‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 6 sur 84 · VI K DE ROSSINI · texte numérisé non relu

VI K DE ROSSINI

rivedrà. Si nos gens de bien entendaient l’italien, ils trouveraient qu’il y a là manque de jmlitesse de Tancrède à l’égard d’Aniénaïde, et peut-être oubli total des convenances.

A l’arrivée de Tancrède on peut voir dans l’orchestre le sublime de Vharmonie dramatique.

Ce n’est pas, comme on le croit en Allemagne, l’art de faire exprimer les sentiments du personnage qui est en scène par les clarinettes, par les violoncelles, par les hautbois; c’est l’art bien plus rare de faire dire par les instruments la partie de ces sentiments que le personnage lui-même ne pourrait nous confier. Tancrède, en arrivant sur la plage déserte, peint d’un mot ce qui se passe dans son cœur; il convient ensuite à l’expression |iar le geste et par la voix humaine, qu’il emploie quelques instants de silence à contempler cette patrie ingrate qu’il revoit avec une émotion si mélangée de plaisir et de peine. S’il parlait en ce moment, Tancrède choquerait l’intérêt que nous lui portons, et l’idée que nous aimons à nous former de son émotion profonde en revoyant les lieux qu’habite Aménaïde. Tancrède doit se taire ; mais pendant qu’il garde un silence qui convient si bien aux passions qui l’agitent, les soupirs des cors vont nous peindre une autre partie de son àme, et peut-être des sentiments dont il n’ose pas convenir avec lui-même, et qu’il n’exprimerait jamais par la voix.

Voilà ce que la musique ne savait pas faire du temps des Pergolèse et des Sacchini, et voilà ce que les Allemands non plus ne savent pas faire. Ils font dire tout bonnement par les instruments, non-seulement ce qu’ils devraient nous apprendre, mais encore ce que le personnage lui-même devrait nous dire par son chant. Ordinairement ce chant , dépourvu d’expressiou ou exagérant l’expression comme rcnluminure exagère les couleurs d’un tableau de Raphaël, ne se fait entendre que pour nous reposer des effets d’orchestre. Le héros est comme ces princes, remplis des meilleures intentions du monde, mais qui, ne pouvant dire par eux-mêmes que des choses assez communes, vous renvoient toujours à leurs ministres dès qu’il se présente à faire quelque réponse importante.

I.es instruments ont, comme les voix humaines, des caractères distinctifs : par exemple, durant l'air et le récitatif de Tancrède, Rossini a employé la Ilûte; cet instrument a un talent tout par-

Dki; -.yCooglt

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ticulier pour peindre la joie mêlée de tristesse *, et c’est bien là le sentiment de Tancrède en revoyant cette patrie ingrate où il ne peut reparaître que sous un déguisement.

Si l’on veut arriver par un autre chemin à l’idée de l’harmonie dans ses rapports avec le chant, je puis dire que Rossini a em-. ployé avec succès le grand artifice de Walter Scott, le moyen de l’art peut-être qui a valu les succès les plus étonnants à l’immortel auteur A'Old Mortality. Comme Rossini prépare et soutient ses chants par l’harmonie, de même Walter Scott prépare et soutient ses dialogues et ses récits par des descriptions. Voyez dès la première page A'Icnuhoe cette admirable description du soleil coucliaiitqui darde desrnyons déjà affaiblis et presque horizontaux nu travers des branches les plus basses et les plus touffues des arbres qui cachent l’habitation de Cédric le Saxon. Ces rayons déjà pâlissants tombent au milieu d’un éclairci de cette forêt sur les habits singuliers que portent le fou Wamba et Gurth le gardeur de porcs. I.’homme de génie écossais n'a pas encore achevé de décrire cette forêt éclairée par les derniers rayons d’un soleil rasant, et les singuliers vêtements des deux personnages, peu nobles assurément, qu’il nous pré.sente contre toutes les règles de la dignité, que nous nous sentons déjà comme touchés par avance de ce que ces deux personnages vont se dire. Lorsqu’ils parlent enfin, leurs moindres paroles ont un prix infini. Essayez par la pensée de commencer le chapitre et le roman par ce dialogue non préparé par la description, il aura perdu presque tout sou effet.

Voilà comment les gens de génie emploient l’harmonie en musique, ëxaetement comme AValter Scott se sert de la description dans Ivanhoe ; les autres, le savant M. Cherubini, par exemple, jettent l’harmonie comme M. l’abbé Delille entasse les descriptions les unes sur les autres dans son poème de la Pitié. Vous souvient-il encore combien les personnages épisodiques de M l’abbé Delille sont pâles et décolorés? Vous rappelez-. ous combien l’on admirait cela à Paris en 1804? Quels progrès im-

<. On pourrait dire que la fliUc a une certaine analogie avec les grandes draperies lieu d'oulrenur |ir»diguces par plusieurs peintres célèbres, et entre autres par Carlo üotco, dans les sujets tendres et scrieuv; mais une telle remarque, qui passerait peut-être pour du genie à lîaruili ou à Kænigsberg, ne .semblera pas ciiimeriqiie à l’aris. Heureux le pays où, dès qu’un est vague et obscur, l’on peut espérer de paraître sublime!

ineiises n'avons-iious pas faits depuis cette époque? Espérons que nous eu ferons bientôt de semblables en musique, et que l'barmonte allemande suivra la poésie à la Louis XI . Nos anciens auteurs, La Bruyère, Pascal, Duclos, Voltaire, n’ont jamais eu l’idée de décrire la nature, pas plus que Pergolèse et Buranello ne songèrent à l’barmonie. Nous nous sommes réveillés de ce défaut pour tomber dans l’excès contraire; c’est encorecomme la musique qui se noie dans rbarmonie. Espérons que nous nous corrigerons de la prose sentimentale de madame deStaël comme des descriptions du cbautre des Jardins, et que nous eu viendrons à ne j>arler des aspects toucbants de la nature que quand notre cœur nous laisse assez de sang-froid pour les remarquer et eu jouir.

A chaque instant Walter Scott interrompt et soutient le dialogue par la description, quelquefois même d’une manière impatientante, comme lorsque la charmante petite muette Fenella de Peoerii du Pic, veut empêcher Julian de sortir du château de iiolm-Peel dans l’tle de Man. Ici la description impatiente à peu lires comme l’harmonie allemande choque les cœurs italiens; mais lorsqu’elle est bien placée, elle laisse l’âme dans un état d cmotioii qui la prépare merveilleusement à se laisser toucher par le plus simple di.ilogue; et c'est à l’aide de ses admirables descriptions que Walter Scott a pu avoir l'audace d’être simple, abandonner le ton de rhéteur que Jean-Jacques et tant d’autres avaient mis à la mode dans le roman, et enlin oser risquer des dialogues aussi vrais que la nature.

Peut-être aurai-je réussi par cette longue digression à donner une idée un peu nette des diverses positions qu’occupent sur le Parnasse musical, Pergolèse, Mayer, Mozart et Rossini. Du temps de Pergolèse, on n’avait pas encore songé à employer dans le roman les descriptions des aspects sublimes ou gais de la nature ; .Mozart fut le Walter Scntt de la musique. Il se servit de la description d’une manière ravissante ; quelquefois mais fort rarement, il l’employa d’une façon un peu exagérée. Mayer, Winter, WeigI, comme M. l’abbe Delille, jettent à pleines mains des descriptions peu intéressantes et fort savantes (très-fortes en grammaire et en mécanisme de langue). Rossini les a employées d'une manière qui plaît au public; sa couleur est vive, sa lumière est singulièrement pittoresque; il arrête toujours les yeux, mais quelquefois il les fatigue.

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A chaque instant dans la Gazza ladra, par exemple, on voudrait faire taire l’orchestre pour avoir un peu plus de chant. L’effet est dur et fort, il convient aux gens sensibles ; les dilettanti voudraient plus de charme, plus de suavité, plus de chant simple et doux confié aux voix humaines.

Rossini était bien loin de ce défaut quand il créa la divine partition de Tancrède; il trouva ce juste milieu de richesses et de luxe qui pare la beauté sans la cacher, sans lui nuire, sans la surcharger de vains ornements. Il faudra en revenir au style charmant de Tancrède toutes les fois que l’on sera lassé de trop de bruit, ou ennuyé de trop de simplicité.

Ce qui excita des transports si vifs à Venise, ce fut l.i noM- . veautéde ce style, ce furent des chants délicieux garnis, si j’ose m’exprimer ainsi, d’accompagnements singuliers, imprévus, nouveaux, qui réveillaient sans cesse l’oreille, et jetaient du piquant dans les choses les plus communes en apparence ; et cependant les accompagnements produisaient des effets si séduisants sans jamais nuire à la voix. Fanno coll cnnto conversazione rispetosa ', dit l’un des amateurs les plus spirituels de Venise, le célèbre Buratti (l’auteur de VUomo, et de YElefanleide, satires délicieuses).

11 y a des fautes dans le premier /no/ de Tancrède, me disait un soir à Brescia l’aimable Pellico (le premier poète tragique de l’Italie, aujourd’hui en prison pour quinze ans dans la forteresse dû Spielberg); il y a des sauts d’un son à l’autre dans ce final, qui étonnent l’oreille.— Mais l’oreille, lui répondais-je, ne doit-elle absolument jamais être étonnée .•* Si vous voulez qu’on fasse des découvertes, laissez un peu courir au hasard vos vaisseaux sur les mers. Si l’on n’avaitjamais voulu permettre d’étonner l’oreille, le fougueux et singulier Beethoven aurait-il jamais succédé au sage et noble Haydn ?

Si, dans le premier acte de Tancrède, Rossini ne fait pas encore usage de tout le luxe de l’harmonie allemande, il a de ces phrases charmantes d’une mélodie périodique et délicieuse, à la Cimarosa, que nous verrons plus tard devenir de plus en plus rares dans ses ouvrages successifs. Remarquez dans le superbe

t. Les accompagnemcitls ne sortent jamais des bornes d’une conversation respectueuse il l’égard du chant, iis ont soin de sc taire des que le chant parait avoir quelque chose à dire ; dans la musique allciuandc, au contraire, les accompagnements sont insolents.

quintette du premier acte la phrase qu'Aménaïde adresse successivement à son père, à Tancrède, à Orbassau :

Dell! ta almeii.

Le quatuor sans accompagnement, dans cet acte, repose l’oreille de la fatigue de riiarmonie; ces morceaux sont d’un effet sdr. partie de ce quatuor, chantée à mi-voix par Urbassan, est délicieuse; il semble que les sentiments sont conduits comme par la main par cette belle voix de basse : on ne sait où l'on va, mais l’on se sent marcher avec volupté.

Dès le commencement du second acte, on rencontre une phrase charmante :

Nu ; clic il luorir non è.

Mais ou l’oublie bientôt pour le délicieux duetto

AJi! SC de’ uiali mici , • >

dont le caractère fier et chevaleresque fait un si beau contraste avec ce qu’oii vient d'entendre.

L’expression marquante de cette délicieuse partition de Tancrède est l’ardeur belliqueuse et chevaleresque, cette touchante et délicieuse folie du moyen âge qui, chez les esprits élevés, faisait une chose d'âme de la guerre et des dangers que nous avons réduits à n’étre. qu’une vilenie méthodique et mathématique'. Ici il ne doit plus être question des moyens physiques de l’art choisis par Rossini, et par lui employés avec plus ou moins de succès; nous sommes bien au-dessus de telles considérations. Il faut remarquer qu’il peint une chose nouvelle. La partie de Tancrède dans le duo Ah! se de’ mali 7niei, qui commence par la profonde mélancolie d’un héros,

Ncmico il ciel trovai,

Fin da primi aiioi ognor.

Ah ! son si miscro.

finit par l’éclatant triomphe du courage qui sait se raidir contre tous les malheurs. Après ce petit mouvement de faiblesse et

t. Voir la Tuelifiie de M. de riuibcrl. Uayurd ne voulut jamais être gênerai en tliuf. 4

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d’amour, si naturel et si touchant, nous avons de Yhonneur moderne dans toute sa pureté, et voilà ce qu’aucun maestro italien n’aurait eu l’idée de faire avant Arcole et Lodi. Ces mots sont les premiers que Rossini ait entendu pronoucer autour de son berceau; ces noms sublimes sont de 1796. Rossini avait cinq ans, il put voir passer à Pesaro ceslmmortelles demi-brigades de 1796, qui, animées du pur enthousiasme guerrier, sans croix, sans luxe, sans grands cordons, allaient nous conquérir à Tolentino ces tableaux, ces statues, ces monuments qui, depuis, quand les oripeaux monarchiques nous eurait énervés, nous furent enlevés si facilement. En entendant les accents sublimes que l’honneur inspire à Tancrède, jurons de nous venger un jour et d’aller les reprendre.

Pendant ce duo guerrier, les trompettes sont employées avec une adresse inflnie et digne d’un maître consommé. Rossini devinait par instinct, à dix-sept ans, ce que d’autres parviennent à peine à comprendre et à sentir à la suite d’études longues et pénibles.

Le mouvement de mélodie

Il vivo laœpo, ' ,

au moment où Tancrède tire son épée, me semble la plus belle chose que Rossini ait jamais faite. Cela est parfaitement noble, parfaitement vrai, parfaitement neuf.

Je conseillerais à tous les chanteurs, et même à madame Pasta, d’être économes de roulades dans les moments si courts de passion extrême, tels que celui qui fait dire à Tancrède :

Oïliarla! oli ciel non so.

Ce personnage n’a qu’une faible émotion, ce me semble, qui, dans les transports d’une passion, songe à être élégant, c’est-àdire songe qu’il existe d'autres êtres, et bien plus, songe à ce qu’ils peuvent penser de lui, et veut être bien à leurs yeux. L’homme passionné ne peut plus garder que l’élégance involontaire qui, chez lui, est devenue habitude. Les roulades, au contraire, sont divinement placées sur les mots :

Di qaella spada.

J’observerai en passant que les gens de lettres qui se figurent

VIR nR ROSSINl.

plaisamment qu’à force de lire Boileau on apprend à se connaître en cliants italiens, sont des ennemis mortels des roulades et des agréments. Us vantent surtout le style sévère :

Non raggioniam di loro, nia guarda e passa

Les douze mesures que chante Tancrède, quand on le ramène sur le char de triomphe, sont délicieuses : c'est un repos pour l'àme. Le chœur des chevaliers qui cherchent Tancrède dans la forêt. Régna U terror, est presque aussi beau, dans un autre genre, que l’air II vivo iampo. C’est, suivant moi, la perfection de l'union de la mélodie italienne à l’harmonie allemande Là devrait s’arrêter la révolution qui nous précipite vers rharmônie compli(iuée.

force de cette révolution vient de ce que, dans les pays du nord, sur vingt jolies petites filles à qui l’on enseigne la musique, dix-neuf apprennent le piano; c’est à une seule qu’on montre à chanter, et les dix-neuf autres finissent par ne trouver beau que le difficile. En Italie, tout le monde cherche à arriver au beau musical par la voix.

Je deviendrais infini, si je cédais au plaisir de dire ce que je pense de chacun des morceaux de Tancrède, ou plutôt ce qu’on en pensait à IN'aples, à Florence, à Brescia, où j’ai vu cet opéra : car je me méfie plus que personne des sentiments personnels; ces sentiments, quand ils sont sincères, sont tout au monde pour qui les éprouve, mais fort indifférents et même ridicules aux yeux du voisin qui ne les partage pas. Je prie le lecteur de croire que le Je, dans cette brochure, n’est qu'une tournure qui pourrait être remplacée jiar : On disait à Naples, dans la société du marquis Berio..., ou ; M. Peruchini, de Venise, cet amateur si instruit, dont les sentiments font loi, nous disait un jour chez madame Bensoni..., ou : J’ai vu, ce soir, au cçrfle qui se réunit autour du fauteuil de M. l’avocat Antonini, à Bologne, M. Aggucîii soutenir que l’harmonie allemande... ; le comte Giraud était de .son avis, que M. Gherardi, l’ami de Kossiui, a combattu à outrance.

Le petit nombre de sentimenLs tout à fait personnels qui se rencontrent dans cet ouvrage sont présentés avec les formes

1 . Paroles adressées par Virgile au Uanie, eu traversaiii l’enfer des liides : A quoi bon discourir de ces gens? douiie-Lcur un regard , et passons.

dubitatives qui conviennent à l’auteur plus qu’à personne, et il avoue ici que pour faire cette Vie de Rossini il a pris de toutes mains, et, par exemple, dans tous les journaux allemands et italiens les jugements sur ce grand homme et ses ouvrages.

Ainsi, j’entendis dire un soir à l’aimable Gherardi, dans la loge de madame Z***, à Bologne : « Ce qui me frappe dans la musique de Tancràde, c’est la jeunesse. L’audace fait certainement l’un des traits les plus frappants de la musique de Rossiiii, comme de son caractère. Mais dans Tinicréde, je ne trouve pas cette audace qui me transporte et m’étonne dans la Gazza ladra ou le Barbier. Tout y est simple et pur. Il n'y a point de luxe : c’est le génie dans toute sa naïveté, et, si l’on me permet cette expression, c’est le génie vierge encore. .l’aime de Tancrède jusqu'à je ne sais quel air d’ancienneté qui me frappe dans la coupe de plusieurs de ses chants; ce sont encore les formes employées par Paisiello et Cimarosa, ces phrases longues et périodiques, et qui cependant échappent encore trop tôt à l’attention qu’elles captivent, et à l’tlme qu’elles enchantent. En un mot, j’aime Tancrède comme j’aime le Bikaldo du Tasse, parce qu’il offre la manière de sentir d’un grand homme dans sa candeur virginale. »

Rossini, qui venait, dans son opéra avec accompagnements de réverbères de fer-blanc, d’offenser le public de Venise, se garda bien d’avoir recours aux lieux communs de mélodie et d’harmonie qui remplissaient les partitions de la plupart de ses rivaux. Je ne distingue pas dans Tancrède, du moins en l’écoutant à la scène, un seul de ces lieux communs d’harmonie qui formeiU comme le corps de réserve des compositeurs allemands, et que, plus tard , Rossini n’a que trop employés dans ses opéras à l’allemande, tels que Mosè , Otello, la Gazza ladra, Ermione , etc.

A Naples, accusé d’ignorance par les Zingarelli et les Paisiello, grands artistes qui , sur leurs vieux jours, finissaient par la pédanterie et l’envie, Rossini ambitionna le suffrage des amateurs du style sévère. Style sévère dans la bouche des artistes charlatans, et dans celle des amateurs qui répètent leurs phrases, sans trop s’en rendre compte, veut presque toujours dire emploi des lieux communs de l’harmonie, emploi qui fait souvent illusion aux ignorants, et dont, par exemple, je fus tout à fait dupe en 1817,- dans la Testa di Bronza, de Soliva, à Milan.

Il y aurait une remarque de viiif^ lignes à faire sur chacun des airs ou des morceaux d’ensemble de Tancrède. Ces rédexions sont agréables à coté d'un piano; en nous expliquant ce que nous venons d'éprouver, elles redoublent la force de nos sensations, et surtout en fixent un peu le souvenir et les font entrer dans le domaine de la mémoire. Transportées dans un livre, et loin d'un piano, ces rédexions pourraient fatiguer. Il faut tout le tragique de cette terrible parole ennui pour me forcer à cesser de louer Tancrède.

On sent bien que, dans un pays comme Venise, Rossini fut aussi heureux comme homme qu'il était glorieux comme compositeur. Bientôt la INI****, charmante cantatrice bouffe, alors dans toute la deur du génie et de la jeunesse, l’arracha aux grandes dames ses premières protectrices. Il fut fort ingrat, dit-on; il y eut bien des larmes répandues. On raconte, à ce sujet, une anecdote assez compliquée et surtout fort plaisante, qui met dans un jour parfait le caractère audacieux et gai de Rossini , et sa facilité à prendre des partis décisifs; mais, en vérité, je ne puis imprimer cette anecdote-là Quelques changements que je misse dans les noms, pour dépayser les curieux, cette histoire a des circonstances si extraordinaires, que tout le monde en Italie nommerait les acteurs : attendons quelques années. On dit que la M****, pour n’étre pas en reste avec Rossini , lui sacrifia le prince Lucien Bonaparte.

C’est pour la Marcolini, c’est pour sa délicieuse voix de contralto, c’est pour son admirable jeu comique qu'il composa le rôle si plaisant de Tltaliana in Àlgeri, que nous voyons si noblement défigurer dans le Nord. Telle actrice que je ne veux pas nommer, parce qu’elle est jolie, nous traduit une jeune femme du Midi, gaie, folle, heureuse, passionnée, et, il faut bien l’avouer, ne songeant guère au qu'en dira-t-on , en une respectable miss de l’Yorkshire, qui songe toujours, et avant tout, à mériter les suffrages des commères de sa paroisse, sous lesquels suffrages elle ne trouvera pas de mari. La vertu nous poursuivrat-elle partout? Est-ce bien pour avoir la mcojestueuse vision {the noble prospect ) d’une femme parfaite que j’entre à l’Opéra-Buffa? Serait-ce offenser la gravité de notre siècle, blesser les convenances, etc., etc , que d’oser penser que plus les^œurs sont tristes, collet -montés et hypocrites, plus les délassements devraient être gais?

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