à sa gloire. Il y avait long-temps qa'ôn le nommait le grand Corneille.