‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 28 sur 84 · IL- BAMBIËBE 1)1 SIYIGLIA · texte numérisé non relu

IL- BAMBIËBE 1)1 SIYIGLIA

Rossiui trouva l’imprésario du théâtre Argentiua à Rome, tourmenté par la police, qui lui refusait tous les libretti (poèmes), sous prétexte d’allusions. Quand un peuple est spirituel et mécontent, tout devient allusion'. Dans un moment d’humeur, l’imprésario romain proposa au gouverneur de Rome le Barbier de Séi'ille, très-joli libretto mis jadis en musique par Paisiello. Le gouverneur , ennuyé ce jour-là de parler mœurs et décence, accepta. Ce mot jeta Rossiui dans un cruel embarras, car il a trop d’esprit pour n’être pas modeste envers le vrai mérite. Il se hâta d'écrire à Paisiello à Naples. Le vieux maestro, qui n’était pas sans un grand fonds de gasconisme, et qui se mourait de jalousie du succès de V Élisabeth, lui répondit très-poliment qu’il applaudissait avec une joie véritable au choix fait par la police papale. Il comptait apparemment sur une chute éclatante.

Rossini mit une préface très-modeste au-devant du libretto, montra la lettre de Paisiello à tous les dilettanti de Rome, et se mit au travail. En treize jours, la musique du Barbier fut achevée. Rossini croyant travailler pour les Romains, venait de créer le chef-d’œuvre de la musique française, si l'on doit entendre par ce mot la musique qui, modelée sur le caractère des Français d’aujourd’hui, est faite pour plaire le plus profondément

I. La guerre du gendarme contre la pensée présente partout des circonstances burlesques. En 1823, l’on ne veut pas permettre li Talma la représentation de Tibère, tragédie de Clicnier, qui est mort il y a dis ans, de pour des allusions. Ailusions à qui? et de la part d'un poète mort en <812 en exécrant Napoléon.

A Vienne, l'on vient de suspendre la représentation A’Abufar, cliarmnnt oi>éra de M. Car.alTa, comme pouvant porter les peuples à uti atttour illicite. D'abord, il it’y a lias autour crimiuo!, puisque l'arlian u’est pas frère de Salettta; et pltil à Dieu que les jolies Viennoises tte pussent être fourvoyées que par le sentiment! Ce ii’esl pas l'amour, t|uel qu’il soit, c'est le citàlc qui est fuuestc à 1a vertu.

Ml!: DE HOSSINI. 137

possible à ce peuple, tant que la guerre civile n’aura pas cliangé son caractère.

Iæs chanteurs de llossini furent madame Giorgi pour le rôle de Rosine, Garcia pour celui d’Almaviva; Zamboni faisait Figaro, et Boticelli le médecin Bartholo. I.a pièce fut donnée au théâtre ' d’Argentina, le 26 décembre 1816. (C’est le jour où la stagione du carnaval commence en Italie.)

Les Romains trouvèrent le commencement de l’opéra ennuyeux et bien inférieur à Paisiello. Ils cherchaient en vain cette grâce naïve, inimitable, et ce style le miracle de la simplicité. L’air de Rosine sono docile parut hors de caractère ; on dit que le Jeune maestro avait fait une virago d’une ingénue. La pièce se releva au duetto entre Rosine et Figaro, qui est d’une légèreté admirable et le triomphe du style de Rossiui. L’air de la Co/ttn/iia fut jugé magnifique et original, les Romains ne comprenaient pas Mozart en 1816.

Après le grand air de Basile, on regretta sans cesse davantage la grâce naïve et quelquefois expressive de Paisiello. Enfin, ennuyés des choses communes qui commencent le second acte, choqués du manque total d’expression, les spectateurs firent baisser la toile. En cela, le public de Rome, si fier de ses co4inaissances musicales, fit un acte de hauteur qui se trouva aussi, comme il arrive souvent, un acte de sottise. Le lendemain la pièce alla aux nues; l'on voulut bien s’apercevoir que si Rossini n’avait pas les mérites de Paisiello, il n’avait pas aussi la langueur de son style, défaut cruel qui gâte souvent les ouvrages, si semblables d’ailleurs, de Paisiello et du Guide. Depuis vingt ou trente ans que l’ancien maître a écrit, le public romain s’étant mis à faire moins de conversation à l’opéra, il lui arrive de s’ennuyer aux récitatifs éternels qui séparent les morceaux de musique des opéras de i780. C’est comme si, parmi nous, le parterre s’avise, dans trente ans d’ici, de trouver incompréhensibles les entr’actes éternels de nos tragédies actuélles, parce qu’on aura trouvé le moyen de l'amuser dans les entr’actes, soit avec deux ou trois jeux d’orgues qui se répondent et font assaut', soit par des expériences de physique, ou le jeu de loto. Quel que soit l’état de perfection où nous avons porté tous les arts, il faut

I. Cunmic il l'vislisc dcl Gesii ii lluiuc , les 31 ilci'CDilire cl 1«>' janvier de eliuiinc aimée.

ŒUVRES ÜK STENDHAL.

bien s’attendre que la postérité aura l’impertinence d’inventer aussi quelque chose.

L’ouverture du Barbier amusa beaucoup à Rome; ou y vit ou l’on crut y voir les gronderies du vieux tuteur amoureux et jaloux, et les gémissements de la pupille. Le petit terzetto Zitli, zilli, ptaiio, piano,

du second acte, alla aux nues. « Mais c’est de la petite musique, « disait le parti contraire à Rossini; cela est amusant, sautillant, O mais n’e.\prime rien. Quoi! Rosine trouve un Almaviva fidèle « et tendre, au lieu du scélérat qu’on lui avait peint, et c’est par O d’insignifiantes roulades qu’elle prétend nous faire partager « son bonheur ! »

Di sorpresa, di coniento Son vicina a delirar.

Hé bien, les roulades si singulièrement placées sur ces paroles, et qui faillirent, même le second jour, entraîner la chute de la pièce à Rome, ont eu beaucoup de succès à Paris ; on y aime la galanterie et non l'amour. Le Barbier, si facile à comprendre par la musique, et surtout par le poème, a été l’époque de la conversion de beaucoup de gens. Il fut donné le 23 septembre 1819, mais la victoire sur les pédants qui défendaient Paisiello comme ancien, n’est que de janvier 1820. (Voir la Renomwiée, journal libéral d’alors.) Je ne doute pas que quelques dilettanti ne me reprochent de m’arrêter à des lieux communs inutdes à dire; je les prie de vouloir bien relire les journaux d’alors et même ceux d’aujourd’hui, ils ne les trouveront pas mal absurdes, quoique le public ait, fait d’immenses progrès depuis quatre ans.

La musique aussi a fait un pas immense depuis Paisiello; elle s’est défaite des récitatifs ennuyeux et a conquis les morceaux d'ensemble. 11 est ridicule, disent les pauvres gens froids, de chanter cinq ou six à la fois. — Vous avez raison; 11 est même souverainement absurde de chanter deux ensemble; car, quand est-ce qu’il arrive, même sous l’empire de la passion la plus violente, de parler longtemps deux à la fois ? Au contraire, plus le mouvement de passion est vif, plus on accorde d’attention à ce que dit la personne que nous voulons persuader. Voyez les sauvages ' et les Turcs, qui ne cherchent pas à se faire une réputa-

1. Uüturt et Coutume» ie» nations indienne», ouvrage traduit de l’anglais de Jean Hcckewclder, par M. du Ponceau. Paris, 1822.

tion de vivacité et d'esprit Rien de plus judicieux que ce raisonnement. Ne vous semble-t-il pas parfait? Hé bien, l'expérience le détruit de fond en comble. Rien de plus agréable que les duetti. Donc, pauvres littérateurs estimables qui appliquez vitre dialectique puissante à juger des arts que vous ne voyez pas, allez faire une dissertation pour prouver que Cicéron nous amuse, ou que Scoppa vient enfin de trouver le vrai rhytiime de la langue française et l'art de faire de beaux vers.

La vivacité et le crescendo des morceaux d'ensemble chasse l'ennui et réveille un peu ces pauvres gens solides que la mode jette impitoyablement dans la salle de Louvois*.

Rossini luttant contre un des génies de la musique dans le Barbier, a eu le bon esprit, soit par hasard, suit bonne théorie, d’être éminemment lui-même.

Le jour où nous serons possédés de la curiosité, avantageuse ou non pour nos plaisirs, de faire une connaissance intime avec le style de Rossini, c’est dans le Barbier que nous devons le chercher. Un des plus grands traits de ce style y éclate d’une manière frappante. Rossini, qui fait si bien les (inals, les morceaux d’ensemble, les duetti, est faible et joli dans les airs qui doivent peindre la passion avec simplicité. Le chant spianalo est son écueil.

Les Romains trouvèrent que si Cimarosa eût fait la musique du Barbier, elle eût peut-être été un peu moins vive, un peu moins brillante, mais bien plus comique et bien autrement expressive Avez-vous été militaire? avez-vous couru le monde? vous est-il arrivé de retrouver tout à coup aux eaux de Baden, une maîtresse charmante que vous aviez adorée, dix ans auparavant, à Dresde ou à Ba\ reulh ? Le premier moment est délicieux; mais le troisième ou quatrième jour, vous trouvez trop de délices, trop d’adorations, trop de douceur. Le dévouement sans bornes de cette bonne et jolie Allemande vous fait regretter, sans peut-être oser en convenir avec, vous-même, le piquant et les caprices d’une belle Italienne pleine de hauteur et de folie. Telle est exactement l’impression que vient de me faire l'admirable musique du Matrimonio segreto, à la reprise qu’on vient

<. L’Allemand, qui met tout en doctrine, traite la musique savamment; l'Italien voluptueux y cherche des jtiui.'^sauces vives et pas.vagères ; le Français, plus vain que sensible, parvient b en parler avec esprit; l’Anelais la paie et ne s’eu uieie pas.

( ïïaison , Folie , tome I , pa«e 930. )

OEUVRES DE STENDHAL

d’eii donner à Paris, pour mademoiselle de Meri. Le premier jour, eu sortant du théâtre, je ne voyais dans Jlossini qu’un pygmée. Je me souviens que je me dis : Il ne faut pas se presser de juger et de porter des déeisions, je suis sous le eharme. Hier (dO août 1823), en sortant de la quatrième représentation du Matrimonio, \'ü\ aperçu bien haut l’obélisque immense, symbole de la gloire de Rossini. L’absence des dissonances se fait cruellement sentir dans le second acte du Matrimonio. Je trouve que le désespoir et le malheur y sont exprimés à l’eau rose. Nous avons fait des progrès dans le malheur depuis 1793 Le grand quartette du premier acte,

' ' Clic Iristo silenzio !

parait loug; en un mut, Cimarosa a plus d’idées que Rossini, et surtout de bien meilleures idées , mais Rossini a le style meilleur.

Comme, en amour, c’est le piquant des caprices de l’Italie qui manque à une tendre Allemande; par un effet contraire, en musique , c’est le piquant des dissonances et du genre enharmonique allemand qui manque aux grâces délicieuses et suaves de la mélodie italienne. Rappelez-vous le ti maledico du second acte A'Otello, ne devrait-il pas y avoir dans le Matrimonio quelque chose dans ce genre lorsque le vieux marchand Geronimo, si entiché de la noblesse, découvre que sa fille Carolina a épousé un commis.^ Un dilettante auquel j’ai soumis ce chapitre sur le Barbier, pour qu’il corrigeât les erreurs de fait où je tombe souvent, comme l’astrologue de La Fontaine "dans un puits, eu regardant au'ciel, me dit ; * Est-ce là ce que vous nous donnez « pour une analyse du Barbier? C'est de la crème fouettée. Je ne

puis me faire à ces phrases en filigrane. Allons, mettez vous à B l’ouvrage sérieusement, ouvrons la partition, je vais vous « joTier les principaux airs ; faites une analyse, serrée et raison- « nable. »

On sent bien dans le choeur des donneurs de sérénade, qui forme l’introduction, que Rossini lutte avec Paisiello; tout est grâce et douceur, mais non pas simplicité. L’air du comte Alinaviva est faible et commun; c’est un amoureux français de 1770,

I. l’reniicrc rcprcscnialion da Matrimonio segrelo en 1793 , à Vienne. L’cni|icreur Joseph s'en fait donner une seconde rcprcscnialion dans la mCmc soirée.

vil- DE UOS^ilM. 141

Eu revanche , tout le feu de Rossini éclate dans le chœur

Mille grazie, mio signore ! - ,

et cètte vivacité s’élève bientôt jusqu’à la verve et au brio, ce qui n’arrive pas toujours à Rossini. lei son iiine semble s’étre échauffée aux traits de son esprit. Le comte s’éloigne eu entendant venir Figaro; il dit en s’en allant ;

Gili l’alba èappciia , c amur non si vcrgogna.

Voilà qui est bien italien. Un amoureux se permet tout, dit le comte; on sait de reste que l’amour est une excuse qui couvre toutes choses aux yeux des indifférents. L’amour , dans le iVord, est au contraire timide et tremblant, même avec les indifférents.

La cavatine de Figaro

Largo al faciolum ,

chantée par Pellegrini, est et sera longtemps le chef-d’œuvre de la musique française. Que de feu! que de légèreté, que d’esprit dans le trait :

A an barbierc ili qualiia!

Quelle expression dans

Colla doiielia

Col cavalière

Cela a plu à Paris, et pouvait fort bien être sifilé à cause du sens leste des paroles. Je ne sais si jamais Préville a joué Figaro autrement que Pellegrini. Dans ce premier acte, cet acteur inimitable a, ce me semble, toute la légèreté gracieuse, toute l’allure scélérate et prudente d’un jeune chat. Lorsque, plus tard, il est dans la maison de Bartbolo, sur sa mine seule il est pendable. Je voudrais voir jouer ce rôle aux Français aussi bien que Pellegrini. Un des dictons de nos littérateurs estimables est de représenter les acteurs de Louvois comme des bouffons à mille lieues de toute vérité et de toute expression dramatique, et auxquels, par conséquent, il serait impertinent de demander de l’intcrél. Encore hier soir V j’ai entendu développer cette théorie;

ŒOVRES DE STENDHAL.

uu homme à ailes de pigeou l’expliquait à deux pauvres jeunes femmes qui ap|.rouvaieut du geste, et cela à un théâtre qui vient de voir le second acte de la Gazza ladra joué par Galli, sans parler de madame Pasta dans Uoméo, Desdenwna, Médée, et partout.

- Ne serions-nous pas plus ridicules que nos pédants, d’entreprendre de les raisonner.^ Oui, messieurs, le vrai pathétique est au Théâtre-Français; allez-y voir Iphigénie en Aulide, et goûtez-} bien ce récitatif lamentable qui n'attend plus qu’un accompagucment de contrebasse pour passer à l'état de mauvaise musique de Gluck.

La situation du balcon, dans le Barbier^ est divine pour la musique ; c'est de la grâce naïve et tendre. Rossini l’esquive pour arriver au superbe duetto bouffe :

Air idea di quel métallo !

Les premières mesures expriment d’une manière parfaite l’omnipotence de l'or aux yeux de Figaro. L’exhortation du comte

Sa , vedlam di quel métallo,

est bien, au contraire, d’un jeune homme de qualité qui n’a pas assez d’amour pour ne pas s’amuser, en passant, de la gloutonnerie subalterne d’un Figaro, à la vue de l’or.

J’ai parlé ailleurs de l’admirable rapidité de

Oggi arriva nn reggimento ,

— Si , m’ è amico il colonello.

U me semble que ce passage ést, en ce genre, le chef-d’œuvre de Rossini, et par conséquent de l’art musical. Je regrette de remarquer une nuance de vulgarité dans

Che invenzione prelibata !

Je trouve, au contraire, un modèle de vrai comique dans ce passage de l’ivresse du comte :

Perché d’ od che poco è in m II tator, credete a me,

U tator si flderé. ' .

J’admire toujours la sûreté de la voix de Garcia dans le passage

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