‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 38 sur 84 · SECOND ACTE · texte numérisé non relu

SECOND ACTE

l.e manque d’un grand chanteur pour le rôle de Roderigo, fait que l’on passe, à Paris, l’air

Clie ascollo I obimè I che dici T

C’est une esquisse brillante de la situation que Corneille a ren-

t. Les savants disent que le trio du finale du premier acte üOtello rappelle nn trio de Don /lion; l'accompagnement de clarinette est le même. L’accompagnement de l’urcbesUre pendant qn’OtheUu Ut le billet fotal que Jago lui a reiiiia (duetto do second acte est, i ce qo'oa assure, un fragment d’une symphonie de Haydn, eu eu hmoi.

UKUVRES DE STENDHAL.

due avec taut de force dans Polyeucte, la douleur d’un amant qui , au plus fort de sa passion , apprend que la femme qu’il aime est mariée à un autre. Ici Roderiyo reçoit cette déclaration fatale de la bouche de Desdemona.

Dans le grand duetto entre Othello et Jago,

Nud m’ iiigamio , al mio rîTale.

le cruel auteur du libretto a enfin consenti à nous laisser jouir d’une des situations de ce beau sujet. Voici enfin Jago entraînant dans le précipice le malheureux Othello. La musique est fort bien. 11 y a une grande expression et beaucoup de vérité dramatique dans ce dialogue :

Jago. — Nel soo ciglio il cor il vcdo.

Otello. — Ti son flda... Abimë! cUe veiloî

Jago. — (J oanu gioja io senlo al cor !

A la représentation d’hier (26 juillet 1823), une des plus sublimes que madame Pasta ait jamais données , ce rôle de Jago a enfin été bien joué par un débutant digne des encouragements du public il a fort bien dit cette cantilène si vraie ;

Gia la liera gelosia.

En revanche, où trouver des paroles pour exprimer l’accident fdcheux arrivé au terzetto

' Ah vieni , nel tno sangue,

si divinement chanté à Naples par Davide et Nozzari? Madame Pasta seule est au niveau de la musique dans la fin de ce beau terzetto

Tra tante smanle e tante.

La manière dont elle s’évanouit est sublime de simplicité et de naturel . Elle parvient à rendre intéressant un accident trivial à la scène, un accident qui peut-être est du nombre de ces effets de la nature qui, déshonorés par l’ironie moderne, ne sont touchants que dans la réalité, et doivent être abandonnés par l’imitation dramatique.

I. M. Glovanola (le Lodi. 11 m’a un peu rappelé riaimilable Bocci, qui faisait Jago dans le haliel de Vigano.

vit: DK ROSS INI. 177

Il y a un fort beau passade d’orchestre, agitato, dans l’air de Desdemona au moment de l’arrivée de ses femmes :

Ùual iiuova a me recale t

Ou remarque dans cet air un moment de joie qui produit un bel effet, surtout à cause du contraste avec l’expression sombre et terrible de tout le second acte : . • '

Salvo det sue periglio?

Rossini s’élève de nouveau à toute la hauteur de la situation , dans le passage si célèbre à Paris, grâce à madame Pasta,

Se il padre m’ abbandoua,

Altro non ebiede il cor.

C’est un des moments où j’ai senti avec )e plus d’évidence la supériorité de cette grande actrice' sur mademoiselle Colbraud.

Si nous n’étions pas accoutumés à l’esprit de l’auteur du libretto, nous lui dirions encore ici ; Qu’avons-nous à faire de la douleur d’un père? Apprenez que le cœur humain n’est susceptible que d’une grande passion à la fois , et que c’est à son amant , furieux de jalousie, et non à son père, que Desdemona, abandonnée par sa famille et perdue de réputation, doit dire :

Se Otello m’ abbandoua Da ebi sperar pieU?

Le troisième acte est beaucoup mieux eu situation que les deux autres. L’enchaînement des douleurs de la pauvre Desdemona est ménagé avec assez d’art. Elle paraît dans sa chambre à une heure avancée de la nuit; elle avoue à son amie les sombres pensées où la plonge la nouvelle de l’exil d’Othello son époux , que le conseil des Dix vient de bannir des pays vénitiens : on entend un gondolier qui , eu passant sur la lagune , chante ces beaux vers du Dante ;

Nessan maggior dotore Chc ricordarsi dcl tempo fellce Nella miseria

La pauvre Desdemona, hors d’elle- même, s’approche de la fe-

I, Il n’est pas de plus giaudc douleur <|ue de sc souvenir 4es temps licuieux au sein de la luisore.

(liUVRES DE STENDHAL.

nétre en s’écriant : Qui es-tu, toi qui chantes ainsi? C'est alors que son amie lui fait cette réponse touchante :

É il goiidolierc che caïuando iiigaoua Il camiii sulla placida laguna

' PensaDdo ai llgli, mentre il ciel s’ inbruna.

Il y a du bonlieur dans la manière dont est écrit ce petit morceau de récitatif obligé. Le chant du gondolier rappelle à la jeune Vénitienne le sort de l’esclave Adèle qui , achetée en Afrique, éleva son enfance et mourut loin de sa patrie. Desdemona , en parcourant sa chambre à pas précipités, se trouve auprès de sa harpe, qui, dans les grands théâtres d’Italie, reste immobile au côté gauche de la scène. Le lit fatal est au milieu. Desdemona cède à la tentation de s’arrêter près de sa harpe; elle chante la romance de l’esclave africaine sa nourrice :

Assisa al plè d’ od salicc.

Il était difAcile de mieux amener ce chant, il faut le dire à la gloire de l’auteur du libretto (M. le marquis Berio, aussi aimable comme homme de société qu’il était privé de talents comme poète). Il y a peu à dire à la gloire de Rossini. Cette romance est bien écrite, elle est d’un style sage, et voilà tout. Elle doit son grand effet à la situation , et , à Paris, à la manière admirable dont madame Pasta la chante.

Au milieu de la romance, la p 'uvre Desdemona, égarée par sa douleur, oublie le chant de sa nourrice. A ce moment , un coup de vent violent vient briser un panneau de vitrage de la croisée gothique de sa chambre; ce simple accident paraît un présage du plus sinistre augure à la pauvre affligée Elle reprend un instant sa romance, mais les larmes l'empêchent de continuer. Elle se hâte de quitter la harpe et de congédier sou amie. Il est impossible, dans une telle situation , de ne pas se rappeler Mozart, et ici un souvenir est un regret profond *.

Desdemona, restée seule au milieu de cette nuit terrible, et pendant que les éclats du tonnerre continuent à faire trembler le palais qu’elle habite, adresse au ciel une courte prière, dont le

4. Il était (l’un grand elTel à Naples, uü l’un croit à la geltatnra.

8. Chant de la statue dans Don Jmn; désespoir de D. Anna quand elle aperçüit le cadavre de son père.

VIE T)E ROSSIXI. <79

diant n’est pas encore tout ce qu’il pourrait être, mais qui parut cependant bien supérieur à la romance.

Elle s’approche de son Ht, dont les rideaux qui tombent lâ dérobent aux spectateurs.

Ici s’exécute, dans les grands théûtres d’Italie, une ritournelle superbe, que la mesquinerie pitoyable de la décoration de Louvois a obligé de supprimer à Paris. Pendant cette ritournelle, on aperçoit à une grande distance, tout à fait au fond de la sctee, Othello qui, une lampe à la main et son cangiar nu sous le bras, pénètre dans l’appartement de son amie en descendant l’escalier étroit d’une tourelle. Cet escalier, qui se déploie en tournant, fait que la figure frappante d’Othella, éclairée par sa lampe , au milieu de cette vaste obscurité, disparaît plusieurs fois pour reparaître ensuite, suivant les détours du petit escalier qu’il est obligé de suivre; la lame àü cangiar nu, que l’on voit briller de temps à autre éclairée par la lampe, apprend tout au spectateur et le glace d’effroi. Othello arrive enfin sur le devant de la scène, il s’approche du lit, il écarte le rideau. Toute description est ici superflue. 11 faut se rappeler la figure superbe et la profonde émotion de Nozzari. Othello pose sa lampe; un coup de vent l’éteint. Il entend Desdemona qui s’écrie dans son sommeil : Àmafo ben! Les éclairs se succèdent rapidement désormais, comme dans un orage des pays du Midi , et portent la lumière dans cette chambre funeste. Heureusement pour le spectateur qu’il n’entend pas la cruelle sottise de l’auteur du libretto, qui, dans un tel moment , songe encore à faire de l’esprit. Othello s’écrie :

Ab ! elle ira i lampi, il cielo A me più chiaro il sno delitto addita ' t

Desdemona se réveille : il y a un duetto assez peu digne de la situation. Othello saisit son cangiar, Desdemona se réfugie vers son lit; comme elle y arrive, elle reçoit le coup mortel. Les rideaux cachent l’affreux spectacle qui a lieu tout au fond de la scène. Au même moment on entend de grands coups à la porte, et le doge paraît La suite est connue.

1. Ah! te ciel par ses feux rend son crime ptus clair à mes yeux! Cria vent dire 'que l’éclair lai fait voir qaa Üesdemona est endormie, et que les mots cafo ben ( toi que j’aime) sont adressés en songe a l’homme qu’elle aime, et non à lui Othello, qui s'avance, et qu’elle ne peut pas voir s’approcher, puisqu’elle dort.

180 (KLIVRKS ni: SÏKNDllAL.

Ce fut à une représentation à’OtèlIo, à Venise , dans une de ces soirées de tristesse, ou plutôt de pensive mélancolie, qui, • dans les pays du Midi , se rencontrent au milieu de la vie la plus heureuse, qu’à propos des malheurs qui poursuivent les amants véritables, madame Gherardi , de Brescia , nous conta l’histoire d’Hortensia et de Stradella. Elle produisit sur nous un effet que peut-être elle ne fera pas sur le lecteur; cette histoire est d’ailleurs fort connue : malgré tant de désavantages, la voici. Rien n’est ajouté à la vérité; le trait est historique, et peint les mœurs et même le gouvernement de Venise.

Alessandro Stradella était en 1650 le chanteur le plus célèbre de Venise et de toute l’Italie. La composition de la musique était fort simple à cette époque; le maestro n’écrivait presque qu’un canevas; le chanteur était beaucoup plus créateur qu’il ne l’est aujourd’hui, et c’était son génie qui devait trouver presque tous les traits qu’il exécutait. C’est Rossini qui .s’est avisé le premier d’écrire exactement tous les ornements, toutes les fioriture que le chanteur doit exécuter. On était bien éloigné de ce système en Italie, vers 1650. 11 suivait de là que le charme de la musique ..était bien plus inhérent à la personne du chanteur, et l’on trouvait qu’aucun de ceux qui étaient alors à la mode n’approchait de Stradella : c’était un proverbe qu’il était le maître du cœur de ses auditeurs. Il vint jouir de sa gloire à Venise, alors la capitale la plus brillante de l’Italie et la ville la plus renommée pour les plaisirs dont on y jouissait et la galanterie de ses mœurs. Stradella fut reçu avec empressement dans les maisons les plus distinguées, et les dames de la première noblesse se disputèrent l’avantage de prendre de ses leçons. Il rencontra dans le monde Hortensia , dame romaine d’une haute naissance, alors veuve, et qui était publiquement courtisée par un noble vénitien d’une des familles les plus puissantes de la république. Il s’en flt aimer. Stradella, dont madame G*** nous fit voir le portrait dans le palais d’une de ses amies, le lendemain du jour où elle nous conta son histoire, portait sur une superbe figure une empreinte profonde de mélancolie, et de grands yeux noirs remplis de ce feu contenu qui fait tant d’impression. La perfection où l’école du Titien et du Giorgion avait porté à Venise. 1 art du portrait, permet encore aujourd’hui déjuger parfaitement de la physionomie de .Stradella. On n’a pas de peine à croire qu’un tel homme, distingué d’ailleurs par im grand talent, ait pu être aimé avec

Page 1