TANCRÈDE
Ce charmant opéra a fait le tour de l’Europe en quatre ans. A quoi bon analyser et juger Tancrède? Chaque lecteur ne sait-il pas déjà tout ce qu’il en doit penser, et au lieu dé juger Tancrède avec moi, ne va-t-il pas méjuger avec Tancrède? Grâce à madame Pasta, Paris ne voit-il pas Tancrède comme il n’a jamais été donné nulle part?
Quel prodige qu’une jeune femme qui, à peine arrivée à l’âge des passions, nous présenté, avec un chant suave, un talent tragique aussi remarquable peut-être que Talma, et surtout un talent différent, et un Uilent plus simple!
Pour faire mon devoir d’historien, et ne pas encourir le reproche d’être incomplet, je vais essayer une analyse rapide de Taucrède.
Les premières mesures de l’ouverture ne manquent ni de charme ni de noblesse; mais, suivant moi, le génie ne commence qu’à y allegro. Il y a là un caractère de nouveauté et de hardiesse qui à Venise, le soir de la première représentation, entraîna tous les cœurs. Rossini n’avait point osé venir se placer au piano, comme c’est l’usage et comme son engagement l’y obligeait; il avait peur d’être accueilli par des sifHets. L’honneur national du public de Venise avait encore sur le cœur l’accompagnement obligé avec réverbères de fer-blanc de son précédent opéra. Le compositeur enfant s’était caché sous le théâtre, dans le passage qui conduit à l’orchestre. Après l’avoir cherché partout, le premier violon, voyant que l’heure avançait, et que le public commençait à donner des marques de cette impatience toujours si ridicule aux yeux des acteurs, excepté les jours de première représentation, se détermina à commencer l’opéra. Le premier allegro de l’ouvertuçe plut tellement, que pendant les applaudissements et les bravos
VIE DE RÜSSINI. i\
universels Rossini sortit de sa cachette, et osa se glisser à sa place au piano.
Cet allegro est plein de fierté et d'élégance C'est bien là ce qui convient au nom chevaleresque de Tancrède; voilà bien ramant d’une femme à grand caractère; c'est bien là, enfin, le génie de Rossini dans sa pureté. Quand il est lui-méme, il a de l’élégance comme un Jeune héros français, comme un Caston de Foix, et non de la force comme Haydn. 11 faut de la force pour le beau idéal antique. Cimarosa trouva cette force dans les airs des Hnracesel les Curiaces. Rossini, suivant, sans s’en douter, les traces de Canova, a substitué de Vélégance à cette /o/rc, si utile et si estimée dans la Grèce antique; il a compris la tendance de son siècle, il s’est écarté du beau idéal de Cimarosa, précisément comme (]anova a osé s’écarter du beau idéal anliqite
Quand, plus tard, Rossini a voulu avoir de la force comme Cimarosa, quelquefois il a été lourd : c’est qu’il a eu recours à ces lieux comnntns d’harmonie, éternelle ressource des Player, des AVinter, des AVeigl, et autres compositeurs allemands, et qu’il n’a pas eu de la force dans la mélodie.
Quoiqu’il en soit de mon explication, un peu, métaphysique, quand Rossini est lui-même, il a de l’élégance et de l’esprit, et non de la force comme Haydn, ou de la fougue à la Michel-Ange, comme Beethoven.
Cette rédexion m’a été .suggérée surtout par cet allegro de l’ouverture de Tancrède. Le motif principal renferme des tours neufs, pleins d’une grâce et d’une finesse tout à fait française; mais il n’y a point de patluUique.
I.’ouverture finît, la toile se lève, nous voyons entrer des chevaliers syracusains. Ils chantent en chœur ;
l’ace, onore...'.. fede, amore.
Ce chœur est fort agréable, mais est-cc bien là le mol qu’il devrait nous faire trouver? Ne manque-t-il pas évidemment de cette force dont je viens de parier, et que l’on remai que presque à chaque pas dans les œuvres de Haydn? Ce chœur a un air doucereux assez déplacé partout, et plus qu’ailleurs parmi les chevaliers du moyen 3ge.
I. tl y a ici nn point de conlarl fnppantcnlre la sculplore et la musique. Voir, pour le dévelop|>emeut de cette idée nn peu dilficile, i’/Z/alo/re de c» Italie.
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ŒUVRES DE STENDHAL
Cinq chevaliers français conquirent la Sicile,
dit le’poëte, et ce sont ces chevaliers farouches, j’ai presque dit féroces, dont Walter Scott vient de nous donner un portrait, d’après nature, dans le templier Boisguilbert &Joanlioe, ce sont ces chevaliers qui vont hieutôt envoyer à une mort cruelle l’aimahle Allé de l’un d'entre eux, qui viennent nous dire d’un air doux :
Pacc, onore.
Ce chœur serait parfait pour célébrer une paix parmi les bergers de VAxtrée,
Oh, josqu’à je voas bais, tout se dit tendrement.
Mais est-ce là la vigueur caractéristique du moyen Age? Les chevaliers couverts de fer, de ces temps barbares, meme quand ils juraient une paix, devaient avoir l’air farouche du lion qui se repose, ou de la vieille garde rentrant à Paris après Austerlitz.
L’excuse de Rossini, c’est que dans les premiers tableaux de Raphaël souvent on cherche de la force, même dans les endroits où elle est le plus nécessaire.
Cette introducHon ' de Tancrède produit toujours peu d’effet, quoique la mélodie en soit agréable. Si l’idée de corriger, et de corriger un ouvrage heureux, n’était pas h mille lieues du caractère de Rossini, il devrait accorder quelques minutes à ce chœur des chevaliers de Syracuse.
Rossini prend tout à fait sa revanche dans la ritournelle et le morceau de chaut qui annonce l’entrée d’Aménaïde :
l'iù dolci c plaride.
Avant lui la musique n’avait jamais exprimé à ce point Télégance noble et simple qui convient à une jeune princesse des siècles de chevalerie.
La cavatine d’Aménaïde, corne dolce aU'alma mia, manque de la mélancolie que Mozart y eût mise, et l’on y remarque des agréments trop jolis pour n’être pas déplacés. Une jeune fille d’une Ame un peu élevée qui songe à son amant proscrit et absent, doit être triste : Voltaire a cherché cette nuance. Rossini
4. Oa appelle introdttclim luul ce qa’on chante depuis la Un de l’onvcrlurc jusqu'au premier récitatif.
VIE DE HOSSINI.
était trop jeune pour la sentir, ou, pour mieux dire, et ne pas prendre sitôt le ton du panégyrique, ce sentiment n’est peut-être jamais entré dans son ilme; toujours il a craint d’être ennuyeux en faisant de la musique triste. Plus tard, il eiU imité un instant Mozart; à dix-huit ans, il a écrit avec simplicité ce qui lui était dicté par son génie, et ce génie, s’il a de la tendresse, ne connaît guère, ce me semble, la tendresse accompagnée de mélancolie.
Nous voici enfin à la célèbre entrée de Tancrède. Il faut un théâtre à l’italienne pour que le débarquement du chevalier et de sa suite sur une plage écartée et solitaire ait quelque chose de noble. A I,ouvois, il faut l'admirable portameuto de madame Pasta pour que le débarquement de Tancrède, à quarante pas du spectateur, et sortant d’une petite barque dont on aperçoit les mouvements convulsifs, ne soit pas d’un effSt risible, et surtout le rivage étant formé de décorations ridicules dans lesquelles les arbres /o«7 ombre sur le ciel. A îMilan on aperçoit à demi, dans le lointain, et comme il faut présenter c.es cboses-là à l’imagination, le débarquement de Tancrède et de scs écuyers. La décoration sublime est un cbef-d’œvre de Sanquiric ou de Perego; l’admiration qu’elle vous donne vous fait oublier de porter un œil critique sur les détails de l’action qui se passe devant vous. Heureusement le public de Paris n’est pas difficile eu décorations, et les ridicules qu'il ne sent pas n’existent pas pour lui.
A Venise, Jlossini avait fait pour l’arrivée de Tancrède un grand air dont la âlalanote ne voulut pas'; et comme cette excellente cantatrice était alors dans la fleur de la beauté, du talent et des caprices, elle ne lui déclara sou antipathie pour cet air que l’avant-veille de la première représentation.
Qu’on juge du désespoir du maestro l Voilà de ces choses qui font devenir fou à cet âge et dans cette jwsitiou ; âge heureux où l’on devient fou ! « ,Si après l’équipée de mon dernier opéra, se « di.sait Rossini, l’on sitïle l’entrée de Tancrède, tout l’opéra va a « terra (tombe à plat). »
Le pauvre jeune homme rentre pensif à sa petite auberge. Une idée lui vient; il écrit quelques lignes, c’est le fameux
Tq chc accendi,
l’air au monde qui peut-être a jamais été le plus chanté et en
I. Madame I’a$la l'a placé dcriilèmuriit dans le premier acte de la tloaa : les siluailuns sont pareilles.
OEUVRES DE STENDHAL
plus de lieux différents. On raconte à Venise que la première idée de cette cantilène délicieuse, qui dit si bien le bonheur de se revoir après une longue absence, e.st prise d'une litanie grecque; Rossiui l’avait entendu chanter quelques jours auparavant à vêpres, dans l’église d’une des petites îles des lagunes de Venise. Les Grecs ont porté l’air de bonheur de la Mythologie, même 'T dans la religion terrible des chrétiens.
/ - A Venise, cet air s'appelle Varia dei riz-i. J’avoue que c’est un nom bien vulgaire, et je suis assez embarrassé pour raconter la petite anecdote plus gastronomique que poétique qui le lui a valu, /iria dei rizi, puisqu’il faut l’avouer, veut dire Vair du riz. En Lombardie, tous les dîners, celui du plus grand seigneur . comme celui du plus petit maestro, commencent invariablement par un plat de riz; et comme on aime le riz fort peu cuit, quatre minutes avant de servir, le cuisinier fait toujours faire cette question ; bisogna mettere i rizi? Comme Rossini rentrait chez lui désespéré, lecameriere lui fit la question ordinaire; on mit le riz au feu, et avant qu’il fût prêt Rossini avait fini l’air
Di taiili palpili.
Le nom A'aria dei rizi rappelle qu’il a été fait*en un instant.
Que dire de cette admirable cantilène? 11 me semble qu’il serait également ridicule d’en parler et à qui |a connaît et à qui ne l’a jamais entendue; et d’ailleurs qui ne l’a pas entendue en Europe?
Les seules personnes qui ont vu madame Pasta dans le rôle de Tancrède savent que le récitatif
Ob patria , ingrata pairia !
peut être plus sublime et plus entraînant que l’air lui-même. Madame Fodor avait fait une contredanse de cet air qu’elle plaçait dans la leçon de chant du Barbier de Séville. On peut chanter supérieurement un air quelconque avec une belle voix, on peut être une serinette sublime; il faut de l’Ame pour les récitatifs. Dans l’air lui-même le passage sur les mots aima gloria ne sera jamais chanté par un être né en deçà des Alpes.
Les mots mi rivedrai, ti rivedrà, exigent le sentiment ou le ' souvenir de l’amour fou des heureuses régions du Midi. Les gens du Nord mangeraient vingt poétiques comme celle de La Harpe avant de comprendre pourquoi mi rivedrai e.st mis avant (i