CHAPITRE IV
CLITANDEE. t6S9.
c Un voyage que je fis à Paris pour voir le suc« ces de Mélite, dit Corneille dans l'examen de cette pièce , m^apprit qu elle n'était pas dans les vingt-quatre heures. C'était Tunique règle que Ton connût dans ce temps-là. J'entendis que ceux du métier la blâmaient de peu d'effet et de ce que le style en était trop familier. Pour la justifier contre cette censure par une espèce de bravade et montrer, que ce genre de pièces avait les vraies beautés du théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière, c'est-à-dire dans les vingtquatre heures I pleine d'incidens et d'un style
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plus élevé , mais qui ne vaudrait rien du tout , en quoi je réussis pariaitement. i
Pour expliquer cette boutade du grand Corneille et cette pièce feite ridicule à plaisir, il faut se reporter au temps où la pièce fut écrite. Mélite n'avait donné aucun essor à la comédie, et les auteurs continuaient à entasser à qui mieux mieux folies sur folies, absurdités sur absurdités.
Pour en donner une idée , jetons les yeux sur les pièces de théàtre-alors en vogue auprès du public et même des gens de lettres les plus estimés.
En cette même année 1682, où fut représenté Clitandre, furent imprimées chez Claude Collet deux tragi-comédies d'un certain BichemontBanchereau , avocat au parlement.
La première est intitulée t Espérance glorieuse ^ la seconde, intitulée les Passions égarées j est dédiée au comte de Fiesque, un Mécène du temps, sur qui Tabbé d'Aubignac s^appuyait encore pour marier sa Zénobie à Ginna.
S'il y a quelque chose de plus fou et de plus indécent que t Espérance glorieuse ^ c'est certainement la tragi-comédie des Passions égarées. C'est un absurde imbroglio arrange de façon à ce que
Nec pes , nec capui uni Reddatnr formœ.
Les positions les moins équivoques et les plus
obscènes y fourmillent. On se croirait revenu au
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temps de Troterel, sieur d'Aves» moins le style que le Falaisicn avait beaucoup meilleur. Li« sons plutôt quelques vers de cette tragédie.
Aronte est un vieillard amoureux de Céliante « à qui il fait une déclaration : cette vierge modeste lui répond par une longue tirade de vers dont voici quelques uns :
Un pen de crin blanchi d'âge et non de rabon , Collé dessus un os accaeilli de poison , Oh ttiille vermisseaux ont déjà fait un tiégCy Qui sert à l'odorat de poison et de piège ; Uô parchemin rouillé qui fut autrefois front, Lorsqu'on pouvoit encore y tracer un affront... ... Deax cavernes de cire où je fais un serment Que vous en faites trop pour votre enterrement... ... Un corps qui passeroit pour l'ombre d'un atome «- Si ron lui déroboit le titre de faiitome. . .
... Enfin vos chevedx gris , vos yeux caves en tête , Vas os pareils à ceux de quelque vieille béte , Demandent bien plutôt quelque prompt monument Que de votls arrêter k me voir seulement.
Si maintenant nous passons de cet échantillon de la pièce aux éloges dont fut couvert lauteur, notre étonnement doit encore être bien plus grand en voyant des anteurs tels que Racan , Mairet , Desfontaines et Gombaud , lui prodiguer les louanges les plus outrées. Voici les vers de Grombaud :
oh ! que je vois d'appas dedans tes Passions, Et que ces belles fictions Qne ta jfhime nous a tracées Si doucement fiailt«nt Tçifurit»
Que j« ferois sermeDt qu'on ange les écrit, Et que rfunoar lui seul en trouve les pense'es.
Dans ]a même année , Duguast imprima un Palémon et une Niobé, d'un nommé Fénicle, conseiller du roi et général de la cour des Monnaies. Le Palémon est une imitation du Pastor fido , et , comme pendant , Fénicle imagina une Fidèle bergère en cinq actes et en vers, avec chœurs, prologue , préface et arguibent. Tout cela est alambiqué, distillé, italien; mais, comme au demeurant le style en est bon et que les situations n'ont rien de trop ridicule, on n'adressa point d'éloges à Fauteur, et la fabrique de sonnets et madrigaux ne battit point monnaie pour lui.
En revanche, les éloges les plus flatteurs se lisent en tête de la Dorimène, tragi-comédie en cinq actes et en vers , qu'imprima en la même année 1 632 , Cardin Besongne , l'éditeur des Soupirs amoureux de Berthelot, libraire au palais, au haut des degrés de la Sainte-Chapelle, à l'enseigne de& Roses vermeilles. Aussi est-ce une des plus plates rapsodies qu'on ait jamais faites : voici les quatre derniers vers d'une plainte que l'amoureux Tyrcis décoche à Dorimène :
Sas donc , 6 beau soleil , qui ravisses mon âme , Sortes de rOcéaD pour montrer vos clartés , Et vous verrez bientôt un rayon de ma flarame Monter dedans le ciel pour joindre vos beautés.
Si les Passions égarées de Banchereau avaient
reporté aux temps des comédies licencieuses de Pierre Troterel , le Mercier inventifs d*un auteur inconnu, chez Nicolas Oudot, 1632*, ramène la scène au temps de Gautier Garguille , et n'a de pendant pour la licence que les comédies d'Aristophane et les Gasconnades que Ton représentait à Béziers le jour de TAscension.
On ne saurait imaginer rien de plus bizarre et de plus extravagant que la pastorale de L. de la Ghamais, qui porte aussi la date i632, avec le nom de l'éditeur Toussaint Dubray : le titre seul est aussi embrouillé et aussi vantard que Tannonce d'un montreur de géans ou d'animaux féroces.
Voici le style d'une déclaration faite à un vieux sorcier par un des héros de la pièce; un enchantement lui fait prendre le sorcier pour une femme, et il lui dit,
Vos grâces , vos attraits, vos appas et vos charmes , Exercent leur pouvoir jnsqnes cieuous mes armes. Vos grâces , vos attraits , vos charmes, vof appas , Font naître à tout moment des fleurs dessous mes pas ; Vos charmes, vos attraits, vos appas et vos grâces. Laissent dessus mon coeur de favorable5 traces ; Vos grâces, vos appas ^ vos charmes» vos attraits. Jettent dedans mon sein des invisibles traits.
A côté de ces pièces ridicules et échafaudées à .si grands frais de charpente, qu'on dirait les appareils de Fontana pour dresser les obélisques de Rome, ou le luxe du bois qui se cache derrière le feu d'artifice d'une réjouissance publique, nous
trouvons des pièces morales, religieuses même, mais de Fennui le plus profond. Une allégorie de Nicolas de Grouchy, sur les amours de Théoys (Fils de Dieu) et de Carite (la grâce), imprimée en i632, et dédiée au cardinal de Richelieu, n^a pas pas moins de dix poèmes dramatiques en cinq actes , d'une enflure insupportable et d'un style allégorico-filandreux dont il faut renoncer à donner nne idée, sous peine de provoquer un bâillement prolongé. Tous les noms y sont allégoriques et, comme dans la nomenclature des plantes, il faut savoir le grec pour soulever le voile de mille assemblages barbares de voyelles et de consonnes; ou bien c'est encore le chaos inextricable des aventures de Policandre et de Basolie, de Du Vieuget, ou les traductions de Vion-Dalibray, qui mit en scène FAmour, les Pleurs , la Jalousie, les Soupirs, Sémiramis, Gléopâtre, etc., ou bien le Ravissement de Florise^ de Gormeil, rapsodie mêlée de dieux de la fable et de sibylles : la Lismène de G. de Gorte nous ramène aux pastorales et aux plaisirs champêtres qu'un berger vante en un nombre considérable de vers dont voici quelques uns:
Nous voyons les troupeaux descendre d*une butte , Avec leur conducteur qui joue d'une flûte , Et les petiu bergers , derrière les buissons , Chantent à leur patois de plaisantes chansons, etc.
Indécence et extravagance ou froideur et ennui ,
voilà quelles étaient les pièces du temps. Pierre de Marcassus réunit les deux genres , sans doute eu sa double qualité d'avocat au parlement de Paris et de professeur de rhétorique au collège delà ^rche. Il fit une Eromène, pastorale en pinq actes, et les Pécheurs illustres ^ tragi-comédie en cinq actes , toutes deux en vers. La tragi-co-* médie est postérieure ; mais si Tauteur se convertit aux bonnes mœurs , il ne se convertit point aux saiqes idées dramatiques; dans l'Eromène, pour vanter Tadresse d'une béroïne àlacbasse, on dit:
D'an seul coup de son arc elle a mis an cercueil , •—Quoi done?
— Une bîrqn^cUe, un poisspq, un chevrenil ; Du superbe Lidon , Içs rives sans sccopdes , Les ont tus tous les trois rouler avec leurs ondes , etc.
Toutes ces misères dramatiques trouvaient des admirateurs; les auteurs trouvaient des vers pour les louer, et discutaient gravement sur les trois unités. Les triomphes de Pradon eurent du moins pour excuse Fargent des curieux et la haine de M">*Deshoulières, et puis une épigramme de Racine ou deBoileau était là pour en faire justice. Mais devant de pareilles absurdités, la gent littéraire restait muette et béate comme le public. L'éternelle allégorie de Mars et Vénus commençait à faire fortune, et pourvu qu'un héros fût bien guerrier et bien amoureux , qu'il extravaguât en phrases alambiquées, et qu'il pût se démener dans
iin imbroglio bien incompréhensible , les grands seigneurs et les gens de lettres applaudissaient. Quant au peuple, il faisait ce qu^il feit toujours: il raffolait des beaux costumes et des voix de tonnerre, et s^amusait dans les intervalles à faire des réflexions sur les seigneurs qui garnissaient le théâtre. Le peuple devait aimer fort Mondory et Montfleury qui moururent l'un des fureurs d'Hérode, Tautre des fureurs d'Oreste.
C'est cette tendance qui fit le merveilleux succès de la Sophonisbe de Mairet. On ne s'inquiétait pas si Massinttse était ridicule , ou si le caractère de Sophonisbe était absurde. C'était un soldat amoureux. Ija galanterie française militaire a eu trois époques : la première sérieuse , la seconde douteuse , la troisième ridicule : la première fut sous François P% et portait des pourpoints de soie avec des toques de velours; la seconde est l'époque dont nous parlons : elle était habillée en hauts-de-chau$ses mel ajustés et se coiffait de larges abat-jour de feutre ; la troisième fut sous l'Empire , c'était l'époque de la botte brutale et du gilet manqué ; elle a fini en habit saugrenu et en pantalon garance ; mais tous ces temps , l'histoire d'Hercule chez Omphale et d'Achille à Scyros , étaient de nature à merveilleusement réussir.
En présence de cette fâcheuse crise dramatique, Pierre Corneille , qui avait déjà dontié Mélite , résolut de faire, lui, cette épigramme que tout
honnête littérateur devait à ses contemporains. Il voulut mettre sa satire en action et les passer , si faire se pouvait , en ridicule. Mais cette foisr Corneille comptait trop sur la force de son esprit, comme il y compta trop dans rillusion comique, lorsqu*il voulut créer un Gapitan qui pa^isât ces sortes de héros en extravagance. Le Châteaufort du Pédant joué, de Cyrano-Bergerac, écrase de son luxe de forfanterie le Capitan de Corneille , comme les pièces contemporaines passent Clitandre en extravagance. Qu'est-ce en effet , auprès de ce nous avons ^, que de petits événements comme le comhat où Rosidor se défait de trois assassins masqués ? — Corneille n^a vraiment égalé ses contemporains en ridicule que dans la scène où Dorise , tirant son aiguille , en crève Tœil de Pymante qui, pour toute indignation, porte vivement la main à la partie hlessée en s'écriant : Ah! cruelle! Dorise lui répond en façon d'écho : Âh! perfide ! et Pymante achève le vers par cette singulière exclamation : A.h ! que vienstu de faire ! Mais Clitandre est plein de beaux vers : le monologue de la prison et celui de Rosidor sur son lit, font déjà pressentir Corneille, et ressemblent plusauxbeaux endroits de la Pyrame etThisbé de Théophile, quaux extravagances de La Charnais.
La critique s'est long-temps exercée sur un vers de Racine.
Les La Harpe et les Le Batteux de tous les
temps ont rompu des lances pour ou contre cette ellipse :
Je t'aimais inconstant , qu'eussé-je fait fidèle?
Les collecteurs de licences poétiques Font mise au premier rang, et peu s'en est fallu souvent que les écoliers de rhétorique ne se prissent aux cheveux , pour la plus grande gloire de cette façon hardie de procéder avec la langue française.
Toute cette discussion et cette admiration pour une hardiesse passagère du timide Racine, viennent tout simplement de Foubli profond dans lequel était et est encore , à Fheure qu'il est, tombé le grand Corneille. Les commentateurs, les rhéteurs et les professeurs le citent sur la foi de leurs devanciers et Fignorent. Confiants à ces mêmes devanciers et se fondant sur Fautorité du dix-huitième siècle, cette époque de bourgeois littéraires, excepté le seul Diderot peut-être , ils ne jettent pas même un coup d'oeil sur les pre* mières et sur les dernières pièces de cet auteur, et ils s'écrient en chœur : Cela est mauvais ; cela est pitoyable. Le Holà et le Hélas! de Despréaux sont pour eux des barrières qu'ils n'osent franchir, le tout dans la plus grande crainte du mépris de Voltaire.
Si cependant Corneille était connu comme il le mérite, le doute sur le fameux vers d'Andromaque serait résolu , car cette fois-ci les deux grandes
autorités classiques se sont rencontrées» Racine et Corneille qui, dans son Glitandre, avait 4it à la scène première de Tacte quatrième :
CroU-tu donc, assassia, m'acquérir par ton crime, Qq'iniioccfni méprisé , coupable je t'estime ?
et dans le Gid , à la scène quatrième de l'acte III :
Qui ni*aima généreux , me haïrait infâme.
Comme les ëpigramraes en cinq actes et en vers sont, au demeurant, plus longues et surtout plus ennuyeuses à faire que celles qui , selon l'expression de Despréaux, ont im tour plus bârné et lie sont qu'im bon mot de deux rinies or^éj Corneille $'en tint là et ne renouvela point cette débauche d'esprit qui lui fit faire Glitandre , ou , pour em«ployer ses propres expressions, il renonça à ce libertinage, h\e^ éloigné de Fexactitude que les sévères critiques demandent dans les ouvrages dramatiques. S'il renouvela cet essai une sisule fpis en sa vie , dans le Gapitan de riUusion comique dont nous avons déjà parlé , le peu d'éloges que ses folies mitigées lui valurent, tandis que les folies les plus absurdes étaient comblées delouanges, durant le faire apercevoir de son infériorité dans ce genre de combat. Tant qu'il s'agit d'être grand, noble, pathétique, sévère, enjoué même, Corneille put effacer tous ses rivaux ; mais quand il prétendit reculer les limites de l'absurde et du
ridicule , il fut tout étonné d'être plus sage que ses contemporains. Il voulait leur montrer la grossièreté de Tartifice avec lequel on les prenait et leur faire goûter Tamertume du poison , dont ils persistaient à s'abreuver : mais en fait de ridicule et d absurde, déjà, en ce temps-là, les bommes avaient le palais et les entrailles de Mithridate. Seuls , Cyrano-Bergerac et Scarron étaient capables de se faire traiter de fous : ce qui fit qu'on les prit au sérieux et que tout le bon sens bilieux de Boileau ne ]^t empêcber le siècle d*applaudir à outrance les Jodelet et les Japbet d'Arménie.