‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 3 sur 84 · Historique, BAlc · texte numérisé non relu

Historique, BAlc

3. Voir leur cclèbro tragédie de t'Expialion, par MCilner. Je ne voudrais pas du liéros Hugo, comte d’Éridur, pour eu taire uu caporal.

VIE DE ROSSINl. — INTRODUCTION.

lui avouer tous ses soupçons, et de lui dire" qu’il est Ariodant, quand la trompette sonne et l’appelle au combat. La situation, une des plus touchantes, peut-^tre, que puisse fournir la plus touchante des passions de l’homme, est tellement belle, qu’il eût fallu qu’une musique fût bien dure à l’oreille, lût bien peu musique, pour ne pas mettre des larmes dans tous les yeux. Celle-ci est un chef-d’œuvre.

Il est odieux de critiquer ce duetto en Italie; tant les cœurs tendres l’ont pris sous leurprotectiou. Jeneferai qu’une réllexion : qu’eût-il été avec l’énergie de Cimarosa, ou la mélancolie de Mozart ? Nous aurions eu une seconde scène de Sara , dans l'oratorio A' Abraham. Cette scène de Sara avec les pasteurs, auxquels elle dèmande des nouvelles de sou lils Isaac, qui est parti pour la montagne du sacrifice, est le chef-d'œuvre de Cimarosa dans le genre pathétique. Cela est supérieur aux plus beaux airs de Gréiry et de Dalayrac.

Chaque année Mayer donnait deux ou trois opéras nouveaux, et était applaudi sur les premiers théâtres. Comment ne pas se croire l’égal des grands maîtres? L’opéra de 1807, Adelasia td Aleramo, parut supérieur à tout ce que le compositeur bavarois avait encore donné. La liosa bianca e la Rom rossa, sujet superbe tiré de l’histoire des guerres civiles d’Angleterre, eut un grand succès en 18t2. AValler Scott n’avait pas encore révélé quelle quantité de sublime renferme, pour un jieuple, l’histoire de ses guerres civiles de la fin du moyen âge. Le ténor Bunoldi fit admirer, dans la Rom bianca., une voix charmante.

Le premier allegro de l'ouverture de cet opéra montre dans quel abîme de trivialité tombe d’ordinaire un compositeur allemand qui prétend trouver des chants gais.

La reconnaissance à'Enrico et de son ami Eanoldo est remplie d’^me grâce naïve que n’a Jamais rencontrée Rossini, parce qu’elle tient à l’absence de certaines qualités plus sublimes. Ce duo est de Paër.

Le même genre de mérite brille dans le fameux duetto È deserlo il bosco intorno. C’est le chef-d'œuvre de Mayer, et ce serait un des chefs-d'œuvre de la musique s’il y avait quelques traits de force vers la fin. Le poète a fourni au maestro une manière délicieuse, et vraiment digue de Métastase, d'excuser la trahison de Vacioldo envers son ami Enrico. Enrico eu apprenant que son ami a cherché à plaire à celle qu’il aime, s’écrie :

ŒUVRES DE STENDHAL

Ail chi puà miraila in voUo,

* E non ardcre d’anior!

Mayer a eu la bonne fortune de trouver une mélodie italienne pour exprimer cette idée charmante. Toutes les âmes tendres et douces plutôt qu’énergfques préféreront ce duetto, je n’en fais aucun doute, aux traits les plus vifs de Rossini et de Cimarosa.

Dans le genre bouffe , Mayer a eu la grosse gaieté d’un bonhomme sans esprit.

GH Originali font plaisir lorsqu’on n’a pas entendu depuis longtemps de vraie musique italienne. C’est la Mélomanie . Lorsque cet opéra parut (1799), il fit cruellement sentir l’absence de Cimarosa, retenu alors dans les prisons de Naples, et que le bruit public disait pendu. On se demandait ; Quels airs délicieux dans le genre de

de

de

Sci niorelli e qnatro baj , Mciilr’ io cro an mascaizoïic.

Ainicoiie del mio core, '

Cimarosa n’eôt-il pas faits sur un tel sujet?

I.e Mélomane véritable, ridicule assez rare, en France, où d’ordinaire il n'est qu’une prétention de la vanité, se trouve à chaque pas en Italie.

Lorsque J’étais en garnison à Brescia, l’on me fit faire la connaissance de l’homme du pays qui était peut-être le plus sensible à la musique. Il était fort doux et fort poli; mais quand il se trouvait à un concert, et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers sans s’en apercevoir. Arrivait on à un passage sublime, il ne manquait jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs.

J’ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses éçus à terre, et faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut degré.

Le Mélomane de Mayer ne fait que répéter sur la scène des actions que l’on voit tous les jours dans la salle. Du reste, la forme seule des regrets qu'inspirait l’absence de Cimarosa, indiquait que ce grand homme allait cesser d’être à la mode. S’il eût fait de nouveaux airs, au lieu de s’en laisser charmer avec naïveté, les amateurs eussent appelé la mémoire pour troubler

VIE DE ROSSINI. — INTRODUCTION

l’empire de Vimagination, on se fût rappelé mal à propos le souvenir des chefs-d’œuvre qui .venaient, pendant vinjît .ans de suite, de charmer tous les cœurs.

Mayer est le maestro le plus savant de l’interrègne, comme il en est le plus fécond ; tout chez lui est correct. Vous pouvez examiner dans tous les sens les partitions de Meden, de Cora, A'Âdelazia, à'Eliza, vous n'y trouverez pas une faute; c’est la perfection désespérante de Despréaux : vous ne savez pourquoi vous n’étes pas plus ému. Passez à un opéra de Rossiui , vous sentez tout à coup l’air pur et frais des hautes Alpes; vous vous sentez respirer plus à l’aise; on croit renaître; vous aviez besoin de génie. Le jeune compositeur jette à pleines mains les idées nouvelles; tantôt il réussit, souvent il manque son objet. Tout est entassé, tout est pêle-mêle, tout est négligence; c’est la profusion et l’insouciance de la richesse sans bornes. On rediU: Mayer est le compositeur le plus correct, Rossini est le grand artiste.

Je ne disconviendrai pas que Mayer n'ait huit ou dix morceaux qui, pendant trois ou quatre soirées, ont un faux air de génie; par exemple, le sesletto A'Elcna. Je me souviens que dans un temps aussi je trouvais que Dalayrac avait de jolies idées, quoique mal arrangées. Depuis, j’ai étudié un peu sérieusement Cimarosa, où j’ai retrouvé la plupart des jolies idées de Dalayrac: peut-être, si l’on étudiait Sacchini, Piccini, Buranello, y trouverait-on une raison suffisante pour les éclairs de génie du bon Mayer. Seulement, comme l’Allemand a un grand talent, et qu’il est aussi savant que Dalayrac est écolier, il aura admirablement déguisé ses emprunts.

Le bon ftlayer, volant un jour Cherubini à Venise, ne déguisait rien, et dit tout bonnement au copiste du théâtre : « Voilà la Faniska de Cherubini, vous allez copier depuis telle page jusqu’à telle autre. » C'était un morceau de vingt-sept pages, où il ne changea pas un bémol.

Mayer fut pour la musique ce que Johnson a été pour la prose anglaise; il créa un genre emphatique et lourd, qui s’écartait beaucoup du beau naturel, mais qui cependant n’était pas sans mérite, surtout une fois qu’on avait pu s’y accoutumer. Cette emphase a été cause que la réputation de JNlaycr a été anéantie par Rossini en un clin d’œil; c'est le sort qui attend toutes les affectations dans les arts. Le beau naturel parait un jour, et l’on

CEUVRES DE STENDHAL.

s’étonne d’avoir pu être dupe si longtemps. On voit que nos classiques ont bien leurs raisons pour empêcher qu’on ne joue Shakspeare, et pour lancer contre lui la jeunesse libérale. Le jour où l’on jouera Macbeth , que deviendront nos tragédies modernes ?

Je crois qu’après Mayer, M. Paër, musicien né à Parme, malgré son nom allemand, est celui de tous les compositeurs de l’interrègne qui a eu le succès le plus européen. Cela tient peutêtre à cé que M. Paër, musicien né à Parme, outre un talent incontestable et . très-remarquable, est un homme très-lin, de beaucoup d’esprit, et fort agréable dans le monde. On dit qu’une des preuves les plus frappantes de cet esprit a été de tenir huit ans de suite Rossini caclié aux Parisiens. Notez que s’il y eut jamais uir homme fait pour plaire à des Français, c’est Rossini, Rossini le Voltaire de la musiqne.

Toutes les premières pièces de Rossini, jouées à Paris, ont été montées d'une manière ridicule. Il me souvient encore de la première représentation de l’Italiana in .ilgeri. Lorsque peu après l’on donna la Pietra del Paragone^ on eut l’attention de supprimer les deux morceaux qui ont fait la fortune de ce chefd’œuvre en Italie : l’air Eco pietosa, et le (inale sigillara. Il n’est pas jusqu’au chœur délicieux du second acte de Tancrède, chanté sur le pont, dans la forêt, par les chevaliers de Syracuse, qu’on n’ait trouvé prudent de raccourcir de moitié.

Le jour même où je fais transcrire cette page, je vois que l’on fait chanter le grand rôle bouffe de i'ttaliana in Algeri par mademoiselle Naldi.

Un des premiers ouvrages de M. Paër est YOro fa Tutlo (1793). Son premier chef-d’œuvre est /a Gmc/rfa (l 797). A quoi bon parler de cet opéra qui a fait le tour de l’Europe? Tout le monde connaît l’air délicieux chanté par le ténor. Tout le monde admire .Vargfme (i803).Me mettrais volontiers ces deux opéras au-dessus de tout ce qu’a fait-M. Paër. L’ Agnese ne me paraît pas du même rang; elle doit son succès européen à la facilité qu’il y a d’imiter d’une manière effrayante les fous, que personne ne se soucie d’aller étudier avec trop de détails dans les retraites affreuses où les place la pitié publique. L’dme profondément ébranlée par le spectacle horrible d’un père devenu fou parce que sa lille l’a abandonné, s’ouvre faeîlement aux impressions de la musique. Galli, Pelegrini, Ambrogetti, Zuchelli, ont été su-

VIE DE ROSSINI. — INTRODUCTION

blimes dans le rôle du fou. Ce succès ne m’enipôcliepasde croire que les beaux-arts ne doivent jamais s’emparer des sujets horribles. La charmante piété liliale de Cordelia me console de la folie de Lear (tragédie de Sbakspeare); mais rien ne rend supportable pour moi l’état affreux où se trouve le père de l’Agnèse. La musique centuplant ma sensibilité, me rend cette scène horrible tout à fait insupportable. V Agnesei^xX pour moi souvenir désagréable, et d'autant plus désagréable que le sujet est plus vrai. C’est comme la mort: on fera toujours peur aux hommes en leur parlant de la mort; mais leur en parler sera toujours une sottise ou un calcul de prêtre. Puisque la mort est inévitable, oublions-Ia.

La Camîlla (1798), quoique devant en partie son succès à la mode de l’horreur qui, dans ce temps-là, nous valut les romans de madame Radcliffe, a cependant plus de mérite eÿael’ Agnese ; le sujet est moins horrible et plus tragique. Bassi, l’un des premiers bouffes de l’Italie, était excellent dans le rôle du valet, lorsque, couché entre les jambes de son maître, et chantant fort pour le réveiller, il lui crie :

Signor, h vHa è corla ,

Portiam per caril/i.

A tout moment dans cette pièce on trouve de la déclamation chantée, comme Gluck. C’est la plus triste chose du monde, cela est dur; or, dès qu’il n’y a pas douceur pour l’oreille, il n’y a pas musique.

Madame Paër, femme du compositeur, et fort bonne cantatrice, s’est toujours acquittée, en Italie, du rôle de Camille; elle y a eu les plus grands succès, et ces succès ont duré dix ans ; je ne vois guère aujourd'hui que madame Pasta qui pût jouer Camille avec talent. Ce talent amènerait il la vogue .ï* Bossini nous a accoutumés à la puissance des idées, Mozart à leur profondeur ; il est peut-être bien tard pour la musique de Gluck.

Après Mayer et Paër, les deux hommes célèbres de l’interrègue qui s’écoula entre Cimarosa et Bossini , il me reste à nommer quelques talents inférieurs. Je renvoie ces noms là à l’appendice L

4. Aiifossi, Cofcio, Farinelli , Feilcrici, Fioruraiiti , Ccnerali, les deux Guglielmo père et fils, Manfroce, Martini, Mosca< Nazolinl, Nlcolini, Orgiiano, Orlandi, Pavesi, Portogallo, Solicri, Sarii, Tarrlii, Treiiio, Woigl, Winler, Zingarelli, etc.

(ï:UVKES DE STENDHAL

MOZAKT EN ITALIE.

J’oubliais qu’il faut encore parler de Mozart, avant de nous occuper pour toujours, et exclusivement de Rossini.

La scène musicale en Italie était occupée depuis di.\ ans par MM. Mayer, Paër, Pavezi, Zingarelli, Geuerali, Fioravanti , Woigl, et par une trentaine de noms plus ou moins oubliés au- ^ Jourd’hui, et qui y régnaient tranquillement. Ces messieurs se croyaient les successeurs des Cimarosa et des Pergolèse, le public le croyait aussi ; Mozart parut tout à coup comme un colosse au milieu de tous ces petits compositeurs italiens , qui n’étaient grands que par l’absence de grands hommes.

I\Iayer, Paër, et leurs imitateurs, cherchaient depuis longtemps à adapter le genre allemand au goût italien, et, comme tous les mezzo-tcrminc, plaisant aux faibles des deux partis, ils avaient des succès flatteurs pour qui n’est pas diflicile en admiration. Mozart, au contraire, comme tous les grands artistes, n’ayaut jamais cherché qu’à se plaire à lui-même, et aux gens qui lui ressemblaient, Mozart, tel qu’un conspirateur espagnol, ne pouvait se flatter de prendre la société que par les sommités; ce rôle est toujours dangereux.

D'ailleurs, la présence personnelle lui manquait ; il n’était pas là pour flatter les puissants, payer les journaux, et faire mettre son nom dans la bouche de la multitude : aussi n’a-t-il pénétré en Europe que depuis sa mort. Ses rivaux étaient présents, écrivaient leur musique pour les voix des acteurs, composaient de petits duos pour la maîtresse du prince, se conciliaient des protections; et cependant qu’est-ce aujourd’hui qu’une musique de Mayer ou de à côté d’un opéra de Mozart? La position était inverse en Italie vers l’an 1800. Mozart était un barbare romantique, voulant envahir la terre classique des beaux-arts. 11 ne faut pas croire que cette révolution, qui nous semble si naturelle aujourd’hui, se soit faite en un jour.

Mozart, encore enfant, avait fait deux opéras pour le théâtre de la Scala à Milan, J/jfrîrfafe, en 1770, et /.t<cîo5i//a, en 1773 '.

I. Mozart, né é Salubourg en 1736 , mort il Vienne en <796> avait quatorze ans lorsqu’il écrivit le UUniate.

VIE DE ROSSINl. — INTRODUCTION. 2.3

Ces opéras ne mauquèrent pas de succès, mais il n’est pas probable qu’un enfant ait osé braver la mode. Quel qu’ait été le mérite de ces ouvrages, bientôt absorbés dans le torrent, guidé par Sacchini, Picciui,Paisiello,ces succès n’avaient laissé aucune trace.

Vers 1803, les triompbes de Mozart à Munich et à Vienne vinrent importuner les dilettanti d’Italie, qui d'abord refusèrent bravement d’y croire. Un barbare venir moissonner dans le champ des arts ! On connaissait depuis longtemps ses symphonies et ses quatuors, mais Mozart faire de la musique pour la voix! On dit de lui ce que le parti des vieilles idées dit en France de Shakspeare : « C’est un sauvage qui ne manque pas d’énern gie; on peut trouver quelques paillettes d'or dans le fumier « d’Ennius; s’il eût eu l’avantage de prendre des leçons de Zin- « garelli et de Paisiellio, il aurait peut-être fait quelque chose. » Et il ne fut plus question de Mozart.

En 1807, quelques Italiens de distinction, que Napoléon avait menés à sa suite, dans ses campagnes de 1805 et de 1806, et qui avaient passé par Munich, se mirent à reparler de IMozart : ou se décida à essayer une de ses pièces, l' Enlèvement du Sérail, je crois. Jlais pour exécuter cet opéra, il fallait être symphoniste parfait; il fallait surtout être un excellent lempiste, ne Jamais faire d’infidélités à la mesure.' 11 ne s’agissait plus de cette musique qui s’apprend d'oreille, eu l’entendant chanter une ou deux fois, comme à Paris la romance : C'est l’amour', ou Di tantl palpili, de Tancrède. Les symphonistes italiens se mirent à Iravailler, mais il ne sortait rien de cet océan dénotés, qui noircissaient la partition de cet étranger. 11 fallait d’abord que tout le monde allât en mesure, et surtout entrât et sortit juste, au moment prescrit. Les" paresseux appelèrent cela de la barbarie ; ce mot fut sur le ixdnt de prendre, et l’on faillit renoncer à Mozart. Cependant, quelques jeunes gens riches, que je pourrais nommer, et qui avaient plus d’orgueil que de vanité, trouvèrent ridicule, pour des Italiens, de renoncer à de la musique comme trop difficile ; ils menacèrent ^de retirer leur protection au théâtre où l’opéra allemand était eu répétition, et Tou donna enfin l’œuvre de Mozart. Pauvre Mozart! des personnes qui se trou-

t. Ce (liant ignoble me semble moins plat, je l’avoue ii ma honte, (jne les romances célébrés de M. K., et de tant d’autres. Il y a au motus un rliyihme eu rapport avec la vivacité du caractère national.

' ŒUVRES DE STENDHAL

vaient à cette représentation, et qui, depuis, ont appris à aimer ce "rand homme, m’ont assuré n’avoir jamais vu de tel charivari. T, es morceaux d’ensemhie, et surtout les finales, produisaient une cacophonie épouvantable; on edt dit un sabbat de diables en colère. Deux ou trois airs, et un duetto, surnagèrent au milieu de cet océan de cris discordants, et furent assez bien exécutés.

Le même soir il se forma deux partis. Tæ patriotisme d'antichambre, comme disait M. l'urgot à propos du Siège de Calais, tragédie nationale, en 1763; le patriotisme d’antichambre, qui est la grande maladie morale des Italiens, se réveilla dans toute sa fureur, et déclara dans tous les cafés que jamais^homine né hors de l’Ilalie ne parviendrait à faire un bon air. Le chevalier M... dit alors avec cette mesure parfaite qui le caractérise : Gli accompagnamenti tedeschi non sono guardie d’onore pe'l cajito ma gendarmi.

L’autre parti, guidé par deux ou trpis jeunes militaires, qui avaient été à Munich, soutenait qu’il y avait dans Mozart, non pas assurément des morceaux d’ensemble, mais deux ou trois petits airs, ou duetti, écrits avec génie, et, mieux encore, écrits avec nouveauté. Les gens à honneur national eurent recours à leur grand argument, ils déclarèrent qu’il fallait être mauvais Italien pour admirer de la musique faite par. un ultramontain. Au milieu de ces cris, les représentations de l’opéra de Mozart arrivèrent à leur fin, l’orchestre jouant plus mal chaque soir. I.es gens supérieurs (et il y a souvent dans une grande ville d'Italie, deux ou trois hommes à vues profondes, mais génies à la Machiavel, défiants, persécutés, sombres, qui se gardent bien de parler à tout venant, et à plus forte raison d’écrire), ces gens disent : « Puisque le nom de Mozart excite tant de haine, puis- « qu’on met tant d’acharnement à prouver qu’il est médiocre, « puisque nous lui voyons prodiguer des injures qu’on n’a jamais n adressées aux Nicolini et aux Puccita (Içsplus faibles des com- « positeursde l’époque), il serait bien possible que cet étranger a eût un coin de génie. »

Voilà ce qu’on disait chez la comtesse Bianca et dans d’autres loges de personnes de la première distinction de la ville, que je ne nomme pas pour ne point les compromettre. Je passe sous silence les injures grossières des journaux écrits par les agents de la police. La cause de Mozart semblait perdue, et scandaleusement perdue.

vil' l)[i ROSSINl. — INTHODUCTION.

Un amateur de musique, fort noble et fort rielic, mais qui n’avait pas grand sens, de ees gens qui se font une existence dans le monde en adoptant, tous les six mois, quelque paradoxe qu’ils répètent partout et à tue-téte, ayant su, par une lettre qu’une de ses maltresses lui écrivait de Vienne, que Mozart était le premier musicien du monde, se mit à en parler avec mystère. 11 fit appeler les six meilleurs symphonistes de la ville, qu’il éblouissait de son luxe, et étourdissait du fracas de ses chevaux anglais et dé ses calèches fabriquées à Londres, et fit essayer en secret à ces musiciens le premier finale de Don Jitnn. Son palais était immense; il leur abandonna tout un corps de logis situé sur les jardins. Il menaça de toute sa colère quiconque oserait parler; et quand un homme riche en vient à ces paroles en Italie, il est sür d’étre obéi. Celui dont je parle avait à ses ordres cinq ou six buli de Brescia, capables de toutes les violences.

Il ne fallut pas moins de six mois aux symphonistes du prince pour panenir à jouer in tempo (en mesure) le premier finale de Don Juan. Alors pour la première fois, ils virent apparaître Mozart. Le prince prit six chanteurs et six chanteuses, auxquels il ordonna la discrétion. En deux mois de travail, les chanteurs furent instruits. I.e prince fit exécuter à sa mauson de campagne, toujours avec le secret d’une conspiration, les finales et les principaux morceaux d’ensemble de Don Juan. Il a de l'oreille comme tous les gens de son pays, il les trouva bien. Assuré de cet effet, il devint un peu moins mystérieux en parlant de Mozart ; il se laissa attaquer, il arriva enfin à engager un pari considérable pour l’amour-propre, et qui, au milieu de cette tranquillité profonde d’une ville d’Italie, devint bientôt la grande nouvelle de toute cette partie de la Lombardie. 11 avait parié qu’il ferait exécuter quelques morceaux de Don Juan, et que messieurs tels et tels, des juges impartiaux, des noms desquels l’on convint sur-le-champ, diraient que Mozart était un homme à peu près du mérite de Mayer et de Paër, péchant comme eux par trop d’amour pour le tapage et le fatras germanique, mais en tout presque aussi fort que les auteurs de Sargine et de Cora. On mourait de rire, à ce que l’on m’a conté, rien qu’à entendre ces assertions Le prince, dont la vanité gofltait des plaisirs très, vifs, retarda le grand jour sous divers prétextes; il vint enfin ce jour mémorable. Le concert d’épreuve eut lieu à la maison de

o; ..jlt

ŒUVRES DE STENDHAL

campagne du prince, qui gagna tout d’une voix; et pendant deux ans, il en a été plus fat de moitié.

Cet événement lit du bruit ; on se mit à jouer iMozart en Italie. A llonie, vers 1811, on estropia Don Juan. Mademoiselle Heiser, celle qui a Joué un rôle au congrès de Vienne, et qui fit un instant oublier l’Apocalypse à de grands personnages, jouait aussi un rôle dans Don Juan, et fort bien. Sa voix était admirable, mais l’orchestre n’allait en mesure que par hasard, les instruments couraient les uns après les autres; cela ressemblait toujours à une symphonie de Haydn jouée par des amateurs (ce dont le ciel veuille nous garder). Enfin, en 1814, on donna Don Juan à la Scala, succès d’étonnement. Eu 1815, on donna les Noces de Figaro, qui furent mieux comprises. En 1816, la Flûte enchantée tomba et ruina l’entreprise Petrachi; mais la reprise de Don Juan eut enfin un succès fou, si Ton peut appeler fou un succès lorsqu’il s’agit de Mozart.

Aujourd’hui Mozart est à peu près compris en Italie, mais il est loin d’y être senti. Son [)rincipal effet dans l’opinion publique a été de jeter au second rang Mayer, Weigl, Winter,*et toute la faction allemande.

En ce sens, il a aplani les voies à Rossini, dont l’immense réputation ne date que de 1815, et qui, en paraissant sur Thorizou, n’a trouvé de rivaux que MM. Pavesi, IMosca, Guglielmi, General i , Portogallo, Nicolini, et autres derniers Imitateurs du style des Cimarosa et des Paisiello. Ces messieurs jouaient à peu près le rôle que font aujourd’hui en France les derniers copistes du style épique et magnifique, et des scènes nobles de Racine. Ils étaient sûrs d’être extrêmement applaudis, extrêmement loués, et en beau style ; mais il restait toujours un peu d'ennui au fond de l’âine de leurs preneurs, qui, partant, étaient , toujours prêts à se faciier. C’étaient des succès comme ceux de SaiU, du Maire du palais, de Clytemnestre, de Louis IX ; personne dans la salie n’osait convenir de l’ennui, et chacun , tout en bciillant, prouvait à son voisin que c’était fort beau.

nu STYLÏ DE MOZAET. ' . '

Aujourd’hui, en 1823, les Italiens, après une belle résistance de dix ans, ayant cessé d’être hypocrites en parlant de Mozart,

VIE DE ROSSINI. — INTRODUCTION. 27

leur voix mérite d’étre comptée, et leur jugement pri.s en considération.

Mozart n'aura jamais eu Italie le succès dont il jouit en Allemagne et en Angleterre; c'est tout simple, sa musique n’est pas calculée pour ce climat; elle est destinée surtout à toucher, en présentant à l'âme des images mélancoliques, et qui fout songer aux malheurs de la plus aimable et de la plus tendre des passions. Or, l'amour n’est pas le même à Bologne et à Kônigsberg; il est beaucoup plus vif eu Italie, plus impatient, plus emporté, se nourrissant moins d’imagination. Il ne s’y empare pas peu à peu, et jwur toujours, de toutes les facultés de l’âme ; il l’emporte d'assaut, et l’envahit tout entière et en un instant : c’est une fureur ; or, la fureur ne peut pas être mélancolique, c’est l’excès de toutes les forces, et la mélancolie en est l'absence. L’amour italien n’a encore été peint, que je sache, dans aucun roman, et de là vient que cette nation n’a pas de romans. Mais elle a Cimarosa, qui, dans le langage du pays, a peint l’amour supérieurement, et dans toutes ses nuances, depuis la jeune Qlle tendre. Ha! tu sai ch' io vivo iti pene, de Carolina, dans le Matrimonio segreto , jusqu’au vieillard, fou d’amour, lo venia per xposarti. J’abandonne, ces idées sur la différence de l’amour dans les divers climats, qui nous mèneraient à une métaphysique inlinie. Les âmes faites pour comprendre ces sortes de pensées, qui sont presque des sentiments, m'entendront de reste, sur le peu que j’en ai dit; quant aux autres, et c’est l’immense majorité , elles n’y verront jamais que de la métaphysique ennuyeuse ; tout au plus, si la mode en venait, elles daigneraient apprendre par cœur une vingtaine de phrases sonores sur'li|| objet, mais je ne me sens pas d’humeur à faire des phra’% pour ces sortes de gens.

Revenons à Mozart et à ses chants pleins de violence, comme disent les Italiens. 11 a paru sur l’horizon avec Rossini, vers l’an 1812; mais j’ai grand’peur qu’on ne parle encore de lui quand l’astre de Rossini aura pâli. C’est qu’il a été inventeur en tous points et dans tous les sens; il ne ressemble à personne, et Rossiui ressemble encore un peu à Cimarosa, à Guglielmi, à Haydn.

La science de rilarmonie peut faire tous les progrès qu’on voudra supposer, on verra toujours avec étonnement que Mozartest allé au bout de toutes les routes. Ainsi, quant à la partie mécanique de son art, il ne sera jamais vaincu. C'est comme un

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peintre qui entreprendrait de faire mieux que le Titien , pour la vérité ou la force des couleurs ; ou mieux que Racine, pour la beauté de$ vers, la délicatesse et la convenance des sentiments.

Quant à la partie morale, Mozart est toujours sûr d’emporter avec lui , dans le tourbillou de son génie, les âmes tendres et rêveuses, et de les forcer à s’occuper d’images touchantes et tristes. Quelquefois la force de sa musique est telle, que l’image présentée restant fort indistincte, l’âme se sent tout à coup envahie et comme mondée de mélancolie. Rossini amuse toujours, Mozart n’amuse jamais; c’est comme une maîtresse sérieuse et souvent triste, mais qu’on aime davantage, précisément à cause de sa tristesse : ces femmes-là , ou manquent tout à fait de faire effet, et passent sous le nom de prudes, ou, si elles touchent une fois, font une impression profonde et s’emparent de l’âme tout entière et pour toujours. Mozart est à la mode dans la haute société, qui, quoique nécessairement sans passions, prétend toujours faire croire qu’elle a des passions, et qu’elle est éprise des grandes passions. Tant que cette mode durera , l’on ne pourra pas juger avec sûreté du véritable effet de sa musique sur le cœur humain.

En Italie, il y a certains amateurs qui, quoique en petit nombre, parviennent, à 1a longue, à faire l'opinion dans les beauxarts. Leur succès vient ; 1° de ce qu’ils sont de bonne foi; 2“ de <e que peu à peu leur voix se fait entendre de tous les esprits faits pour, avoir une opinion , et qui n’ont besoin que de l’entendre énoncer; 3“ enfin, de ce que, pendant que tout change autour d’eux , Suivant les caprices de la mode, eux n’élèvent jamais la jvoix , mais, quand ils sont interrogés , répètent toujours et avec ftiodestie le même sentiment.

Ces gens-là ont été amusés par Rossini , ils ont applaudi avec transport la Pietra ciel Paragone et l’italiana m Algeri; ils ont été touchés du quartette de Bianca e Fatiero; ils disent que Rossini a porté la vie dans l’opéra séria ; mais, au fond , ils le regardent comme un brillant hérésiarque, comme un Pierre de Cortone (peintre du plus grand effet, qui éblouit l’Italie pendant un temps, et fit tomber Raphaël, qui semblait froid; Raphaël avait justement plusieurs des qualités tendres et des perfections modestes qui caractérisent Mozart. Rien ne fait moins de fracas en peinture que l’air modeste et la céleste pureté d’une vierge du peintre d’Urbin; ses yeux divins sont abaissés sur sou lils: si ce

VIE DE ROSSINI. — INTRODUCTION

(udre ne s’appelait pas Rapliaël , le vulgaire passerait sans daigner s’arrêter devant une chose si simple, et qui, pour les âmes communes, est une choso si commune.)

Il eu est de même du duetto :

La ini darai la mauo La ini dirai di si.

Si cela ne s’appelait pas Mozart , cette mesure lente paraîtrait le comble de l’ennui à la plupart de nos dandys.

Ils sont au contraire réveillés et électrisés par l’air Sono docile de Rosine dans le Barbier de Séville. Qu’importe que cet air soit un contre-sens ? est-ce qu’ils voient les contre-sens?

La durée de la réputation de Mozart a un bonheur,, c’est que sa musique et celle de Rossini ne s’adressent presque pas aux mêmes personnes . Mozart peut presque dire à son brillant rival ce que la tante dit à la nièce, dans la comédie des Femmes, de Uumoustier :

Va,

Ta ne plairas jamais 1 qui j’aurai su plaire.

Ces gens de goût d’Italie, dont j^e parlais naguère, disent que si Rossiiii ne brille pas par la verve comique et la richesse des idées au même degré que Gimarosa, il l’emporte sur le Napolitain par la vivacité et la rapidité de son style. On le voit sans cesse syncoper les phrases que Cimarûsa prend toujours le soin de développer jusque dans leurs dernières conséquences. Si Rossiui n’a jamais fait un air aussi comique que

Amicone del mio core,

Gimarosa n’a jamais fait de duetto aussi rapide que celui d’AImaviva avec Figaro ,

Oggi arriva un reggimento Ë mio amico il coloiielio ,

( acte (lu ZiarJirr. )

OU un duetto aussi léger que celui de Rosine avecFigaro (l'^'^acte). Mozart n’a rien de tout cela , ni légèreté, ni .comique; il e.st le contraire, non-seulement de Rossini, mais presque de Gimarosa. Jamais il ne lui serait venu de ne pas inetlrc de mélancolie dans l’air . ■

Uiicllc pupille icHcic,

des Iloraces.

ŒUVRES DE STENDHAL

Il ne comprenait pas qu’on pût ne pas trembler en aimant.

Plus on se laisse ravir, plus ou se nourrit de la musique de Rossini et de Cimarosa, plus on se cultive pour la musique de Mozart; plus on sera sa/Mrt?des mesures vives et des petites notes de Rossini, plus on reviendra avec plaisir aux grosses notes et aux mesures lentes de l’auteur de Cosifan iutte.

Mozart n’a, je crois, été gai que deux fois eu sa vie; c’est dans Don Juan, lorsque Leporello engage à souper la statue ‘du commandeur, et dans Cosi fan tuile ; c’est justement aussi souvent que Rossini a été mélancolique. Il ivy a rien de sombre dans la Gazza laclra, où un jeune militaire voit condamner à mort sous ses yeux, et mener au supplice, une maîtresse adorée. 11 n’y a de mélancolique dans Otello que le duetto des deux femmes, la prière et Id romance. Je citerai ensuite le quartetto de Bianca e Faliero, le duetto A'Àrmide, et même le superbe trait instrumental au moment où Renaud, agité de miHe passions, s’éloigne pour se rapprocher ensuite: ce duetto sublime est précisémeut de l'amour italien, et ce n’est pas do la mélancolie qu’il exprimé. C’est de la passion sombre et forte ou bien délirante.

Il n’y a pas une idée de commune entre les véritables cbefsd’ocuvre de Rossini, ta Pietra del Paragone, L'Italiana in Algeri, Tancredi, Otello, et les opéras de Mozart. La ressemblance, mais ressemblance qui ne pénètre pas plus avant que le physique du style, la ressemblance, si ressemblance il y a, est venue plus tard, quand ,' dans la Gazza ladra et dans l’introduction de Moïse, Rossini a voulu se rapprocher du style fort des Allemauds.

Jamais Rossini n’a fait quelque chose d’aussi touchant que le duetto : ‘ '

Crudel, perche flnora farmi langair cosi?

Jamais il n’a fait quelque chose d’aussi comique que :

Menlr' io ero un inascalzonc.

ou bien encore le diiel des Nemeci generosi, de Cimarosa, si joué à Paris, il y a quinze ans, par l’inimitable Barilli.

Mais jamais Mozart et Cimarosa n’ont fait quelque chose d’aussi vif et d’aussi léger que le ductlo :

D’ nn bel uso di ïurcUia

VIE DE ROSSINI. — INTRODUCTION

du Turco in Italia. Cela est Français dans tout le beau de l’expression.

C’est, ce me semble, dans ce sens qu’il faut marcher pour bien se pénétrer du style de ces trois grands maîtres, qui, suivis chacun de la tourbe de ses imitateurs, se partagent maintenant en Europe la scène musicale. Pour qui sait entendre, on les imite meme dans les petites musiques de Feydeau. Mais occupons-nous enlin de Rossini.

FIN DE l’introduction.

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