CHAPITRE \l
SriTF. I)’OTF.I.LO.
Le solo de clarinette , dans l’ouverture , inspire des idées touchantes, mais non pas touchantes par suite de malheurs vulgaires (effet ordinaire de nos romances qui ont de l’effet). Tl y a une grâce noble.
Je trouve plps de grâce et de légèreté que de majesté et de grandiose dans, le premier chœur :
Viva Otello, viva il procle !
ce chœur est écrit avec infiniment d’esprit.
Le récitatif d’Othello qui s’avance :
Vincemmo O padri !
est entremêlé de teintes de triste.sse dans l’accompagnement. Au moment où le chant d’Othello triomphe, l’accompagnement dit ; Tu mourras.
Rossini s’étant une fois résigné à suivre les contre-sens du libretto, il a dû renoncer à peindre le bonheur d’Othello, et placer des teintes de mélancolie dès son premier air :
Ah 1 si per voi gia scnlo ;
Nozzari, qui chanta le rôle d’Othello que Rossini avait écrit pour Garcia, exprimait avec un rare bonheur les nuances de tristesse placées sur ces paroles :
Dell ! amor dirada il nembo Cagion di tauti alTanni I
Sa superbe figure, qui a quelque chose d'imposant et de mélancolique, l’aidait beaucoup à rendre sensibles au spectateur certains effets auxquels le faiseur du libretto n’avait probablement
OEUVRES DE STENDHAL
pas songé. .Te me souviens que les Napolitains virent aveu étonnement la beauté des gestes et la grdce toute nouvelle que Nozzari trouvait pour le rôle d'Othello: il n’était pas coutumier du fait. Peut-être tous les rôles qui présentent les extrêmes des passions sont-ils assez faciles à jouer. J'ai toujours vu essayer avec succès le rôle du père dans l'Àgnese (opéra de M. Paër) ; uous avons à Paris sept à huit bons acteurs, MM. Perlet, I.epeintre, Samson, Monrose, Bernard I.éon , etc Remarquez qu’ils brillent tous dans des rôles chargés, tandis que je ne vois pas au théâtre un seul amoureux passable. Peu de personnes ont vu les extrêmes des grandes passions ou des ridicules; nous rencontrons tous les jours des amoureux.'
Il y a beaucoup de feu dans le duetlo entre le sombre Jago et le jeune fat Roderigo :
No , non tenicr : serons il niesto ciKlio Fiilaü air ,'unistù , sronla il periglio.
Je ne doute pas que l’un des grands secrets du maestro qui est destiné à faire oublier Rossini, ne soit de revenir entièrement, et de bonne foi, au genre simple. Si l’on met une si grande force et un tel tapage d'orchestre dans un simple duetto entre deux personnages secondaires , et qui de jilus sont d’accord entre eux, que nous restera-t-il pour les fureurs d’Othello et pour ses duetti avec Jago ?
La grande louange que mérite cette partition de Rossini, son chef-d’œuvre dans le style fort et allemand, c’est qu’elle est pleine de feu : c’est un volcan, disait-on à San-Carlo, ÎMais aussi cette force est toujours, la même; il n’y a point de nuances ; nous ne passons jamais du grave au doux, du plaisant au sévère ; nous sommes sans cesse dans les trombones. Ce qui ajoute encore à cette monotonie de la force, qui est le sublime aux yeux des gens peu doués pour les arts , c’est l'absence des récitatifs ordinaires. Les récitatifs d'Otello sont toujours obligés comme ceux, du grand opéra français. Il fallait réserver cette ressource pour le dernier acte. Figano montra bien plus de génie dans son ballet d'Otello, qu’il eut la hardiesse de commencer par une fourlane '.
1. Sorte de danse fort vive , nationale dans le Frioul; ta seconde partie est tonte mélancollqae. Yigano e.^^t un liomiuc de génie, connu seulement en Lombardie, où il est mort en tsai, après avoir donné les ballets i’Oteito,ie UyrrKa, de la YetUle, de Promèthée, etc., etr.
VIE DE RUESIM.
Daus le second acte, Vigauo eut encore le bon esprit de placer une grande scène daus le genre noble et doux : c’est une fête de nuit qu’Otliello donne daus ses jardins ; c’est au milieu de cette fête qu’il devient jaloux. Aussi , en arrivant au dernier acte du ballet de Vigauo, nous n’éprouvions pas la satiété du terrible et du fort; et bientôt les larmes étaient dans tous les yeux. J’ai très-rarement vu pleurer à VOlello de Rossiiii.
Dans YOtello tel qu’on l’a arrangé pour Paris, le superbe récitatif de madame Pasta
^lura infelici ove ogni di m’ aggiro,
compense eu partie les inepties du libretto et de la fausse route dans laquelle il a contribué à entraîner Rossiui. Mais le mérite en est uniquement à madame Pasta; ce récitatif, dit par une grande cantatrice du ISord, par madame Mainvielle, par exemple, ne serait nullement remarqué, et ne donnerait plus cette belle teinte de douce mélancolie dont je sens si cruellement l’absence daus la partition de Rossini. Madame Pasta y place des agréments que l’on peut dire sublimes; aussi le public l’applaudit-il encore plus dans le récitatif que dans l’air
O quanle lagrime Finor versai,
qu’on a pris dans la Donna del Lago de Rossini , et qui fut écrit par ce grand maître pour la superbe voix de contre-alto de mademoiselle Pisaroui. Je ne puis trouver de louanges assez frappantes pour la manière dont madame Pasta dit ccs mots :
Ogni altro oggetio Ë a me funeslo,
TuUu e imperfetlo,
TuUo deieslo
Heureuse et belle langue italienne, dans laquelle on peut écrire de telles choses sans paraître exagéré et sans encourir le ridicule ! Et pourtant ces paroles peignent sans nulle exagération, et
« Toute autre vue est funeste pour moi; tout m’importune, tout me semble odieux. U
11 y a un feu et une force contenue admirable dans la manière dont madame Pasta dit ce mut , delesto, tout i fait daus le bas de sa superbe voix. Ce son retentit dans tous les coeurs.
üliUVRES DE STENDHAL.
avec une naïveté parfaite, une manière de sentir, une époque de sentiment, si j’ose parler ainsi, qui se rencontre toujours dans l’amour-passion. Cet air est mngniflque, mais je le trouve d’une tristesse trop profonde et surtout trop sérieuse. L’effet général de l’opéra aurait gagné à ce que le choix de madame Pasta tom- • bAt sur un air d’amour tendre, écrit dans un style doux et touchant. Mais peut-être a-t-on redouté le reproche d’uniformité, le caractère que je viens d’indiquer étant précisément celui que Kossini a donné à l’admirable duetto
Vorrei che il tuo pensiere,
qui commence avec tant de génie sans être précédé d’aucune ritournelle. Ce duetto, quand il a le rare bonheur d’être bien chanté, m’a toujours semblé le chef-d’œuvre de la pièce. Il rappelle la pureté et la simplicité de style de l’auteur de Tancréde, et il a plus de feu et de hardiesse dans la cantilène. Je n’ai jamais rencontré ce duetto au théâtre tel qu’il peut être dit. En revanche, il y a un salon à Paris où j’ai eu le bonheur de l’entendre chanter cet hiver d’une manière sublime, et par deux voix françaises : je trouvais la perfection de madame Barilli réunie à une* chaleur de sentiment que cette grande cantatrice laissait quelquefois désirer.
Il y a encore de bien beaux souvenirs des idées fraîches et jeunes de Tancrède dans le chœur
' Santo imen , te guidi amore !
C’est toute la suavité de la jeunesse du génie unie à une vigueur que le jeune maestro n’osait pas encore se permettre dans Ta7icrède et dans Demelrio e Polibio. Ce chœur, bien chanté , est l’un des plus beaux morceaux que l’on puisse placer dans un concert. C’est encore un exemple de la perfection de l’union de l’harmonie allemande avec la mélodie de la belle Parthénope ' .
Le finale qui suit,
Nel cnor d’un padre amaule, ’
passe en général pour un des chefs-d’œuvre de Rossini. On peut dire avec vérité qu’aucun des rivaux de ce grand maître n’a pu
t. Tenetnmc,
PiirlheHoiH'. ( Viroile.)
VIK DK KUSSIM.
s’élever à uu morceau semblable. Ou ne l’a jamais entendu à Paris tel qu’il était à Naples. Nous avions à San-Carlo, Davide pour le rôle de Roderigo, et Benedetti , une excellente voix de basse, pour le rôle du père de Desdemoua. Ce n’est pas qu’à Paris la voix de M. Levasseur ne soit maguilique, mais cet acteur est timide.
Davide était au-dessus de tout éloge dans ^
Confusa è l’ aima mia ,
et dans toute la suite du finale'. Quelle que soit la niaiserie des paroles, Davide était divin dans
Ti paru l’ amore, '
Non essermi infida-
Ce terzetto entre mademoiselle Colbrand , Davide et Benedetti, était ce que l'amateur le plus difficile peut désirer de plus parfait. Il se passe quelquefois des années, dans les théâtres les plus célèbres, sans que l’on rencontre un morceau chanté comme le fut celui-ci. A Paris, par exemple, où nous avons eu Galli et madame Pasta, ces grands artistes ne se sont fait entendre ensemble que dans la Camilla de M. Paër.
L’entrée A'Otello est superbe. Voici enflu une de ces situations que réclame la musique, et il faut convenir que Rossini l’a traitée avec tout le feu possible. C’est là que les richesses du style et de l’harmonie à la Mozart sont bien placées. Mais, suivant ma manière particulière de sentir, ici seulement elles devraient paraître pour la première fois. Garcia s’acquitte fort bien à Paris du rôle d’Othello; il le joue avec feu et fureur; c’est le véritable Maure.
La lutte des deux ténors Nozzari et Davide était au-dessus de toute louange dans ce dialogue :
. llooi^ni(;o. — E quai diritlo mai
Per rcnderla infedelt Otello. — Viriù, cüstanza, amore.
Dans la cantilène de ces trois mots , Rossini a été l'égal de
1. Il ne faut qu'un petit accident dans ia santé de cet aimable artiste pour rendre cxtrôinenient déplacées toutes ces louanges. Je iwrlc du Davide de 1816 cl 1817. Je prie le lecteur de placer ce correctif k côté de tons les jugements que l’on porte des voix des cliautcurs dans le courant de celte biograpliic.
ni ΆVRIib DE STENDHAL.
Mozart , c'est-à-dire qu’il a su se placer au niveau de ce grand homme , dans le genre où Mozart a le plus approché de la perfection. H est impossible de rien écrire de plus beau comme musique, et en même temps de plus vrai, de plus lidèle au véritable accent de la passion, et de plus éminemment dramatique, mais il faut absolument Davide et Nozzari luttant ensemble de perfection , et animés par l’émulation la plus vive. Quant à la partie de Desdemona , madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux que mademoiselle Colbrand. Elle dit d une manière sublime
È ver : giurai.
Tout le monde connaît
Impia , li iiialcdlco '.
Voilà l’effet le plus fort que la musique puisse produire. Haydn n’a rien de mieux. Rossini vola ce passage dans VÀdelina de Generali.
Le choeur qui suit est superbe :
Ab 1 che giorno d' orror I
Si l’auteur du libretto n’était pas lé dernier des hommes comme poète, la musique de
. ' Impia , ti maledico
aurait dù exprimer ces paroles d’Othello,
Va, je ne l'aime piqs,
qu’Othello hors de lui aurait adressées à Desdemona en lui montrant le mouchoir fatal qu’elle vient de donner à son rival Roderigo.
Qu’avons-nous à faire, dans un tel sujet, du sénateur Ehniro, père de Desdemona, et de sa colère d’orgueil ? il s’agit d uu spectacle bien autrement touchant , bien autrement près de tous les cœurs, un amant passionné qui maudit la femme qu il adore, et qui va lui' donner la mort.