CHAPITRE XXX
TALENT SURANNE EN 1840.
J’écris le présent chapitre par un sentiment de tendre pitié pour plusieurs jeunes demoiselles de douze à quinze ans que je vois avec peine cherclier à atteindre le beau idéal en musique au moyen du piano. C’est en vain qu’on a conseillé à quelques-unes d’entre elles qui avaient un peu de voix , d’apprendre à chanter; elles ont repoussé cet avis. Il suit de là que dans douze ou quinze ans elles auront eu musique un talent aussi suranné que le peut être aujourd’hui celui de leurs grand’mères qui , il y a vingt ans, jouaient fort proprement sur l’épinette de petits airs sautillants. Se trouvant aujourd’hui des pianistes assez distinguées, les jeunes personnes dont je parle ont sans doute de belles jouissances d’orgueil ; mais rien ne diffère plus au monde du doux plaisir que la musique doit inspirer. Les jeunes personnes qui ne savent que bien jouer du piano et lire la musique aussi rapidement qu’une page de français , ne comprennent rien à toutes les nuances du chant; la partie touchante de la musique reste pour elles une terre inconnue ; et , à la rapidité de la révolution qui s’opère sous uos yeux , dans quinze ans cette terre inconnue d’aujourd’hui sera la seule à la mode. On se récrie déjà sur le nombre ennuyeux des bons pianistes.
Les jeunes personnes (|ui savent un peu de musique comprendront facilement que les nuances en partie improvisées d’après les exigences actuelles des spectateurs*, ne peuvent exister que dans le chant , et que ce sont ces nuances qui produisent les miracles de la musique, miracles que l’on prête ensuite aux instruments dans le discours ordinaire, mais qu’ils sont incapables de faire naître. Est-ce que jamais de la vie on a fait recommencer une sonate? Les instruments ne touchent guère; ils font rarement couler des larmes; en revanche, ils produisent le froid
t. Maii'liesi chaiigeail chaque soir luuie.s les fiorilitres de ses rôles. (Milan, V9i.)
OEÜVUES DE STENDHAL. '
plaisir de l’admiration pour la diiBculté vaincue, et par conséquent tout le monde peut applaudir un concerto. Le cœur le plus froid , doublé de la tête la plus méthodique et d'une patience allemande, réussira cent fois mieux au piano que l'âme de Pergolèse. Je ne crains pas de le dire, on est plus musicien dans le vrai sens du mot, en chantant bien la romance de Blondel , de Richard Cœur de Lion , qu’en exécutant, à la première vue, une grande fantaisie de Hertz ou de Moschelès. Si l’on chante parfaitement cette romance, on comprendra tous les opéras de Rossini; on sera sensible aux moindres inflexions de voix de mesdames Fodor et Pasta. Par le piano, poussé à quelque degré d'habileté que l'on veuille le supposer, on sera sensible à l’orchestre de Rossiui et aux concertos de violon.