OPÉRAS DE BOSSIISI A NAPLES
Mademoiselle Colbrand ehanta, dans une m^me année, YÊlisdbeth de Rossini, la Gabrielh. di yergy de CaraffS, la Cnra et la Médée de Mayer, et tout cela d’une manière sublime , et surtout avec une agilité incroyable dans la voix. .San-Carlo présentait alors un des plus beaux spectacles que puisse désirer l'amateur le plus passionné et le plus difficile; mademoiselle Colbrand était secondée par Davide le fils, et par Nozzari, Garcia et Siboni. Mais ce beau moment dura peu ; dès l’année suivante, 1816, la voix de mademoiselle Colbrand faiblit, et ce fut déjà une bonne fortune dont on se félicitait, que de lui entendre chanter un air sans fautes. I.,a seule crainte d être toujours tout près d’une note fausse empêchait le charme de naître; ainsi, même en musique, pour être heureux, il ne faut pas en être réduit à examiner : voilà ce que les Français ne veulent pas comprendre; leur manière de jouir des arts, c’est de les juger.
On attendait les premières mesures de l’air de mademoiselle Colbrand; voyait-on qu’elle eût pris son parti de chanter faux, on prenait aussi le sien, et l’on faisait la conversation, ou l’on allait au café prendre une glace. Au bout de quelques mois, le public, ennuyé de ces promenades, avoua tout haut que la pauvre Colbrand avait vieilli, et attendit qu’on l’en débarrassât. Comme on ne se pressait pas, il murmura ; ce fut alors que la fatale protection dont la Colbrand était honorée parut dans tout ce qu’elle avait de dur pour un peuple qui se voyait enlever à la fois son dernier plaisir et l’éternel sujet de ses vanterieset de son orgueil envers les étrangers. I.e public témoigna de mille manières sa profonde impatience toujours le pouvoir sans bornes .se fit sentir, et, comme une main de fer, arrêta tout court l’indignation du peuple le plus broyant dé l’univers. Cet acte de complaisance du roi pour son M. Barbaja, lui a plus aliéné de coeurs que tous
OEUVRES DE STENDHAL
les actes de despotisme possibles exercés envers un peuple qui sera peut-être digue de la liberté dans cent ans.
En 1820, pour procurer une vraie joie aux habitants de Naples, ce n'est pas la constitution d’Espagne qu’il fallait leur donner, c’est mademoiselle Colbrand qu’il fallait leur ôter.
Rossini n’avait garde d’entrer dans toutes les intrigues de Rarbaja. On vit bientôt que, pur caractère, c’était l’homme le plus étranger à l’intrigue, et surtout à l’esprit de suite qu’elle exige; mais, appelé par M. Barbaja à Naples, lié d’amour avec mademoiselle Colbrand, il était difticile que les Napolitains ne lui fissent pas sentir quelquefois le contre-coup de leurs ennuis. Ainsi le public de Naples, toujours séduit par le talent de Rossini, a toujours eu la meilleure envie de le siffler. Lui, de sou côté, ne pouvant plus compter sur la voix de mademoiselle Colbrand, s’est jeté de plus en plus dans l’barmonie allemande, et surtout s’est éloigné de plus en plus de la véritable expression dramatique. Mademoiselle Colbrand le persécutait sans cesse pour qu’il plaçât dans ses airs les agréments dont sa voix avait l’habitude.
On voit par quel encbaînement de circonstances fatales le pauvre Rossini a eu quelquefois les apparences de la pédanterie en musique. C’est un grand poète, et un poète comique forcé à être érudit, et érudit sur des choses tristes et sérieuses. Qu’on se figure Voltaire obligé, pour vivre, à écrire l'histoire des juifs du ton de Bossuet.
Rossini a été quelquefois Allemand, mais c’est un Allemand aimable et plein de feu '.
Après VÉlisabeth, il courut à Rome, où il donna dans le même carnaval (1816) Torvaldo e Dorliska et le Barbier ; il reparut à Naples et fit jouer la Gazetla , petit opéra buffa , demi-succès, et ensuite Otello au théâtre del Fonda. Après Otello il alla à Rome pour la Cenerentola, et fit son voyage de Milan pour la Gazza ladra. A peine de retour à Naples, il donna YJrmide.
Le jour de la première représentation, le public le punit de la voix incertaine de mademoiselle Colbrand, et YArmide réussit
4. Je (lemande pardon aux Allemands de parler de leur musique d’opéra avec pea de respect; je suis sincère. Du reste, l'on ne peut pas douter de mon estime pour le peuple qui a prodait Luther. Les Allemands peuvent voir que je ne ménage pas la musique de mon propre pays, au risque de passer pour mauvais citoyen.
peu, malgré le superbe duetto. Vivement piqué de la froideur qu'on lui montrait, Rossini chercha à conquérir un succès sans employer la voix de mademoiselle Colbrand; comme les Allemands, il eut recours à son ordiestre, et de l’accessoire fit le principal. Il prit une KArancbe complète de l'ir réussite A'Armide dans le Moïse. Le succès fiit imme.nse. De ce moment le goût de Rossini fut faussé. Il écrivit de l'harmonie légère et spirituelle en se jouant : il avait, au contraire , assez de peine , après vingt opéras, à trouver des cantilènes nouvelles. La paresse, d’accord avec la nécessité, lui fit adopter le genre allemand. Moïse fut immédiatement suivi de Ricciardo e Zoraïde, d'Ennione, de la Donna del Logo et de Maometlo seconda. Tous ces opéras allèrent aux nues, à l’exception ÿErmione, qui était un essai. Rossini, pour varier, avait voulu se rapprocher du genre déclamé, donné aux Français par Gluck. De la musique sans plaisir physique pour l’oreille n’était pas faite pour plaire beaucoup à des Napolitains. D’ailleurs, dans £rmfotte, tout le monde se fâchait, et toujours, et il n’y avait qu'une -seule couleur, celle de la colère. La colère, en musique, n’est bonne que comme contraste. C’est un axiome napolitain, qu’il faut la'colère du tuteur avant l'air tendre de la pupille.
Pour les derniers opéras que je viens de nommer, Rossini eut une ressource, la voix de mademoiselle Pisaroni, superbe coutr’alto et cantatrice décidément du premier ordre.
Les hommes pour lesquels il a écrit sont Garcia, Davide le fils et Nozzari, tous les trois ténors; Davide, le premier ténor existant, et qui met du génie dans son chant; il improvise sans cesse , et quelquefois se trompe ; Garcia , remarquable par la sûreté étonnante de sa voix; et enfin Nozzari, la moins belle voix des trois, et qui cependant a été un des meilleurs chanteurs de l’Europe.