‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 13 sur 84 · CHAPITRE Ml · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ml

GL’EBHE DE L*11\BM0NIE CONTRE EÎ MÉLODIE.

Je demande la permission de placer ici une digression qui abrégera beaucoup les discussions au.\quelles nous allons être conduits par la vie orageuse que Kossiui va mener, et par les succès disputés qui formèrent sou lot aussitôt que les pédants l’eurent honoré de leur haine, et que tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligués contre lui.

L’envie une fois réveillée à Bologne contre Rossini, ne lui permit plus d'obtenir les succès faciles de sa première jeunesse.

Rossini se moque des pédants ; mais s’il eut toujours assez de mépris pour les individus, l’espèce tout entière ne laissa pas que d'avoir beaucoup d'inilueuce sur ses ouvrages, et une influence fatale.

Pour éclaircir l'idée, assez obscure, que les littérateurs de toutes les nations se sont faite du mot goût, on est souvent revenu à la siguiUcation simple de ce mot. Les plaisirs du goût, dans le sens propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mère vient de donner une belle pêche.

Je m’empare, au profit de l’art musical, de ce joli enfant, si joyeux en ouvrant sa belle pêche ; le goût des sucreries et des saveurs douces disparaîtra bientôt chez lui; je le vois, à peine arrivé à seize ans, s’abreuver de bière avec délices, et cependant cette liqueur est d’un goût assez âpre, et qui offense d’abord, mais elle a beaucoup de piquant. I.es sucreries sembleraient fades à ce jeune écolier que je vois demander de la bière avec tant d'empressementr en quittant une partie de barres.

Quelques années plus tard, ce n’est plus seulement la bière qui lui plaît; l’éloignement qu’il éprouve pour ce qu’il appelle les saveurs insipides, lui fait demander un mets allemand, le saur-craut; ce mot baroque veut dire choux aigre. Il y a loin

ŒUVRI-S DE STENDHAL.

de là a la pêdie, dont le parfum délicieux faisait son bonheur à trois ans. Pour terminer ma comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand Frédéric, l’ami de Voltaire, parvenu à un âge avancé, avait un tel goût pour la cuisine fortement assaisonnée et les épices, que l’honneur de dîner àja table du roi était devenu une corvée pour les jeunes officiers français que la mode faisait courir aux revues de Potsdam.

A mesure que l’homme vieillit, il perd'le goût des fruits et des sucreries, qui charmaient son enfance, et contracte celui des choses piquantes et fortes. Boire de l’eau-de-vie serait un supplice' pour utt marmot de six ans, s’il n’était pas tout fier de faire usage du verre de papa.

Cette soif toujours croissante pour les aliments d’un goût piquant, cet éloignement pour ceux qui n’ont qu’une saveur douce et suave, voilà l’image, peut-être un peu trop vulgaire, mais d’ailleurs fort exacte, des révolutions de la musique de l’an 1730 à l’année 1823. Je compare la mélodie simple et charmante pour l’oreille, aux fruits parfumés et doux qui font tant de plaisir dans l’enfance. L’harmonie, au contraire, représente les mets piquants, âpres, fortement assaisonnés, dont le goût blasé éprouve le besoin en avançant dans la vie. C’est vers l’an 1730 que les Léo *, les Vinci*, lesPergolèse*, inventèrent, à Naples, les chants les plus doux, les mélodies les plus suaves, les cautilènes les plus voluptueuses dont il ait été donné à l’oreille humaine d’avoir la jouissance.

Je supprime les détails historiques, qui, en arrêtant l’attention, diminueraient la clarté du point de vue générai que je veux faire remarquer au lecteur.

De 1730 à 1823, le peuple musical, semblable à un jeune enfant qui devient un brillant jeune homme, et ensuite un vieil-

-1. Autear de cet air subikie et si célèbre dans les annales de la mnsiqae antiqne, le Misera pargoiello de némaphon.

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