OTELLO
Rossini, ainsi que AVulter Scott, ne sait pas faire parler l’amour; et quaud ou ne connaît que par les livres l’amour-passion (celui de Julie d’Étanges ou de Werther), il est bien difQcile de se tirer de la peinture de la jalousie. Il faut aimer comme la Religieuse portugaise, et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte dans ses lettres immortelles, ou bien l'on est tout à fait incapable d)éprouver cette sorte de jalousie qui être touchante au théâtre. Dans la tragédie de Shakspeare, ou sent qu'aussitôt qu'Othello aura tué Desdemona, il ne pourra plus vivre. En supposant qu'un accident de la guerre eût fait périr le sombre Jago en même temps que sa victime, et qu'à tout jamais Othello eût cru Desdemona coupable, la vie n’aurait plus eu de saveur à ses yeux, si j’ose hasarder ce néologisme italien; il n’aurait plus valu pour lui la peine de vivre après la mort de Desdemona.
J’espère que vous conviendrez avec moi , ô mon lecteur, que pour que la jalousie soit touchante dans les imitations des beauxarts , il faut qu’elle prenne naissance dans une âme possédée de l’amour à la Werther, j’entends de cet amour qui peut être sanctifié par le suicide. L’amour qui ne s’élève pas au moins jusqu’à ce degré d’énergie, n’est pas digne, à mes yeux, d’avoir de la jalousie; ce sentiment n’est qu’une insolence avec un coeur vulgaire.
L’amour-goût ne donne pour les arts que des inspirations de gaieté et de vivacité. La jalousie qui peut naître de cet amour d’un genre subalterne, est, à la vérité, féroce comme l’autre jalousie, mais elle ne saurait être touchante. Ce n’est qu’une jalousie de vanité; elle est toujours ridicule (comme l’amour des vieillards dans la comédie), à moins que l’être qui l’éprouve ne soit tout-puissant par son rang , auquel cas la jalousie veut du
VIE DU ROSSIM.
ffaug, et eu obtient bien vite. Mais rieu de plus abominable au monde et de plus dégoûtant que le sang versé par la vanité ; cela nous rappelle sur-le^chanip les exploits des ^éron, des Ubilippell et de tous les monstres couronnés.
Pour que le malheur d'Utbello puisse nous toucher, pour que nous le trouvions digne de tuer Desdemona , il faut que si le spectateur vient à y songer, il ne fasse pas le moindre doute que, seul dans la vie après la mort de son amie, Othello ne tardera pas à se percer du même poignard. Si jeue trouve pas celte certitude au fond de mon cœur. Je ne puis voir dans Othello qu'un Henri VIII, qui, après avoir fait couper le cou à l’une de ses femmes par quelque jugement bien juste des cours de justice de son temps, n’eu est que plus allègre ; c'est comme le fat de uos jours qui s’amuse à faire mourir de chagrin uue femme qui l’aime.
Cette grande coudiliou morale de l’intérêt , la vue de la mort certaine d'Othello ^dans le lointain, manque entièrement à rOtello deUossiui. Cet Otello n’est point assez tendre pour que je voie bien clairement que ce n’est pas la vanité qui lui met le poignard à la main. Dès lors ce sujet, le plus fécond eu pensées touchantes de tous ceux que peut donner l’histoire de l’amour, peut tomber rapidement jusqu’à ce point de trivialité, de u’étre plus qu’un conte de Barbe- Bleue .
Je m’imagine que les considérations précédentes auraient semblé bien ridicules au pauvre homme qui a fait le lihretto italien; sob oflice était de nous donner sept à huit situations extraites de la tragédie de Shakspeare, et de les expliquer bien clairement pu public. De ces huit situations, deux ou trois seulement devaient être de fureur : car la musique n’a pas le pouvoir d’exprimer longtemps la fureur sans tomber dans le genre ennuyeux.
La première scène de V Othello anglais nous montre Jago qui, suivi de Roderigo, l’amant méprisé de Desdemona , va réveiller le sénateur Barbarigo, et l’avertir qu’Othello a enlevé sa fille. Voilà le sujet d’mi chœur.
La seconde situation , c’est Othello qui, pour justifier sa passion aux yeux de son vieux camarade Jago, va jusqu’à lui laisser voir toute sa folie. 11 lui avoue que sa jeune maîtresse lui a fait oublier la guerre et la gloire. Voilà un air pour Othello.
La troisième situation nous montre Othello faisant l’histoire '
(M-LVRKS UE STENDHAL.
1GÎ
de Sun amour devant le sénat de Venise assemblé pour le juger, adresse admirable du poète d'avoir su rendre nécessaire un récit aussi délicat et si facilement ridicule. On accuse Othello de magie ; sou origine africaine , la couleur sombre de ses traits, les croyances du xvi* siècle, tout tend à rendre plausible l’accusatiob portée par le vieux sénateur Barbarigo , père de Desdemona. Othello raconte, pour se justiCer, la manière simple dont il a su gagner le cœur de sa jeune épouse; il lui a fait l’bistoire de sa vie, remplie d’événements étranges et de périls extrêmes. Un sénateur s’écrie : « Je ne voudrais pas que ma fille eût entendu « les récits d’Othello. » Desdemona arrive réclamée par son père; et devént cette auguste assemblée , cette jeune fille timide, méconnaissant la voix de l’auteur de ses jours , se jette dans les bras d’Otbello , auquel le vieux sénateur irrité crie ; « Maure, « rappelle-foi qu’elle a trahi son père, elle pourra bien un « jour trahir son époux^» Voilà , ce me semble, un quintetto admirable, car il y a de l’amour tendre, de la fureur, de la vengeance, une progression marquée , un chœur de sénateurs vivement touchés de l’étrange scène qui vient troubler leurs délibérations au milieu de la nuit; et le spectateur comprend bien clairement tout cela.
Voilà trois scènes de suite qui nous montrent Othello amoureux à la folie , et qui de plus nous intéressent à son amour, eu nous faisant connaître en détail comment, malgré la couleur cuivrée de son teint , il a pu gaguer le cœur de Desdemona , chose fort nécessaire ; car nous ne pouvons plus voir de défauts physiques dans un amant préféré. Si jamais un tel homme tue sa maîtresse , ce ne sera pas par vanité, cette idée affreuse est à jamais écartée. Par quoi le faiseur de libretto italien a-t-il remplacé cette situation parfaite d’Othello racontant devant nous l’histoire de ses amours? Par une entrée triomphale d’un général vainqueur, moyen heureux et neuf, qui depuis cent cinquante ans fait la fortune du grand Opéra français, et paraît sublime au provincial étonné.
Cette entrée triomphale est suivie d’un récitatif et d’un grand air ,
' Ah ! si per vui gia seiUo ,
qui ne manquent pas de nous montrer d’abord Othello à travers son orgueil, et ses mépris su jierbes pour l’ennemi qu’il a vaincu.
vif: DK ROSSIM.
Or l’orgueil dans le cœur d’Othello était précisément la chose au monde dont il fallait le plus écarter toute idée.
Après cette cruelle ineptie d’être allé choisir un lieu commun qui fait contre-sens, il n’y a plus rien à dire du Hbretto. Il fallait que le génie de Rossini sauvât l’opéra , non pas malgré la sottise des paroles, rien de plus commua, mais malgré le contre-sens des situations, ce qui est bien autrement difficile.
Pour opérer un tel miracle, il fallait à Rossini un genre de mérite que peut-être il n’a pas. J’avoue que je le soupçonne violemment de n’avoir jamais aimé jusqu’au point d’en être ridicule. Depuis que la grande passion est en faveur dans la haute société', tout le monde voulant être comme la haute société, j’ai le malheur de ne pouvoir croire à l'amour-passion qu’autant qu’il se trahit par des effets ridicules.
Le pauvre Mozart, par exemple, a été toute sa vie bien près de ce ridicule ; il est vrai que cette vie s’est terminée avant trentesix ans. Dans le plus gai des sujets, les Noces de Figaro, il ne peut s’empêcher de faire de la jalousie sombre et touchante : rappelez-vous l’air
Vedrô mcnir’ io sospiro
Felice un servo mio !
et le duetto
Crudcl percliè Dnora?
Le spectateur voit à l’instant que quand cette jalousie-là conduirait à un crime, il faudrait en accuser le délire d’un cœur torturé par la plus affreuse douleur dont l’âme humaine soit susceptible, et uon par la vanité blessée. Rien de pareil dans tout l’opéra de Rossini ; nous trouverons toujours de la colère au lieu du profond malheur; nous verrons toujours la vanité blessée d’un être tout puissant sur le sort de sa victime , au lieu de la douleur horrible et digne de pitié de l’amour-passion trahi par ce qu’il aime.
Il fallait deux duetti avec Jago : le premier, dans lequel le monstre donne à Othello les premiers germes de jalousie. Othello aurait répondu aux perfides insinuations de Jago par des transports d’amour et des louanges de Desdemona .
1 . L’abhé Girard , observateor InKènicnx , écrivait rn <746 : • L’asage, qui permet ia galanterie aux femmes mariées, ienr défend la 'passion; elle serait ridicnle cliei elles. • ( Siiiiomjme», arlirle Amour.) , '
OEUVRES DE STENDHAL
1.41 lureur.aurait été réservée pour le second duetto au second acte, et même dans ce duetto il y aurait eu deux ou trois retours de tendresse. Mais l’auteur du liliretto était un littérateur trop instruit pour imiter un barbare tel que Shakspeare, il a bravement volé la lettre sans adresse qui fait le dénouement des tragédies de Voltaire ; et un moyen qui chez nous ne tromperait pas un joueur à la rente pour une affaire de deux cents louis, abuse sans difficulté des hommes tels qu’Orosmane, Tancrède, Othello. Par je ne sais quel patriotisme d’antichambre, dont ou lui sut fort bon gré à Naples, le poêle voulut eu revenir à l’antique légenda italienne ' qui a fourni à Shakspeare les incidents de sa tragédie. Il est vrai que ménageant mal les moyens qu’il pille, il ne met pas même d’incertitude et de retour à l’amour expirant dans le cœur d’Othello : on peut dire que de toutes les niaiseries du libretto, celle-ci est la plus plaisante. I,e moindre roman copié de la nature eût appris au littérateur estimable que je prends la liberté dq critiquer, que le cœur humain rend plus d’un combat, est agité par pliis d’un doute, avant de renoncer pour toujours au bonheur suprême et le plus grand qui existe sur cette terre, de ne voir que des perfections dans l’objet aimé, (^e qui sauve YOtello de Rossini, c'est le souvenir de celui de Shakspeare. Ce grand poète a fait d’Othello un | ersonnage aussi historique et aussi réel pour nous que César ou Thémistocle. Le nom d'Othello est synonyme de jalousie passionnée, comme le nom d’Alexandre de courage indompté; et l’on ferait fuir Alexandre sur la scène, qu’il ne nous paraîtrait pas un lâche pour cela ; nous dirions : C’est le poète qui ne sait pas son métier. Comme la musique A'OteHo est admirable sous tous les rapports autres que celui de l’expression, nous nous faisons une illusion facile sur le mérite qui lui manque: car rien ne dispose mieux à imaginer un mérite qui n’existe pas, que l’admiration soudaine; c’est le secret connu des improvisateurs italiens. Nous sommes si étonnés de voir faire aussi vite que la parole des vers, chose fort difficile à nos yeux, que presque toujours ces vers nous semblent admirables le soir, sauf à les trouver fort plats le lendemain, si quelque indiscret commet la double trahison de les écrire et de nous les montrer.
1. Cento noveUe dl G. B. Giraldi Cinthio, partie i , décade a, noavèlle 7, paf. au, * 321, édition de Venise, 1608.
Dans Otelln, électrisés par des chants maynifigucs, transportés par la beauté incomparable du sujet, nous faisons nous-inéines le Ûbretto.
Les acteurs d’Italie, entraînés par la magie que Shakspeare a attachée à ce nom fatal d’Othello, ne peuvent s’empêcher de dire 1e récitatif avec une nuance de sensibilité vraie et simple qui manque trop souvent aux morceaux de musique écrits par Rossini. Les acteurs qui représentent Othello à Paris ont trop de talent pour que je puisse les citer en exemple de cet effet, eu quelque sorte involontaire, que produit le grand nom d’Othello; mais je puis assurer que je n’ai jamais vu chanter d’une manière insignifiante les récitatifs de Desdemona. Tout Paris connaît l’entrée de madame Pasta, et la manière simple et sombre dont elle dit :
Miira infetlci ove ogm dl m’aggirû!
Avec de tels talents, toute illusion devient facile, et nous parvenons bien vite à trouver pleine de sensibilité et de cette empreinte fatale qui fait dire à Virgile que Didou est pâle de sa mort future ', une partition, d’, illeurs écrite avec beaucoup de feu , et qui est un chef-d’œuvre dans le style magnifique*.
Si l’o : veut absolument trouver de l’amour dans les œuvres de Rossini, il faut avoir recours à son premier ouvrage, Demeirio e Polihio (1809) ; dans 0/e//o (1816), il n’a deviné les accents du cœur que dans le rôle de Desdemona, et particulièrement dans le charmant duetto :
Vorrci chc il luo pensicre ;
car, dussé-je vous impatienter et tomber tout à fait dans le paradoxe à vos yeux , la romance est triste et non pas tendre. Demandez aux femmes coquettes combien l’un de ces tons est plus facile à trouver que l’autre.
M. Caraffa, compositeur qui n’est pas au rang de Rossini , a un air A' adieu (à la fin du premier acte des Titans de Figano^ qui