‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 33 sur 84 · Tableau îles États-Unis, par Votuey, page à · texte numérisé non relu

Tableau îles États-Unis, par Votuey, page à

\1E Dli ROSSIM.

de Tancrède et A'Otelh que les délicieuses contredanses qu'une aimable industrie sait en tirer potir les orchestres de Benujon ou de Tivoli. Comment un honnne s’y prendrait-il pour n’ètre pas de son siècle ? Ce qui me fait croire le triomphe de la musique inévitable en France, quelles que soient les manoeuvres de Feydeau et de l’Opéra , c’est que les jeunes femmes de vingt ans, élevées dans nos mœurs nouvelles, dès que le nom de Rossini est prononcé, osent se moquer des vénérables admirateurs de Gluck et de Grétry Le succès fou du Barbier ne vient pas tant de la voix délicieuse et légère de madame Fodor que des walses et contredanses dont il fournit nos orchestres. Après cinq ou six bals, on finit par comprendre le Barbier et trouver un vrai plaisir à Louvois*.

J’aurais à parler de la province, mais j’hésite à attaquer un sujet si imposant. La solitude produite par la peur de se compromettre en paraissant dans la rue ou au café, devrait y créer des passions véritables et y former des imaginations hardies. Il n’en est pas ainsi; ce que le provincial redoute encore le plus , renfermé seul dans son cabinet, c’est le ridicule; le grand objet de sa profonde et haineuse jalousie comme de son respect sans

Qui s’en vensent bien. Voir les Annales lilléraires, c’est le journal des bons bomines de lettres; ils traitent Itossiui comme Vnllairc. Les Kraii^ais d’auirerois sentent cxirèineinent peu la musique; et comme d'ailleurs ils ne manquent pas de prétentions, il n’est sorte d’absurdités qu’on ne parvienne à leur débiter avec succès, pour peu qu'on y mette d’adresse. C’est ainsi que |es Débals, un de leurs journaux les plus accrédités, en parlant' de Monsigny, donnait a ce bonboinuie le titre de premier musicien de l’Europe, et soutenait soti dire par quauc colonnes de feuilletuit. Il est fdcheux pour l’Europe qu’elle ne se soit jamais doutée du nom de son premier musicien. Je prie de croire que j’esiimc les journaux autant qne je le dois, mais ils sont précieux comme tbermumétre indiquaut i’ctal actuel de ropinion de Paris. Un public qui supporte patiemment, et l’on pent dire avec joie, trois iliêdires tels que les Variétés, le Vaudeville et le Gyuioase, qui se soutiennent et font fortune en chaniaiu faux quatre heures de suite chaque soir, ne peut pas, en conscience, prétendre a une grande délicaitessa d'oreille. ( Mais ce sont les iiommes de cinquante ans, et non les jeunes femmes de la haute société qui font les succès du Vaudeville.)

La patrie de Voliaire et de Molière est , ce me Semble , la première ville do monde pour l’esprit. On jetterait pèle-mèle dans on alambic l’Italiè, l’Angleterre et l’Allemagne, que l’on ne parviendrait jamais à faire Candide, un les chansons de Collé ou de Herangcr. Ce dernier mol explique le peu de génie pour la musique. Le Français d’autrefois est attentif à la parole chantée, cl jamais à la caniiline sur laquelle on la chante; pour lui, c’est la parole qui peint le senliiuent, et mm leekanl.

3. Si jamais on introduit un ballet entre les deux actes de l’opéra italien à Lonvois, le mal à la tête, et l'état nerveux du second hete étant prévenus, Louvois amusera autant qu’il intéresse, et Feydeau est {lerdu. Quel dommage pour U gloire naiionale!

ni;i;VKES DE STENDHAL.

bornes, c'est toujours Paris. Les idées prétentieuses nées du goiU singulier des brillants salons de 1770 sont encore dans toute leur gloire en province. Ce qu’jl y a de plaisant, c’est que Jamais, et pas même en 1770, ces idées n’y furent naturelles, et filles des sentimens réels et actuels de l’habitant d’Issoudun ou de Montbrison '.

Un musicien savant , M. Castil-Blazc, a eu Tbeureuse idée de mettre des paroles françaises sur la musique des opéras de Rossini. Cette musique pleine de feu, rapide, légère, peu passionnée, et si éminemment frainjaise, aurait été aussi ennuyeuse qu’elle est piquante, qu’elle eût trouvé le même succès fou sur les théâtres de province. Pour les hommes , n’est-ce pas là ce Barbier qui fait courir tout Paris? Quant aux femmes, représentant eu France le goût sincère pour la musique, les airs de Rossini se trouvent sur leurs pianos depuis cinq ans. Je crois que les provinciaux seront respectables comme citoyens bien des années avant de l’être comme gens de goût , jugeant bien des arts , et surtout leur devant des jouissances un peu vives. Chose singulière!, des gens si peu exempts de vanité et, à les voir, si remplis d’assurance, sont, dans le fait, les hommes qui se méfient le plus de leur propre manière de sentir, et qui osent le moins se demander avec simplicité si telle chose leur a fait peine ou plaisir. Uniquement attentif au rôle qu'il joue dans un salon, ce que le provincial redoute le plus au monde, c’est de se trouver seul de sou avis; et il n’est pas sûr qu’il fasse froid au mois de janvier ou que lé Renégat l’ennuie, s’il n’en voit la nouvelle dans les Feuilles de Paris ".

Je ne sais s’il est dans les probabilités que cette pusillanimité en matière de goût quitte de si tut les gens de province. Ils seront plutôt des héros comme Desaix ou Baruave , Drouot ou Carnot , que des gens d'un goût simple, uniquement fondé sur leurs sensations personnelles, et sur la vue sincère de ce qui leur fait peine ou plaisir.

Dans cet état des esprits relativement à la musique et aux Beaux-Arts, l’idée lucrative de AI. Castil-Blaze déterminera la même révolution musicale en province que l’enseignement de M. Massimino a opérée à Paris. Feydeau tombera dans dix ans,

t. Le Spleen, conte de M. de Bezenval, niæarsde Besançon.

tt. J’apprends qu'au grand nombre de petites villes ont eu le malheur de prendre à la lettre les louanges ironiques données à la Carolciâe et J tpsiboi.

VIE DE KOSSIM.

et le grand Opéra vingt ans plus tard. I.e gouvernement mettra rue Lepelletier l’Opéra italien , et entre les deux actes nos délicieux ballets dansés par les premiers danseurs de l'Europe. C’est alors que le grand Opéra de Paris sera un spectacle unique au monde. Figurez-vous 0/e//o chanté par mesdames Pasta, Garcia et Davide; et entre les deux actes, le ballet des Pages du duc de Vendôme^ dansé par mademoiselle Bigottini , madame Anatole, mesdemoiselles Noblet, Legallois, et par Paul, Albert et Coulon.

J’ai substitué le chapitre qu’on vient de lire à un antre chapitre dans lequel j’avais cherché à donner l’histoire exacte de la lutte des deux Barbiers de Séville à Paris et de la victoire de Rossini , le tout d’après les journaux du temps et le dire de personnes qui suivirent toutes les représentations , soit lorsque le rôle de Rosine était joué par la jolie madame de Begnis, soit lorsque madame Fodor lui succéda, et y eut un succès si brillant et si mérité. Au lieu de raconter des détails peut-être ennuyeux, j’ai cherché à remonter aux sources du goût musical en France, et à indiquer le sens de la révolution qui s’opère dans cettp branche de nos plaisirs '.

1. Sans les arislari|oes de profession , la révolution des ans se ferait mieux et plus vite; mais, puisque nous sommes condamnés ii avoir une Académie française, estiluons-la ce qu'elle vaut. Tàclions de ne pas nous laisser irriter par une contradiction doctorale et donnée de haut *; et si par hasard nos adversaires sont un peu pédants, Ulchons de ne pas devenir exagérés.

* Paroles des Déiats en racontant les injures élég^antes adressées aux romantiques par le célèbre M. VUlemain , à la clôture ou à l'ouTorture de son cours mars IStS.

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