DORIS
La suite est digne qu'on l'admire.
Mon baladin muet se retranche en un coin , Pour mieux faire jouer la prunelle de loin ; Après m'avoir de là long-temps considérée , Après m'avoir des yeux mille fois mesurée , 11 m'aborde en tremblant avec ce compliment : Vous m^attirez à vous ainsi que fuit Caimanl, (H croyait m' avoir dit le ineilieur mol du monde.) Entendant ce haut style , aussitôt je seconde , Et réponds brusquement sans beaucoup m'ëmonvoir : /'oi/.v Hes donc de fer à ce que je puis voir. Ce grand mot étouffa tout ce qu'il voulait dire ; 1-'.t pour toute réplique il se mit à sourire. Depuis il s'avisa de me serrer les doigts , Et retrouvant un peu l'usage de sa voix , Il prit un de mes gants : a La mode en eftt notiveUc , »
Me di^il, s et jamais je n'en vis de si belle
« Vous portez sm* la gorge un mouchoir fort carré*..
4M IflSTOlRB
« Voirc é^eolail me plaît d'éire ainsi big«rr«.. . « L'amour» je voos l'assure , est une belle cbosc*. . « Vraiment , vpus aimez fort cette couleur de rose. . . c La ville est en hiver toute autre que les champs... « Les charges à présent n'ont qixfs trop de )|iaFch|inds , « On n'en peut approcher... »
Ne dirait'on pas ces vers empruntés aux Fâcheux ou aux Femmes savantes, plutôt qu'aux premiers e^ais du rude et mâle Corneille, et ces récits toujours vrais y cette satire de ridicules qui n'ont ppint encore cédé à Tinfluence du temps, n'estce pas de la bonne et franche comédie ?
Le dialogue de* la Veuve est vif, en général soutenu, et parfois le trait y est lancé avec un rare bonheur. Ce vers d'Alcidon, scène et acte troisième :
Dieux ! qu'il m'obligerait de m'aimer un peu moins.
est passé en proverbe, et tous les pillards littéraires, corsaires et grapilleurs , n*ont pas manqué d'en faire leur proât.
La Galerie du Palais est sans contredit une pièce beaucoup plus faible de style que la Veuve. Elle est même assez ennuyeuse à la lecture, et elle dut être faite fort à la hâte. U y a cependant deux scènes épisodiques où paraissent le Libraire du palais, le Mercier et la Lingère, scènes que ne justifie en aucun point Faction de la pièce, comme Corneille lui-même l'avoue. Mais la preuiière de f^es deux scènes, qui est la cinquième de l'acte pre-
DE F. CORNBILLE. lOS
mier, est vraiment remarquable , et semble une page détacbée d'une satire de Boileau. Dorimant s^approche du Libraire , et parlant de ses livres , il lui dit :
MotttttZ'Vaen quelques uns.
LE LIBRAIRE
^ Voici ceux de la mode.
DORIMANT.
Ote2*raoi cet auteur, son nom seul m'incommode , CTeti un impertinent, pu je n'y connais rien.
LE LIBflAIRy.
Ses œuvres toutefois se vendent assez bien.
DORIMAlfT.
Quantité dignorans ne songent qu'à la rime.
LE LIBRAIRE
Monsieur, en voici deux dont on £Eiit grande estime ; Considérez ce trait , on le trouve divin.
DORIMANT.
Il n'est que mal traduit du cavalier Marin , Sa veine au demeurant me 8eni)>le asi^Bz barris*
LE LIBRAIRE
Ce fut son coup d'essai que cette comédie.
DORIMANT.
Cela n'est pas tant mal pour un commencement , La plupart de ces vers coulent fort doucement. Qu'il a de mignardise à décrire un visage !
Quant au premier auteur, cet impertinent dont les œuvres toutefois se vendent assez bien , il serait plaisant que ce fût Georges de Scudéry : Corneille se rencontrerait là fort à propos avec Boileau; îBÎ rqn dit :
Quantité d'ignorans ne song^ent qu'à la rime,
on se rappelle les vers de la satire deuxième , de l'autre :
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire. Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire; Et quand la rime enfin se trouve au bout des vers , Qu'importe que le sens y soit mis de travers ?
Le second, cet auteur à la veine hardie, ne peut être que Pierre Corneille lui-même, dont la Mélite est pleine de pointes dans le goût italien, et dont quelques unes sont empruntées à ce fameux cavalier Marin que Malherbe lui-même imita trois fois, selon les remarques de Ménage, et d'ailleurs ce vers :
Ce fut son coup d'essai que cette comédie.
dénoncerait assez évidemment Mélite , si Ton ne trouvait ce trait final :
Qu'il a de mignardise à décrire un visage !
et si dans la scène viii Dorimant ne confirmait cette opinion en répondant à Lysandre , qui lui dit:
Beaucoup font bien les vers, mais peu la comédie. — Ton goût, je m'en assure , est pour la Normandie:
Il est assez étrange de voir Corneille se jugeant
lai-méme, se rencontrer avec le campagnard de la satire du repas, qui, pour faire valoir son jugement, s'avise de dire :
A mon gré , le Coraeilie est joli quelquefois.
on pourra juger si le campagnard n'avait pas raison, et si René-le-Pays eut tort de se trouver loué dans un des vers produits qui dit :
Le Pays, sans mentir, est un bouffon plaisant*
Voici comment Corneille, dans Mélite, dépeint mignardentent le visage de son héroïne:
C'est Eraste qui parle à la scène première de l'acte premier :
Le jour qu'elle naquit , Vénus, bien qu'immortelle , Pensa mourir de honte en la voyant si belle ; Les Grâces à l'envi descendirent des deux Pour se donner Tbooneur d'accompagner ses yeui , Et FAmonr, qui ne put entrer dans son conrage , Vonlat obstinément loger sur son visage.
Toute cette mignardise est peut-être traduite du cavalier Marin; mais, à coup sûr, elle n'est pas mal traduite , et, à défaut d'autre mérite , le Corneille est ici véritablement joli.
Si la Galerie du Palais n'a pas lé même mérite de style que la Veuve, elle en a un autre dont Corneille lui-même se félicite dans son examen: c'est d'avoir montréau lieu de ces aHreux personnages di^nour-
rices joués sous un masque par des hommes à la taihe épaisse, la taille sveUe et le minois eFfronté d'une soubrette qui, tout aussi bien et plus décemment que l'entremetteuse antique, peut nouer les intrigues et protéger les jeunes amours. Que seraient devenues Marinette et Dorine , si Molière, sacrifiant à l'exigence de la mode, en avait fait d'horribles vieilles, dignes tout au plus d'habiter le mauvais gîte de Mathurin Régnier? Et ne faut-il pas encore savoir gré à Pierre Corneille d'avoir introduit sur la scène française ces bonpes filles, peut-être un peii fortes en gueule^ mais au demeurant fort honnêtes et vivant bien , protégeant les amours légitimes et rangeant à la raison ces fripons de valets, en consentant à s'appeler madame Mascarille ou madame Gros- René?
Corneille fit encore représenter la même année une comédie en cinq actes, intitulée la Suivante, Quel que soit le génie d'un auteur, il ne faut point qu'il produise avec une telle hâte. Les vers de la Suivante sont sans doute fort coulans et l'intrigue n'a rien que de fort clair. La comédie se laisse lire sans aucune espèce de fatigue, mais les caractères sont à peine indiqués , et le défaut général des comédies du temps s'y fait sentir : c'est qu'elle ne prouve rien du tout, et que l'intérêt ne se porte nullement sur la pauvre suivante , qui se trouve déboutée de ses prétentions amoureuses sans ^'OQ puisse en vérité la plaindre de son malheur.
On y trouve bien l'intention de peindre un vieillard amoureux et un poltron; mais les deux vers que cite Corneille, dans son examen , ne participent en rien à l'énergie presque brutale du texte de Quintilien , qu'il invoque pour se justifier. Une seule scène où Géronte le père veut contraindre Famour de sa fille Dapfanis pourrait bien être le canevas de la belle scène du Tartuffe entre Orgon et Marianne. Ces vers :
La pillé me gagnait : il m'était ùn|)OiMtUble
De voir encor aes plenrs et n'être pas lensible...
... Nlniporte
pourraient bien avoir donné à Molière Tidée de cet admirable à-parte.
Allons , ferme , mon cœur, poini de faiblesse humaine.
Mais, comme nous Tavons dit, les deux dernières pièces se ressentent de la précipitation avec la. quelle Pierre Corneille , alors aux gages du cardinal, fut obligé de travailler à ses ouvrages; et cependant ces comédies étaient tellement au-dessu$ de celles que Fou représentait alors, que la jalousie commença à s'éveiller; aussi fut-ce vers ce temps, comme nous le verrons au chapitre suivant, que commença la persécution jalouse de Claveret, ce poète de bas étage, qui prit une si gnuide part aux attaques contre le Gid.