CHAPITRE XXXV
CORNEILLE PROSATEUR. — LES TROIS DISCOURS SUR LE POÈAIE PRAiMATIQUE.
Nous avons vu comment Corneille, au commencement et à la fin de ses pièces imprimées , . s'était érigé son propre juge et comment ses jugements, toujours justes, étaient parfois plus sé- Tères que ceux des aristarques les moins bien- Tcillans : ainsi nous avons vu pour Horace et Ginna. Au contraire , lorsque Venvie et la critique dépréciaient le Cid ou Sertorius , nulle défense n'était plus digne que celle du- grand Corneille, nul ne savait mieux que lui donner des excuses valides aux défauts et découvrir les qualités qui se cachaient. La prose de ces examens, comme
iî54 HISTOIRE
celle des dédicaces, est belle et. simple. Si les expressions sont quelquefois recherchées dans les dédicaces, c'est la faute du genre et du temps et non pas de l'auteur. Reste à examiner, si nous considérons Corneille prosateur, les lettres que nous avons de lui et ses trois discours sur le poème dramatique ; quant à son discours de réception à TAcadémie , nous avons vu qu'il plat si peu dans lé temps où il fut prononcé, qu'il n'eut pas même les honneurs^de l'impression , honneurs qu^on décerne généralement à chaque membre entrant dans cette illustre compagnie. Je ne sais qui s'est chargé de réparer cette sorte d'affront et l'a fait imprimer depuis. Ce discours est bien certainement ce que le grand Corneille a fait de plus mauvais. C'est un amas fort court et fort serré des idées les plus tourmentées et les plus alambiquées qui soient au monde. Ajoutons à cela une effroyable profusion de ^tii et de (/ue et figurons-nous Corneille débitant ces chcnes avec la lourdeur' et la monotonie qu'on sait qu'il avait en parlant, et nous ne serons point étonnés de la décision de l'Académie. Au milieu du pathos dont ce discours est plein , Corneille a trouvé moyen d'insérer un éloge du cardinal de Bichelieu ; mais cette fois-ci un éloge si plat, si outré et si ridicule, que nous ne saurions douter que ce ne soit une ironie, comme le grand Corneille s'en permettait quelquefois.
C'est maintenant le lieu de nous occuper d'une
DE P. COaN£lLLE. ^55
question que nous avons vue souvent dans le cours de notre histoire et dont nous nous réservions de parler plus au long en ce moment.
Quelques-uns ont dit que le grand Corneille méprisait la passion de Famour et qu'il ne s'en aervait point dans ses ouvrages; que si, quelque^ fois , cette passion était en jeu, elle n'arrivait là que pour constater un sacrifice à la mode du temps et aux exigences des spectateurs y habitués à une intrigue amoureuse.
D^autrea, parmi lesquels Voltaire, se sont au contraire attachés à prouver que Corneille vou* lait à toute force introduire Tamour daos toutsi ses pièces, qu'il fût ou non intempestif. Ne ra-» conte-t'il pas, à propos de son (JËdipe , cette anecdote ridicule : il serait allé présenter sa pièce aux comédiens; on aurait lu la pièce, et la pre« mière remarque qu'on aurait £aite , aurait été celle-ci d'une actrice en renom : c C'est moi qui joue l'amoureuse dans FQEdipe de Corneille ; si l'on ne me donne un râle , la pièce ue sera pas jouée. » Là-dessus , grande récrimination de Vol<* taire, grands* éclats de rire aux dépens du grand Conieille, qui, à tout prendre^ n'est pas la eause de l'ineptie de l'une de ses interprètes long^^temps après sa mort.
Toute cette discussion serait tombée ou plutôt n'aurait jamais eu lieu si l'on eût plus étudié Cor» neilie, et si on eût eu soin de recueillir son avis et les explications qu'il donne expressément ea
plusieurs endroits. J'ouvre le premier discours du poème dramatique et j'y lis : « Lorsqu'on met sur la scène une simple intrigue d'amour entre des rois et qu'ils ne courent aucun péril ni de leur vie ni de leur État , je ne crois pas que, bien que les personnes soient illustres, l'action le soit assez pour s'élever jusqu'à la tragédie. Sa dignité demande quelque grand intérêt d'Ktat, ou quelque passion plus noble et plus mâle que l'amour, telles que sont l'ambition ou la vengeance des malheursi^ plus grands que la perle d'une maîtresse. Il est à propos d'y mêler l'amour, parce qu'il a toujours beaucoup d'agrément et ne peut servir de fondement à ces intérêts et à ces autres passions dont je parle , mais il faut qu*il se contente du second rang dans le poème et leur laisser le premier.
c Cette maxime semblera nouvelle d'abord :
elle est toutefois de la pratique des anciens, cbez qui nous ne voyons aucune tragédie où il n'y ait qu'un intérêt d'amour à démêler : au contraire, ils l'en bannissaient souvent; et ceux qui voudront considérer les miennes i^econnattront qu'à leur exemple je ne lui ai jamais laissé prendre le pas devant, et que dans le Gid même qui est, sans contredit, la pièce la plus remplie d'amour que j'aie faite , le devoir de la naissance et le soin de l'honneur l'emportent sur toutes^les tendresses qu il inspire aux amans que j'y fais parler, i
t)Ê P. CORNEILLE. 457
Je lis ailleurs à la fin d'une lettre que Corneille écrit à Saint-Evremond pour le remercier des louanges qu'il lui avait données dans une disser^* tation sur TAlexandre de Racine.
c Que vous flattez agréablement mon sentiment quand vous confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que Tamour doit avoir dans les belles tragédies et la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres ces caractères de leur temps , de leur nation et de leur humeur ! J'ai cru jusqu'ici que l'amour était une passion trop chargée de faiblesses pour être la dominante dans une pièce héroïque; j*aime qu'elle y serve d'ornement et non pas de corps , et que les grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu^elle est compatible avec de plus nobles impressions. Nos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis ; mais vous vous déclarez du mien. N'est-ce pas assez pour vous en être redevable au dernier point? etc. »
Que peuvent signifier les discussions devant de pareilles explications , et comment ignorer après ces lignes l'avis de Corneille sur l'emploi de l'amour ?
Nous disions, à propos de la Sopfaonisbe de Mairet et de celle de Corneille , que celui-ci avait eu le bon sens et en même temps la maladresse, si Ton considère purement et simplement le succès , de ne point faire cette reine ce* que l'avait faite Mairet 9 de ne point, en un mot , mettre ici
45ft HISTOl&E
Tamour au-dessus des convenances » au^essus de la mort d'un époux, au-dessus de la patrie, audessus même du courage et de Théroïsme. Nous voyons par cette même lettre de Pierre Corneille à SaintoEvremond , que nous venons de citer, que celui-ci avait loué la Sophonisbe de Coi^ neille de ce dont on la blâmait généralement. Voici le passage de la dissertation de Saint-Ëvremond qui dénote dans TEpicurien plus de savoir et de boa sens qu^on ne sembl^ait en attendra de lui.
c De là vient qu^on nous reproche justement àe ne savoir estimer les okoses que par le rapport qu^elles ont avec nous : dont Corneille a fait une injuste et fâcheuse expérience dans sa Sophonisbe. Mairet, qui avait dépeint la sienne infidèle au vieux Syphax et amoureuse du jeune et victorieux Massinisse, plut quasi généralement à tout le monde, pour avoir rencontré le goût des dames et le vrai esprit des gens de la cour. Mais Cor* neille, qui foit mieux jiarler les Oreos que les Grecs., les Romains que les Romains , les Ca9tha<ginois que les citoyens de Carthage parlaient eux-mêmes ; Corneille qui , presque seul , a le ban goàt de rantiquité, a eu le malheur de ne plaiie pas à notre siècle pour âtre entré daas le géaia de ces nations, et avoir cons&tvi à la fille d'A^ drubal son véritable caractère. Ainsi, à la honte de nos jugemens, celui qui a surpa'ssé tous nos auteurs y et qui s'est peut-être içî surpaseé loi-
DE P. COANËILLE. ^59
même à rendre à ces grands noms tout ce qui leut était dô, n'a pu nous obliger à lui rendre tout ce que nous lui devions , asservis par la coutume aux choses que nous voyons en usage et peu disposés par la raison à estimer des qualités et des senti» mens qui ne s'accommodent pas aux nôtres, i
On ne pourra nier que Favis de Corneille ne sok maintenant assez explicite , et nous n'aurons pas besoin de plus amples renseignemens pour prou^ yer que non seulement Corneille ne sacrifiait point à Tamour, comme on a bien voulu le dire , mais quau contraire cette passion est sacrifiée chez lui aux autres « ce qui fit que le mauvais goût de ses contemporains eut parfois de la peine .à Tapplaudir.
Nous avons cité tout à Theure un passage de Tun des discours sur le poème dramatique. Les trois discours de Corneille sont trois chef-d'œuvre de modération, de raison et de goût.
Nous venons déjà d'y trouver son opinion sur l'amour, employé comme moyen dramatique. On peut y trouver des enseignemens sur plusieurs autres points de discussion dramatiqueé
Veut-on savoir entre autres ce que pensait Pierre Corneille de cette nécessité d'une récom* pense finale de la vertu et d'une punition du vice , nécessité qu'ont reconnue beaucoup de moralistes et qu'ont sanctionnée à grand renfort de spectacle et de morale modérée nos mélodramaturges modernes? Là , peut-être 9 nous aurons la
véritable solution de la question , et Ton ne pourra du moins nier la compétence du juge.
c La seconde utilité du poènie dramatique, dit Corneille, se rencontre en la naïve peinture des vices et des vertus qui ne manque jamais à faire son effet quand elle est bien achevée et que les traits en sont si reconnaissables , qu'on ne les peut confondre Tun dans lautre, ni prendre le vice pour vertu. Celle-ci se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse, et celui-là se fait toujours haïr, bien que triomphant. Les anciens se sont fort souvent contentés de cette peinture sans se mettre en peine de faire récompenser les
bonnes actions et punir les mauvaises Notre
théâtre souffre difficilement de pareils sujets
C'est cet intérêt qu'on aime à prendre pour les vertueux qui a obligé d'en venir à cette autre manière de finir le poème dramatique par la punition des mauvaises actions et par la récompense
des bonnes En effet, il est certain que nous
ne saurions voir un honnête homme sur notre théâtre saUvS lui souhaiter de la prospérité et nous fâcher de ses infortunes. Cela fait que quand il en demeure accablé , nous sortons avec chagrin et remportons une espèce d'indignation contre l'auteur et les acteurs. Mais quand l'événement remplit nos souhaits, et que la vertu y est couronnée , nous sortons avec pleine joie et remportons une entière satisfaction et de l'ouvrage et de ceux qui l'ont représenté. Le succès heureux de
la vertu, en dépit des traverses et des périls , nous excite à l'embrasser, et le succès funeste du crime ou de l'injustice est capable de nous en augmenter l'horreur naturelle par lapprébension d'un malheur. »
Les autres utilités dramatiques sont expliquées àleiir tour dans ces discours. Lebut moral que doit se proposer Fauteur, et l'impression qu il doit faire sur les spectateurs , y sont détaillés fort au long^ et cela en prose fort nette et fort belle; car il ne faudrait nullement juger du style de Corneille par son discours académique. A notre sens, sa prose est généralement d'une pureté insigne, et si Racine et Boileau sont d'admirables exemples de prose française dans leurs lettres et divers autres ouvrages, Corneille ne leur cède en rien dans ses trois discours. On raconte, pour prouver avec quel soin Despréaux composait la prose, qu'il put réciter de mémoire tout le dialogue des héros de romans qu'il avait composé. Certes alors les phrases , les mots et les syllabes avaient été de sa part Vobjet d'une discussion préliminaire bien minutieuse... Mais je doute qu'il ait produit un morceau plus achevé que ne l'est la lettre dédicatoire qu'envoya Corneille au pape , en l'accompagnant de la traduction de l'Imitation de Jésus-Christ , et dont nous avons parlé à notre chapitre sur cet excellent ouvrage..