‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 11 sur 84 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L’iMPHKSARIO ET SON JHÉATRE.

De Bologne, qui est le quartier général de la musique en Ita* lie, Kossini fut engagé pour toutes les villes où se trouve un théâtre. Ou faisait partout aux impresarj la condition de faire écrire un opéra par Rosslni. Ou lui donnait en général mille francs par opéra, et il en faisait quatre ou cinq tous les ans.

Voici le mécanisme des théâtres d’Italie : un entrepreneur (et c’est très-souvent le patricien le plus riche d’une petite tille; ce rôle donne de la considération et des plaisirs, tnais ordinairement il est ruineux), un riche patricien, dis-je, prend l’entreprise du théâtre de la ville où il brille; il forme une troupe, toujours composée de la prima donna, le tenore ', le basso cantanle, le basso buffo, line seconde femme et un troisième bouffe. V imprésario engage un maestro (compositeur), qui lui fait un opéra nouveau, eu ayant soin de calculer scs airs pour la voix des sujets qui doivent les chanter. L’impresario achète le poème ( libretto ); c’est une dépense de 60 ou 80 francs. L’auteur est quelque malheureux abbé, parasite dans quelque maison riche du pays. Le rôle si comique du parasite, si bien peint par Térence, est encore dans toute sa gloire en Lombardie, où fa plus petite ville a cinq ou six maisons de cent mille livres de rente. L’impresario, qui est le chef d’une de ces maisons, remet le soin de toutes les affaires financières de son théâtre à un régisseur, qui est d’ordinaire l’avocat archifripon qui lui sert d’intendcint; et lui, l'imprésario, devient amoureux de la prima donna : le grand objet de curiosité dans la petite ville est de savoir s’il lui donnera le bras en publie.

1 . On entend par lenore ta voix forte de poitrine dans les tons élevés. Davide brille dans la voix de tête, le falgello. On écrit en générai l’opéra buffa et l’opéra di mezso caraitere posr des ténors à voix ordinaires, et qui, d'après les opéras où ils chantent, sont appelés lenori di maso coraliere. Les vrais ténors brillaient dans l’opéra séria.

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(JEÜVUKS DE STENDHAL.

La troupe, ainsi organisée, donne enfin sa première représentation, après un mois d'intrigues burle.sques et qui font la nouvelle du pays. Cette prima recita fait le plus grand événement public pour la petite ville, et tel que je n’en trouve point à lui comparer à Paris. Huit à dix mille personnes discutent pendant trois semaines les beautés et les défauts de l’opéra avec toute la force d’attention qu’ils ont reçue du ciel, et surtout avec toute la force de leurs poumons. Cette première représentation, quand elle n’est pas interrompue par une esclandre, est ordinairement suivie de vingt ou trente autres, après quoi la troupe se disperse. Cela s’appelle en général une saison (une stagione). La meilleure saison est celle du carnaval. Les chanteurs qui ne sont pas engagés (scriturati) se tiennent communément à Bologne ou à Alilan; là ils ont des agents de théâtre qui s’occupent de les placer et de les voler.

Après cette petite description des mœurs théâtrales, le lecteur se fera tout de suite une idée de la vie singulière et sans analogue en France que Rossini mena de 1810 à 1816. Il parcourut successivement toutes les villes d’Italie, passant deux ou trois mois dans chacune. A son arrivée, il était reçu, fêté, porté aux nues par les dilettanti du pays; les quinze ou vingt premiers jours se passaient à recevoir des dîners et à hausser les épaules de la bêtise du libretto. Rossini, outre qu’il a dans l’esprit un feu étonnant, a été élevé par sa première maîtresse (la comtesse P*** de Pesaro), dans la lecture de l’Atioste, des comédies de Macbiavel, des Fiabe de Gozzi, des poèmes de Buratti, et sent fort bien les sottises d’un libretto. Tu mi hai data versi, ma non situazioni, lui ai-je entendu dire plusieurs fois au poète crotté qui se confond en excuses et deux heures après lui apporte un sonnet, umiliafo alla gloria del piü gran maestro cCltalia e del mondo.

Après quinze ou vingt jours de cette vie dissipée, Rossini commence à refuser les dîners et les soirées musicales, et il prétend s’occuper sérieusement à étudier les voix de ses acteurs; il les fait chanter au piano, et ou le voit obligé' de mutiler les plus belles idées du monde, parce que le ténor ne peut pas atteindre à la note dont sa pensée avait besoin, ou parce que la prima donna chante toujours faux dans le passage de tel ton à tel autre. Quelquefois, daus toute la troupe, il n’y a que le basso qui puisse chanter.

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VIE DE ROSSINl.

Enfin, vingt jours avant la première représentation, Uossini, connaissant bien les voix de ses cliantcurs, se met à écrire. Il se lève tard, compose au milieu de la conversation de ses nouveaux amis, qui, quoi qu’il fasse, ne le quittent pas un instant de la journée. Il va dîner avec eux à YOsteria, et souvent souper; il rentre fort tard, et ses amis le reconduisent jusqu’à sa porte en chantant à tue-tête de la musique qu’il improvise, quelquefois un miserere, au grand scandale des dévots du quartier. Il rentre enfin, et c’est à cette époque de la journée, vers les trois heures du matin, que lui sont venues ses idées les plus brillantes. Il les écrit à la hâte et sans piano, sur de petits bouts de papier, et le lendemain il les arrange, les instrumente, pour parler son langage, en causant avec ses amis. Figurez-vous un esprit vif, ardent, que toutes choses frappent, qui tire parti de tout, qui ne s’embarrasse de rien. Ainsi, dernièrement, composant son Moïse, quelqu’un lui dit : Vous faites chanter des llébreux, les ferez-vous naziller comme à la synagogue? Cette idée le frappe, et sur-le-champ il compose un chœur magnifique qui commence en effet par certaines combinaisons de sons qui rappellent un peu la synagogue juive. Une seule chose à ma connaissance peut paralyser ce génie brillant, toujours créateur, toujours en action, c’est la présence d’un pédant qui vient lui parler gloire et théorie et l’accabler de compliments savants. Alors il prend de l’humeur et se permet des plaisanteries souvent plus remarquables par leur énergie grotesque que par la mesure parfaite et l’atticisme. En Italie, comme il n’y a point eu de cour dédaigneuse s’amusant à épurer la langue, et que personne ne s’avise de songer à son rang avant que de rire, le nombre des choses réputées grossières ou ignobles est infiniment restreint; de là, la couleur particulière de la poésie de Monti; cela est noble, cela est sublime, et cependant cela ne rappelle nnllement les scrupules et les timidités sottes d’un hôtel de Rambouillet. C’est le contraire de M. l’abbé Delille; le mot noble n’a pas le même sens en Italie et en France.

Rossini dit un jour à un pédant, monsignore de son métier, qui l’avait relancé jusque dans sa petite chambre d’auberge et qui l’empêchait de se lever : « Ella mi vanta per mia gloria, etc. » « Vous voulez bien me parler de ma gloire : savezvous, monseigneur, quel est mon véritable titre à l’immortalité? c’est d’être le plus bel homme de mon siècle, (ianova m’a dit

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OEUVRES DE STENDHAL

qu'il compte me prendre uu jour pour modèle polir uue statue d’Achille. « A ces mots, il saute de son lit et parait aux yeux du monsignore ( prélat romain) en costume d’Achille, ce qui est uu grand manque de respect en ce pays-là.

« Voyez-vous cette jamhe, voyez-vous ce bras? continue-t-i! : quand on est fait de cette façon, je pense qu’on est sdr de l’immortalité... ■ Jé supprime la suite du discours; une fois lancé dans la mauvaise plaisanterie, il s’exalte par le son de ses paroles et par le rire fou que lui donnent ses propres idées ; il improvise des sottises à l’infini, il devient outrageant, et rien ne peut l’arrêter. Le monsignore pédant en fut bientôt réduit à prendre la fuite.

Composer ce n’est rien, à ce que dit Rossini ; l’ennuyeux, c’est de faire répéter. C’est dans ce triste moment que le pauvre maestro endure le supplice d’entendre défigurer, dans tous les tons de la voix humaine, ses plus belles idées, ses cantilènes les plus brillantes ou les plus suaves. Il y a de quoi se siffler soiméme, dit Rossini. Il sort triste des répétitions, il est dégofité de ce qu’il admirait la veille.

Mais ces séances, si pénibles poûr le jeune compositeur, sont à mes yeux le triomphe de la sensibilité italienne ; c’est là que rassemblés autour d’un mauvais piano écloppé, dans le taudis qu’on appelle le ridoUo du théâtre de quelque petite villej telle que Reggio ou Velletri, J’ai vu huit ou dix pauvres diables d’àcteurs répéter au bruit de la cuisine et du tournebrocbe du Voisin; je les ai vus éprouver et rendre admirablement les impressions les plus fugitives et les plus entraînantes que puisse donner la musique; c’est la que -l’homme du nord, étonné, voit des ignorants , incapables de jouer une -walse sur le piano , ou de dire quelle est la différence d’un ton à un autré^ chanter et accompagner par imtinel , et avec un brio admirable, la musique la plus singulière et la plus originale, que le maestro recompose et arrange sous leurs yeux à mesure qu’ils la chantent. Ils font cent fautes; mais en musique, toutes les fautes qui sont faites par excès ^ verve sont bientôt pardonnées, comme en amour toutes les fautes qui vioinent de trop aimer. Au reste, ces séances qui m’ont charmé, moi, ignorant, auraient sans doute scandalisé M. Berton de l’Institut.

L’homme de bonne foi , étranger à l’Italie, reconnaît sur-lechamp que rien n’est absurde comme de vouloir faire des oom-

VIE UE ROSSIM.

positeurs et des chanteurs loiu du Vésuve'. Dans ces pays du beau, l’enfant à la mamelle entend chanter, et ce n’est pas précisément des airs comme Malbrouk ou C’eut l'amour, l'amour. Sous un climat brûlant, sous une tyrannie sans pitié, où parler est si dangereux, le déses|>oir nu le bonheur s’expriment plus natürellement par un chant plaintif que par une lettre. On ne parle que de musique; on n’ose avoir une opinion et la discuter avec feu et franchise que sur la musique; ou ne lit et l'un n’écrit qu’une seule chose, ce sont des sonnets satiriques en dialecte du pays* contre le gouverneur de la ville ; et le gouverneur, à la première occasion, fait coffrer comme corbonari tous les poètes de l’endroit. Ceci est à la lettre, sans exagération aucune, et j’écrirais vingt noms si la prudence le permettait. Réciter le sonnet burlesque contre le gouverneur ou le souverain , est beaucoup moins dangereux que discuter un principe |)olitique ou un trait d’histoire. L’abbé ou le Cav. di M., qui fait le rôle d’espion , étant de la plus drôle d’ignorance, s’il répète au chef de la police, d’ordinaire homme d’esprit et renégat libéral , quelque raisonneinent qui se tienne debout et qui ait l’apparence du sens commun, à l’instant la preuve de la police est faite, et il est clair que l’espion ne calomnie pas. I.e préfet de police vou.s faitap|>e- 1er et vous dit gravement ; Vous déclarez la guerre au gouvernement de mon maître, vous vous permettez de parler, pescano in quel chedite^.

Réciter le sonnet satirique à la mode est au contraire un péché dont tout le monde se rend coupable , et dont tout le monde peut être accusé calomnieusemeut; cela ne passe pas la portée connue de l’espion.

;Nous avons laissé Rossini faisant répéter son opéra à un mauvais piano, dans le ridotto de quelque petit théâtre d’une ville du troisième ordre, comme Pavie ou Imola. Si cette petite salle obscure est le sanctuaire du génie musical et de l’enthousiasme des arts sans forfanterie et sans nulle idée au monde de comédie; eu revanche aussi, toutes les prétentions et les disputes les plus grotesques de l’amour-propre le plus incroyable et le plus

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