VIK DE ROSSINI
passion et l’emporter sur un grand seigneur, quoique lui-mÊme sans fortune: il enleva Hortensia au noble vénitien. Les deux amants ne devaient plus songer qu’à sortir rapidement du territoire de la république. Ils se retirèrent à Rome, où ils se firent passer pour mariés. Mais, redoutant la vengeance du Vénitien, ils ne se rendirent point directement dans la patrie d’Hortensia; ils firent de grands détours, et, uue fois arrivés, prirent un logement dans une partie de Rome fort déserte, et évitèrent de paraître dans les lieux fréquentés. Les assassins que le noble vénitien avait lancés à leur poursuite furent longtemps à les découvrir. Après les avoir inutilement cherchés dans les principales villes d’Italie, ils arrivèrent à Rome un soir qu’il y avait uiie grande funzione accompagnée de musique dans l’église de Saint- Jean-de-Latran ; ils y entrèrent avec la foule, ils virent Stradella. Ravis d’avoir enfin trouvé leur victime au moment où ils désespéraient presque de le rencontrer, ils résolurent dè ne pas perdre de temps et d’exécuter la commission pour laquelle ils étaient payés, au sortir même de Saint-Jean-de-Latran; ils se mirent à parcourir l’église dans tous les sens, pour voir si Hortensia ne serait pas parmi les spectateurs. Ils étaient tout occi^lésde leurs recherches, lorsque, après d’autres morceaux exécutés par des artistes vulgaires, Stradella commença enfin à chanter. Ils s’arrêtèrent, ils écoutèrent malgré eux cette voix subli/ne. Ces assassins l’avaient à peine entendue quelques instants, qu’ils se sentirent touchés : il n’y avait au monde qu’un seul artiste de cette perfection, et ils allaient éteindre pour jamais une voix si touchante! Ils eurent des remords, ils répandirent des larmes, et enfin le grand morceau de Stradella n’était pas fini qu’ils ne songeaient plus qu’à sauver les amants, dont , en recevant leur salaire, ils avaient juré la mort sur le livre des maints Évangiles. La cérémonie terminée, ils attendent* longtemps Stradella en dehors de l’église; ils le voient enfin sortir par une petite porte dérobée, avec Hortensia. Ils s’approchent, le remercient du plaisir qu’il vient de leur donner, et lui avouent que c’est à l’impression que sa voix a faite sur eux et à l’attendrissement qu’elle leur a donné qu’il est redevable de la vie; ils lui expliquent l’affreux motif de leur voyage, et lui conseillent de quitter Rome sans délai , afin qu’ils puissent faire croire au Vénitien jaloux qu’ils sont arrivés trop tard.
Stradella et son amie comprennent toute l’importance du con-
OEUVRES DE STENDHAL
seil qu’on leur donne, frètent un navire, s’embarquent le même soir sur le Tibre, vont par mer jusqu'à la Spczzia , et de là gagnent Turin par des chemins détournés. Le noble vénitien , de son côté, reçoit le rapport de ses huit, n'en devient que plus furieux , prend la résolution de se charger liii-mème du soin de sa vengeance, et commence par se rendre à Rome auprès du père d’Hortensia. Il fait entendre à ce vieillard qu’il ne peut laver sa honte que dans le sang de sa fille et de sou ravisseur. Les républiques du moyen âge avaient laissé dans les cœurs italiens cet esprit de vengeance si oublié aujourd’hui ; c’était l’honneur de ces temps féroces, le seul supplément aux lois, la seule défense de la sûreté personnelle ', dans un pays où le duel eût semblé ridicule. Le noble vénitien et le vieillard firent exécuter des recherches dans toutes les villes d’Italie. Quand enfin on eut appris de Turin que Stradella s’y trouvait, le vieux Romain, père d’Horteusia, prit avec lui deux assassins connus pour leur adresse, se pourvut de lettres de recommandation pour M. le marquis de Villars, qui était alors ambassadeur de France à la cour de Turin , et partit pour le Piémont.
De son cdlé, Stradella , averti par son aventure de Rome, avait fait des démarches à Turin pour se procurer des appuis. Son talent lui avait valu la protection de la duchesse de Savoie, alors régente de l’État. Cette princesse entreprit de soustraire les deux amants à la fureur de leur ennemi ; elle fit entrer Hortensia dans un couvent , et donna à Stradella le titre de son premier chanteur ainsi qu’un logement dans son palais. Ces précautions parurent suffisantes , et les amants jouissaient depuis quelques mois d’une parfaite tranquillité; ils commençaient à croire qu'après l’aventure de Rome, le noble vénitien s’était lassé de les poursuivre, quand un soir Stradella, qui prenait l’air sur les remparts de Turin, fut assailli par trois hommes qui le laissèrent pour mort avec un coup de j)oignard dans la poitrine. C’était le vieux Romain, père d’Hortensia, et ses deux assassins, qui, aussitôt le crime commis, cherchèrent un asile dans le palais de l’ambassadeur de France. M. de Villars , ne voulant ni les protéger après un assassinat qui fit la nouvelle du jour à Turin , ni
<. Voir les Mémoires de Benvenolo Cellini, et l’exceliente Bisfoire de Toscane de PlgDotti, 1814. C’est nn lirre de bonne foi, et bien supérieur à celui de M. Sisluondi. qui ne ssit pas peindre les mœurs et it pbyslunomie d’on siéde.
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les livrer à la justice après que son palais leur avait servi d'asile, prit le parti de les faire évader *'■
Cependant, contre toute apparence, Stradella guérit de sa blessure, qui le mit hors d’état dé chanter, et le Vénitien vit échouer ses projets pour la seconde tbi^,*rtiais sans abandonner le soin de sa vengeance. Seulenieut, rendu prudent par le manque de succès , il prit un nom obscur, et vint s'établir à Turin , se contentant , pour le moment , de faire épier Hortensia et son amant.
Ou sera peut-être étonné de cet acharnement, mais tel était V honneur de ces temps; si le noble vénitien edt abandonné sa vengeance, il edt été méprisé *.
Un an se passa ainsi ; la duchesse de Savoie, de plus eu plus touchée du sort des deux amants, voulut rendre leur union légitime et la consacrer par le mariage. Après la cérémonie. Hortensia, ennuyée du séjour du couvent, eut envie de voir la rivière de Gènes; Stradella l’y conduisit, et le lendemain de leur arrivée à Gênes, ils furent trouvés poignardés dans leur lit.-