‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 8 sur 42 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

LA I^IJkCE ROYALE. —LES CINQ AUTEUSS.

« Vous eussiez aussi bien appelé votre place Royale la place Dauphine ou autrement , si vous eussiez pu perdre l'envie de me choquer; puisque vous résolûtes de le faire, dès que vous sûtes que j'y travaillais, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour contenter celui des comédiens que vous serviez. Cela n'a pas empêché que je n'en aie reçu tout le contentement que j'en pouvais légitimement attendre, et que les honnêtes gens qui se rendirent en foule à ses représentations n'aient honoré de quelques louanges Finvention de mon esprit. J'ajouterai même qu'elle

HISTOIBE DE P. CORNEILLE. lOQ

eut la gloire et le bonheur de plaire au roi, étant à Forges, plus qu'aucune des pièces qui parurent lors sur son théâtre. »

Voilà ce^que Claveret eut Faudace d'écrire au grand Corneille au sujet de la Place Royale, sujet que tous deux traitèrent la même année. La place Royale de Claveret fut représentée devant le roi à Forges , et , s'il faut en croire l'auteur, sujet à caution, elle eut, comme nous venons de le voir, le plus grand succès. Mais nous avons toutes les raisons du monde pour croire que cette méchante rapsodie tomba, et d'ailleurs elle n'avait aucun point de ressemblance avec la pièce de Corneille, Fauteur s'étant bien gardé de la faire ïmprimer.

Selon sa noble habitude, Corneille, dans Fexaïnen de sa pièce , ne parla nullement de cette aventure, bien que Claveret l'accusât de plagiat, pas plus qu'il ne parla, au temps de sa Rodogune , du vol qu'avait commis Gilbert à son préjudice, ^pioique cette fois il pût être l'accusateur. Il laisse seulement la comparaison à faire à la postérité, et la modestie avec laquelle il parle de sa propre pièce, fait aussi bien ressortir la différence qu'il y avait entre lui et Claveret , que la plus pompeuse apologie du monde, yoici comment commence cet examen : « Je ne puis dire autant de bien de cette pièce que de la précédente ; les vers sont plws forts, mais il y a manifestement duplicité «l'action. »

La critique de Corneille est juste et $aremarque aussi : le style de cette pièce est plus élevé que celui des précédentes et surtout plus soutenu. Mais, comme dans la suivante, la fin ne satisfait point les auditeurs, et dans Tune comme dans l'autre, la pièce finit par une espèce de monologue-moralité en dix quatrains que vient réciter le principal héros de la pièce, sorte d'ennuyeuse harangue qui expose en façon d'épilogue la position des choses. Je ne sais comment ces seutences étaient accueillies du parterre de ce temps et si cette complaisance qu'avait l'auteur pour Torgueil de l'acteur principal n'était point récompensée par quelques sifflets vengeurs ; mais à coup sûr une telle méthode produirait aujourd'hui cet effet. t '

Au reste, voici comment l'injus^tç critiq^ d'Ariste traitait les premières pièces de Corneille et leurs titres :

c Pauvre esprit, » disait le critique obscur, à l'auteur, du Cid, « qui voulant paraître admirable à chacun, se rend ridicule à tout le nio^de et qui, le plus ingrat des hommes, n'a p^s reconnu les obligations qu'il a à Sénèque et à Guilhen de Castro, à l'un desquels il est redevable de son Cid et à l'autre de sa Médée. Il reste maintenant à parler de ses autres pièces, qui peuvent passer pour farces et dont les titres seuls faisaient rire autrefois les plus sages et les plus sérieux ; il a fait voir une Mélite^la Galerie du palais et la place

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Royale : ce qui nous faisait espérer que Mondory annoncerait bientôt le cimetière Sainte Jean ^ la Samaritaine et la place aux Veaux j etc. »

On jugera en voyant la critique du Cid, de la force de Scudéry, et quand nous serons à Sertorius nous aurons l'occasion de peser les sottises de Tabbé d'Aubignac ; mais voici en attendant un échantillon de la critique des petits aboyeurs qui, bien que peu polis dans tous les temps , semblent dans celui-là s'être surpassés eux-mêmes en gros» sièreté et en platitude.

Quelques auteurs placent en i638 la représen* tation de la comédie des Tuileries, due à la col* laboration de l'Etoile, Boisrobert, Botrou, Colletet et P. Corneille, les cinq auteurs, comme on les appelait, qui travaillaient sous les ordres du car* dinal ; mais elle eut véritablement lieu en i635, et de là toute la haine du cardinal, augmentée des invectives que Ton verra quand nous en serons à la représentation du Cid.

C'était une espèce de cour que ces cinq auteurs marchant à la suite de Richelieu qui les payait en gratifications et un peu aussi en cette monnaie qui réussit toujours auprès des poètes, l'encens. U les faisait asseoir sur un banc réservé à la re*présentation de leurs comédies et leur faisait faire par Chapelain des prologues dont il se réservait tout l'honneur. Une gratification fermait la bouche au bon Clmpelain , fort sensible , comme on sait , à l'aspect de l'argent monnayé.

Les auteurs étaient d*aborâ au nombre de quatre , mais comme les pièces étaient en cinq actes et que Ton trouvait sans doute plus commode de donner un acte à faire à chacun , on jugea à propos d'admettre un cinquième membre dans cette société et Ton jetales yeux sur le jeune Corneille. De là sans doute les premières fureurs des Mairet, des Scudéi*y et des Claveret, la jalousie entrant pour beaucoup dans leur animosité contre un jeune homme à peine connu. Être au cardinal valait mieux, en ce temps, qu'être au roi. Les faveurs etFargent étaient là, et c'était une place fort lucrative que poète au service de Son Lminence. Mais la place ne convenait pas à Pierre Corneille, comme la suite le prouvera fort bien. Un coup d'œiljetésur la composition et les statuts de cette étrange académie, suffit pour montrer combien peu devait se plaire en cette compagnie l'indépendant Pierre Corneille , qui écoutait vo* lontiers en ce temps les conseils, mais qui ne pouvait soumettre son génie à des lois absurdes.

Claude de rËtoile,fils et petit-fils de présidents , dont les mémoires servent à Fhistoire de Henri III, homme infécond , mais ardent au travail, s'était, je ne sais pourquoi, laissé mettre dans cette étrange société à moins que sa manie de raboter des vers ne se trouvât fort à Taise de n'avoir point à inventer et de pouvoir travailler à loisir sur un canevas toui fait. D^une âpreté

Malherbienne, comme le poète norniand, il eut -volontiers mis six ans à faire une ode , et comme lui , dit*on , c'est à sa servante qu'il s'adressait pour trouver des corrections. Comme Malherbe , il était d^une rudesse repoussante et d'une naï* vetë grossière à dire son avis. On sait les réponses brutales du premier à certains petits poètes qui venaient lui adresser leurs sonnets et lui demander son avis : l'Étoile fit plus. Sa franchise sauvage fit y dit-on , mojurir de faim un jeune provincial qui, sa comédie à la main, et révânt le succès , était venu en offrir les prémices à l'un des favoris de Richelieu* Le cardinal n'avait à redouter du froid et médiocre auteur de la Belle Hélène et de Vlntrigue des FUoiix aucun changement à ses plans , mais aussi aucun de ses collaborateurs ne pouvait en attendre aménité , indulgence, ou conseil.

Tout différent de celui-ci , était François le Métel de Bois-Robert. Franc Épicurien, courtisan et gourmand , il s'était, pour ainsi dire, feit un nid bien chaudement garni dç plumes sous l'aile protectrice du cardinal. Joyeux, bon vivant, plaisant à tout prix, pouvant à l'occasion égaler en bouffonnerie Turlupin et surpasser Mondory dans les Fureurs (FHérode, le métier de parasite et de flatteur lui allait à merveille. Au sortir d'une orgie, il savait, s'il le fallait, redevenir prêtre en un clin d'œil, et il fallait que le dtner eût été bien* copieux , le jour où, dans la

rue Saint- Atbaqase , il se trompa , et recotâma&da à un moribond de dire son Benedicite* Ses travaux chez le cardinal ne Tempéchaient nullement d'inonder le théâtre de pièces de toute sorte : tragédies ou comédies, pièces mythologiques ou farces nouvelles, tout lui était bon, et il traitait tout avec la même médiocrité. Les beaux vers qu il fit, il les dut au hasard, à l'inspiration du jour, mais jamais à la réflexion. Aussi , sur cet nomme-là , le cardinal comptait-il comme sur un aide-de-camp ^ et le prudent Bois-Robert se fut-il méticuleuse* ment abstenu de contrarier en rien Son Émi* nence.

Quant à Rotrou, jeté tout jeune dans le monde, et ayant deux passions ardentes à satisfaire, celle du théâtre et celle du jeu, c'était un précieux sujet. Quand une nuit malheureuse Tavait endetté au-delà de ses forces, une autre nuit de travail lui suffisait pour improviser unpoème» souvent mauvais, mais toujours en cinq actes et en vers. Une si prodigieuse activité et une fougue si grande de passions n^étaient égalées que par une reconnaissance sans bornes et une grandeur d'âme à toute épreuve. Quelques pièces d'or habilement données au joueur, dans ses momens de détresse, faisaient de Rotrou Tàme damnée du cardinal.

Amalgame étonnant d'éminentes qualités et de folies malheureuses, Rotrou eut le bonheur d'être .si bien doué de la nature, que les premières surpassassent les secondes : aussi, dans toutes les oc*

casions solennelles, sa grandeur d'âme reprit-elle le dessus; ce qui fit que la postérité lui pardonna sa passion du jeu, pour se rappeler seulement que seul contre tous il protégea le grand CorneiUe, et que , lorsque son honneur le commanda, il sut mourir à quarante ans, martyr de son dévouement à ses concitoyens, et que pei;sonne au monde ne songe à reprocher la Laure persécutée, ou les Occasions perdue^ y à l'auteur de Venceslas et de Cosroès. Mais en ce temps-là, Rotrou n'était encore que l'homme aux gages du cardinal, qu'un revers de fortune mettait tous les jours à la merci de Son Eminence.

Guillaume Golletet était un pauvre avocat, d'un médiocre génie, d'une conduite irrégulière et d'une gueuserie insigne. Bien que ses passions ne le portassent point vers des objets bien relevés» et qu'il ait eu la naïveté d'épouser successivement trois de ses servantes , la fortune l'avait si maltraité qu'il ne laissa pas de quoi se faire enterrer. La pauvreté était héréditaire comme la manie des vers dans la famille Golletet. On sait les invectives do Boileau contre François Golletet, son fils, cet héritier crotté du renom paternel. 11 était donc encore tout acquis au cardinal, qui s'était fait un mérite d'une heure de condescendance dans un jour de belle humeur. Le jour où les Thuileries furent partagées entre les cinq auteurs, quand on en vint à la description du bassin qui fait le principal ornement du jardin, Coi-

letet, pris d'un bel amour de description, fit six vers sur les amours des volailles aquatiques où Ton trouve ce trait agréable. On y voit, dit»il :

La cane s^humecter de la bourbe de l'eari , D*UDe voix enrouée et d'un battement d'aile Animer le canard qui languit auprès d'elle.

Le cardinal fut si content des six vers en question, qu'il s'empressa d'envoyer à l'auteur cinquante pistoies de gratification, lui disant qu'il les lui envoyait pour récompenser des vers qu'il trouvait si beaux : Golletet, à ce sujet, sentant la vérité et la naïveté poindre au milieu de sa belle humeur , lui répondît par le distique :

Armand i qui pour six vers me donnes six cents livres » Que ne puis-je à ce prix te vendre tons mes livres !

Voilà quels étaient les hommes qui composaient la petite cour du cardinal. Quant aux règles de l'association , les plans devaient être four* nis par le cardinal; les poètes devaient s'y con« former en tout point, et se mettre à versifier selon le bon plaisir de leur mattre : l'heure de l'inspiration devait sonner pour eux au moment où la volonté toute-puissante leur disait : Rimez. Ils étaient exactement dans la position d'un peintre à qui l'on dirait : Voici tant d'aunes de toile que je vous délivre; remplissez-les, mais ni plus ni moins, surtout je ne veux point perdre mon cadre. Aussi les pièces que firent ensemble nQ$

cinq auteurs , portent-elles uniformément le ca« chet de la plus désolante médiocrité. Il est impossible d'y reconnaître la main du grand Corneille. Dans V Aveugle de Snryme, comme dans les Thuileries , le Bois-Robert , le TÉtoile , le Rotrou, le CoUetet et le Corneille, sont tellement de niveau , et tout cela sent si bien la commande et l'impatience de se livrer , qu'on ne peut les distinguer les uns des autres.

Cette manière de vivre ne pouvait donc aller au génie indépendant du grand Corneille, qui se mit d'abord à tailler en plein cardinal, et à changer le plan du troisième acte des Thuileries j qui lui avait été confié. Ce fut la cause de cette guerre furieuse qui éclata contre le Cid. Le cardinal dit cette fameuse parole à Corneille , c qu'il fallait avoir un esprit de suite; > et comme pourcontinuer son système politique, il s'avisa de vouloir faire le Tarquin en littérature et d'abattre cette haute tête du Cid. Mais heureusement les bourreaux littéraires furent les plus faibles. Corneille et Rotrou gagnèrent tellement les esprits et la faveur du public que, comme nous le verrons, le cardinal fut obligé d'imposer silence à Mairet, par le ministère de Bois-Robert, et que Jean-Louis de Balzac, malgré la pension de 2,000 livres que lui avait fait avoir le cardinal, se mit hautement à défendre Corneille. »

Mais pourquoi Pierre Corneille, ce génie si hautain et à allures si indépendantes, eut -il

une si longue patience et ne brisa-t-il pas tout d'un coup cette chatne qu* il s'était mise au cou et dont le cardinal lui faisait si violemment sentir le poids? 11 devait donc exister entre eux un autre lien que celui de l'ascendant et de la force? — Le cardinal avait bien accueilli le jeune Corneille, et en résumé c'était à lui que Corneille devait les connaissances qu'il avait faites et qui l'avaient mis à même de continuer la carrière que la comédie de Mélite lui avait si brillamment ouverte ; et puis un autre lien de reconnaissance l'attachait encore au cardinal de Richelieu. Voici en effet comment on raconte le mariage de Corneille :

Depuis quelque temps, le jeune auteur était soucieux et rêveur. La rêverie , la distraction et les soucis apparens ont fait de tout temps partie du signalement des poètes; aussi ne prenait-on point attention à cette disposition d'esprit. Pourtant un jour, pour paraître s'intéresser à Tun de ses faiseurs ordinaires , le cardinal laissa tomber cette question : Travailles- vous toujours? Le jeune homme, que la nouveauté du sentiment qu'il éprouvait avait d'abord étonné , finit par lui avouer qu'il ne pouvait plus composer tant il avait la tète occupée et le coeur pris. Une explication s'ensuivit, et Corneille confessa qu'il aimait éperdument une des filles du lieutenant-général d'Andely, dont il était aimé, mais que le père, bien éloigné de la condescendance de ceux qu il avait

accoutumé de mettre en ses comédies, refusait obstinément de marier sa fille à un pauvre poète sans avenir et sans position. C'était le cas de s'attacher le jeune auteur; et, en homme habile, le cardinal s'empressa de profiter de la position; il mande sur-le-champ le père à Paris ; celui-ci , tremblant déjà d'avoir encouru la disgrâce de Son Éminence , arrive en grande hâte. Alors le cardinal lui demande la main de sa fille pour son protégé. Le bonhomme de père, ébahi de la demande , s'empresse de l'accorder et s'en retourne tout fier d'avoir donné sa fille à un homme qui avait tant de crédit.

Aussi la reconnaissance d'un si grand bienfait enchàtna-t-elle quelque temps Corneille, et ne crut-il pas pouvoir se séparer d'un homme auquel il devait son bonheur; c'est encore le souvenir de cette protection qui dut influencer son esprit quand il écrivit ce fameux vers :

11 m'a fait trop de bien pour ea dire du mal.

Mais malgré les ménagemens, malgré les gratifications , malgré les honneurs du banc réservé , le génie se fit jour et se débarrassa des fils d'araignée dans lesquels Richelieu voulait le contenir : un seul homme eût pu étouffer le génie de Corneille naissant; c'est Napoléon qui disait : € Si Corneille eût vécu sous mon règne , je l'aurais fait prince. »

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