Il avait vingt-ilcax ans
ŒUVRES DE STENDHAL
Palmira-, il y trouve Velluti qui devait chanter dans son opéra -, Velluti , alors dans la fleur de la jeunesse et du talent, et l'un des plus jolis hommes de sou siècle , abusait à plaisir de ses moyens prodigieux. Rossini n'avait jamais entendu ce grand chanteur, il écrit pour lui la cacatine de son rôle.
A la première répétition avec l’orchestre , Velluti chante, et Rossini est frappé d’admiration ; à la seconde répétition, Velluti commence à broder [fiorire] , Rossini trouve des effets justes et admirables, il approuve; à la troisième répétition, la richesse de la broderie ne laisse presque plus apercevoir le fond de la cantilène. Arrive enGn le grand jour de la première représentation : la cavatine et tout le rôle de Velluti font fureur; mais à peine si Rossini peut reconnaître ce que chante Velluti , il n’entend plus la musique qu’il a composée; toutefois, le chant de Velluti est rempli de beautés et réussit merveilleusement auprès du public qui , après tout , n’a pas tort d’applaudir ce qui lui fait tant de plaisir.
L’amour-propre du jeune compositeur fut profondément blessé ; son opéra tombait et le soprano seul avait du succès. L’esprit vif de Rossini aperçut en un instant toutes les considé. rations qu’un tel événement pouvait lui suggérer.
« C’est par un hasard heureux , se dit-il à lui-méme , que Vel- « luti se trouve avoir de l’esprit et du goût ; mais qui m’assure « que dans le premier théâtre pour lequel je composerai , je ne « rencontrerai pas un autre chanteur qui, avec un gosier flexible « et une égale manie pour \es, fioritures , ne me gâtera pas ma. « musique de manière à la rendre non-seulement méconnais- € sable pour moi, mais encore ennuyeuse pour le public, ou ■ tout au plus remarquable par quelques détails de l’exécution ? « Le danger de ma pauvre musique est d’autant plus imminent « qu’il n’y a plus d’écoles de chant eh Italie. I.,es théâtres se « remplissent de gens qui ont appris la musique de quelque « mauvais maître de campagne. Cette manière de chanter des « concerto de violon,, des variations sans fin, va détruire non- « seulement le talent du chanteur, mais encore vicier le goût du « public. Tous les chanteurs vont imiter Velluti , chacun suivant
I. L'opéra lai-méme n’eut pas de succès. Yelluii avait en nne dispute avec le célèbre Alessandro Rotia, chef de l’orchestre de la Scala, et il bouda comme un enfant tout le temps des représentations de VAureliano ; il a, dans le fait, tout le caractère d’un enfant, et est entièrement mené par on valet de chambre.
VIE DE llüSSlM.
io7
« la portée de sa voix. INous ne verrons plus de cantilènes simn pies ; elles sembleraient pauvres et froides. Tout va changer, « jusqu’à la nature des voix ; accoutumées une fois à broder et à « toujours charger une cantilène de grands ornements fort tra- « vaillés et étouffant l’œuvre du compositeur, elles se trouve- « ront bientôt avoir perdu I habitude d’arrêter la voix et de flier « des sons , et hors d’état par conséquent d’exécuter le chant « spianato et sostenuto; il faut donc me hâter de changer le « système que j’ai suivi jusqu’ici.
« Je sais chanter; tout le monde m'accorde ce talent; mes n fioriture seront de bon goût; d'ailleurs je découvrirai sur-le- « champ le fort et le faible de mes chanteurs, et je n’écrirai pour « eux que ce qu’ils pourront exécuter. Le parti en est pris , je « ne veux pas leur laisser de place pour ajouter la moindre n appoggiatura'. Les fioriture, les agréments feront partie « intégrante du chaut , et seront tous écrits dans la partition.
« Et quant à MM. les impresarj qui prétendent me payer en « me promettant pour seize à dix-huit morceaux, tous destinés « aux premiers rôles, ce qu’on donnait jadis à mes prédécesseurs « pour quatre ou six morceaux tout au plus , je trouve un « moyeu parfait de répondre à leur mauvaise plaisanterie ; « dans chaque opéra trois ou quatre grands morceaux n’au- « ront de nouveau que les variazioni que j’écrirai moi-même, a Au lieu d’être inventées par un mauvais chanteur , sans « esprit, elles seront écrites avec goût et science; l’avantage O sera encore tout entier pour ces coquins d’impresarj. »
On sent bien qu’en ma qualité d’historien, je viens d’imiter Tite-Live. J’ai mis dans la bouche de mon héros un discours dont assurément il ne m’a jamais, fait la conGdence; mais il est impossible qu’à une époque quelconque des premières années de sa carrière, Rossini n’ait pas eu ce monologue avec luimême ; ses partitions le prouvent.
Plus tard, à Naples, mademoiselle Colbrand n’ayant plus qu’une voix fatiguée à offrir à tous ses chefs-d’œuvre *, il fut
1. Anlant il est agréable d’essayer en français l’analyse des monvements dn cœur ondes opérations de l’esprit, antant l’on trouve de difflcnltés à écrire snr l’art du chant. l'nisque je ne trouve pas de mois français pour traduire avec exactitude et clarté les noms des diverses espèces de roulades ou d’oruenieiits, je demande la permission de me servir quelquefois des mots Uaiiens. ie suis obligé de sacriOer à la précision et ^ la clarté.
2. Rossini a écrit pour Naples neuf de ses princiiiaux opéras : Etisabetta , Olello,
obligé de fuir encore davantage le chant spianato , et de se jeter avec encore plus de fureur dans les gorgheggi, seule partie duchimtdout mademoiselle Colbrand pût se tirer avec honneur. Un examen attentif des partitions écrites à Naples par Rossini prouve Jusqu’où allait sa passion pour la prima donna ; on n’y trouve plus un seul vautabile spianato , ni pour elle , ni à plus forte raison pour les autres rôles qui avant tout ne devaient pas éclipser le sien. Rossini ne pensait guère à la gloire; il est peutêtre de tous les artistes celui qui y a jamais le moins songé. Ihie conséquence fatale de ses complaisances pour madèmoiselle Colhrand, c’est que ces neuf opéras, composés à Naples, perdent infiniment à être chantés ailleurs. De tout temps d’ailleurs, Rossini avait eu l’habitude de résumer ses pensées , et d’en faire des cabalette.
Si mademoiselle Colbrand ne s’élait trouvé qu'une portée de voix extraordinaire, ou aurait eu la ressource, dans les théâtres où elle n’était pas, de transposer les rôles (piintare), et l’on aurait fait disparaître, par ce procédé simple, quelques notes appartenant au diapason singulier pour lequel le maestro aurait écrit. Au moyeu de la transposition , deux bonnes cantatrices , quoique avec des voix différentes, peuvent souvent produire lui grand effet daus le même rôle^.
Malheureusement il n’eu est pas ainsi de la musique que Rossini a écrite à Naples. On n’a pas seulement à lutter avec l'étendue de la voix, mais encore avec la qualité et la nature des ornements , et cet obstacle est terrible et presque toujours insurmoiitahle. J’en appelle à tout amateur qui aura lu un rôle [una parte) de Davide ou de la Colbrand.
Ainsi Velluti à Milan, dans l'Aurelianu in Palmira, fit naître chez Rossini 1 idée de la révolution qu’il devait exécuter plus tard , et mademoiselle Colbrand à Naples le força à donner à celle révolution une extension que je crois fatale à sa gloire. Tous les opéras écrits à Naplès forment la seconde manière de Rossini.
Àrmiila, Mosè, ÎUcciui do e Zornide, Ermioite, la Donna dcl Lago, UaonutU) seconda, et Zelmira; 1815 à tS22.
t. L’air di lanli palpiti a etc chanté avec succès, à Paris, eu trois /o»i différeuis.