MADAME PASTA
Je cède à la tentation d’essayer un portrait musical de madame Pasta. On peut dire qu’il n’y eut jamais d’entreprise plus difficile ; le langage musical est ingrat et insolite; à chaque instant les mots vont me manquer; et quand j’aurais le bonheur d’eii trouver pour exprimer ma pensée, ils présenteraient un sens peu clair à l’esprit du lecteur. D’ailleurs il n’est peut-être pas un dilettante qui n’ait sa phrase toute faite sur madame Pasta, et qui ne soit mécontent de ne pas la retrouver iei ; et dans la juste admiration que eette grande cantatriee inspire au public, le lecteur le plus bienveillant trouvera son portrait sans couleur, et mille fois au-dessous de ce qu’il attendait.
Rossini n’a jamais écrit pour madame Pasta. Le hasard lui fit rencontrer l’aimable et gracieuse Marcolini, et il fit la Pietra del paragone; la magnifique Colbrand, et il composa Y Elisabeth; le passionné et terrible Galli , et nous eûmes à admirer des personnages tels que le Fernando de la Gazza ladra, et le Mahomet du Maometto seconda.
Si le hasard offrait à Rossini une actrice jeune, belle, remplie d’âme et d’intelligence, ne s’écartant jamais dans ses gestes de la simplicité la plus vraie et la plus suave, et cependant toujours fidèle aux formes du beau idéal le plus pur; si , avec des talents aussi extraordinaires pour le théâtre, Rossini trouvait une voix qui à chaque instant reproduit parmi nous les ravissements que donnaient jadis les chanteurs de la bonne école, une voix qui sait rendre touchante la plus simple parole d’uu récitatif, ou dont les accents puissants forcent les cœurs les plus rebelles à partager l’émotion qu’ils expriment dans un grand air; sans doute nous verrions Rossini oublier .sa paresse comme par miracle, étudier de bonne foi la voix de madame Pasta, et chercher à écrire dans ses cordes. Inspiré par les talents sublimes de sa prima donna, Rossini retrouverait l’ardeur qui reiiflammait à son début dans
ŒUVKES DE STENDHAL.
iâO
]a carrière, et les chants délicieux et simples qui commencèrent sa gloire. Quels chefs-d’œuvre ne viendraient pas alors illustrer le théâtre Louvois! et avec quelle rapidité Paris ne prendrait-il pas, dans l’opinion de l’Europe, le rang musical qu’occupent aujourd’hui les publics de Naples et de Milan !r
Après avoir entendu la prière de Roméo et Juliette, épreuve décisive pour le talent d’une cantatrice; après avoir reconnu comment madame Pasta sait chanter di portamento, comment elle nuance les ports de voix, comment elle sait accentuer, lier et soutenir avec égalité un long période vocal, je ne fais nul doute que Rossiui ne consente à lui sacrifier une partie de son système, et à élaguer un peu la forêt de petites notes qui surchargent ses cantilènes.
Pleinement convaincu de la sagesse et du bon godt dont madame Pasta fait preuve dans les fioriture de son chant, et sachant combien l’effet des agréments est plus sûr quand ils naissent de l’émotion et de l'invention spontanée du chanteur, Rossini s’en remettrait sans doute pour les ornements à l’inspiration (le cette grande cantatrice.
Les vrais dilettnnti qui paraissent à Louvois, non pas parce que ce théâtre est à la mode, mais parce qu’ils y trouvent des émotions profondes, et que je suppose, je crois avec raison , sensibles ù tous les genres de beauté comme à toutes les sortes de gloire, rédéchiront à ce qu’ils éprouveraient si , accoutumés dès longtemps à n’entendre à la tribune nationale que des discours écrits, il leur était donné tout à coup d’y voir paraître un Mirabeau ou un général Foy, avec tout l’abandon du génie. Eh bien ! la différence est au moins aussi frappante entre une cantatrice chantant du mieux qu’elle peut une musique écrite pour une autre, et qui ne lui laisse aucune liberté, aucun moyen de donner jour à ses inspirations, et cette même cantatrice exécutant des cantilènes composées pour sa voix , c’est-à-dire non-seulement dans ses cordes, mais encore dans la couleur et la physionomie générale de son talent.
Parmi tous les opéras dans les(]uels madame Pasta a eu des rôles depuis qu’elle est à Paris, je ne vois que les second et troisième actes de Roméo qui conviennent à peu près bien aux conditions de sa voix et de sa manière de la conduire. Eu cherchant dans tous les autres ouvrages qu’ellea chantés ici , j’aurais peine ù nommer trois morceaux qui remplissent exactement ces condi-
VIE DE KOSSINl. ‘ 281
lions nécessaires; et cependant madame Pasta charme tous les • cœurs avec cette musique qui, à chaque instant, contrarie sa voix et demande des tours de force * ! 11 ne s’est peut-être jamais rencontré de cantatrice qui ait acquis et mérité de la gloire sous de telles conditions. Figurez-vous maintenant , ô vous qui savez aimer les vrais charmes de la musique, Rossini composant avec conscience pour un tel talent!
C’est alors seulement que l’on pourra juger de tout ce que peut être madame Pasta. On voit combien son amour-propre gagnerait à parcourir les divers théâtres d’Italie, maintenant que Paris l’a fait connaître à l’Europe. Si quatre ou cinq fois par an elle chantait des opéras nouveaux, et composés exprès pour sa voix, je ne fais pas de doute qu’en deux ou trois ans son talent ne parût doubler. Avec la renommée dont elle jouit déjà, on peut juger si les maestri, pour mériter qu’elle adoptât leurs opéras et qu’elle fît leur gloire, seraient attentifs à lui plaire et à étudier, pour s’y conformer, la nature de sa voix et sa manière habituelle de la conduire *.
Je demande maintenant au lecteur de redoubler de patience ; je vais, de mon côté, redoubler d’efforts pour être lucide, et d’ailleurs je promets d’être court.
La voix de madame Pasta a une étendue considérable. Elle donne d’une manière sonore le la sous les lignes, et s’élève jusqu’à \'ut dièse et même jusqu’au ré aigu. Ma lame Pasta a le rare avantage de pouvoir chanter la musique de contralto comme celle de soprano *. J’oserai dire, malgré mon peu de science, qu’il me semble que la véritable position de sa voix est le mezzosoprano. Le maestro qui écrirait pour elle devrait placer leti.ssu ordinaire de ses chants dans la voix de mezzo-soprano , et se ser\’ir ensuite en passant, et par occasion, de toutes les autres cordes de celte voix si riche. Beaucoup de ces cordes non-seule- /• ment sont fort belles, mais produisent une certaine vibration sonore et magnétique qui , je crois, par un mélange d’effet phy-
t. C’esl un toor de force qoi fait, il chaqae fois , l'étonnement des dileUanil , que d'entendre la même voix chanter un son- Taiicrcde, et trois jours après Desdemona.
i. Je pense que madame Pasta est destinée à faire la fortune do compositeur qui fera pâlir l'étoile de Rossini. Elle est sublime dans le genre simple, cl c'est par lâ qu'il faut attaquer la gloire de l'auteur de Zelmire.
3.' C'est ce qu'elle a prouvé en chaulant ïaticréde et le rôle de Curiat/o dans les Horaees de Cimarosa ; Roméo et Médée.
ŒUVRES DE STENDHAL
sique non eucore expliqué jusqu’ici , s’empare avec la rapidité de l’éclair de l’âme des spectateurs.
Nous arrivons à une particularité bien singulière de la voix de madame Pasla; elle n’est pas toute d'un seul métallo, comme * on dirait en Italie (d’un meme timbre), et cette différence dans les sons d’une même voix est un des plus puissants moyens d’expression dont sait se prévaloir l’habileté de cette grande cantatrice.
Les Italiens disent de cette sorte de voix qu’elle a plusieurs registres ' c’est-à-dire des physionomies différentes, suivant les diverses parties de l’échelle musicale où elle vient se placer. Quand beaucoup d’art et surtout une exquise sensibilité ne servent pas de guides dans l’usage de ces divers registres, ils qe paraissent que des inégalités dans la voix , et forment un défaut choquant qui repousse par la dureté tout plaisir musical. La Todi, Pacchiarotti, et un grand nombre de chanteurs du premier ordre, ont montré jadis comment on pouvait changer en beautés des désavantages apparents, et en tirer des effets d’une originalité séduisante. L’histoire de l’art tendrait même à faire croire que ce n’est pas avec une voix également argentine et inaltérable dans toutes les notes de son extension que l’on obtient le chant vraiment passionné. Jamais une voix d’un timbre parfaitement inaltérable ne pourra atteindre à ces sous voilés et en quelque sorte suffoqués qui peignent avec tant de force et de vérité certains moments d’agitation profonde et d’angoisse passionnée.
Des dilettauti fort instruits qui voulurent bien, à Trieste, m’admettre dans leur société , m’ont répété plusieurs fois que la Todi , l’une des dernières cantatrices du grand siècle *, avait
1. La clarinetie, par exemple, a deux registres. Les sons bas ne semblent pas de la même famille que les sons aigus. Je placerai ici un fait d’bistuire naturelle observé à Londres cette année : les sons aigus de la clarinette et du piano ne troublent nnlleraent les animaux féroces, le lion, le tigre, etc., tandis que les sons bas les font entrer en fureur sur-le-champ. Il semble que pour l’homme reffet contraire aurait lieu. Peut-être les sous bas ressemblent-ils à des rugissements. Voir les expériences faites au Jardin-des-Plantes vers I80j; on donna un concert aux éléphants. Je ne sais si les naluaalistes eurent assez de bon esprit pour rapporter avec simplicité les résultats de cet essai , et pour laisser écliapper une si belle occasion de faire de l’éloquence. Ce sont de terribles gens quand ils veulent être sublimes , et qu’ils voient une croix de plus au bout d’une phrase sonore.
2. Madame Todi chanta i Venise eu 1795 ou 1796, et à Paris en 1799. Il y a, comme vous savez, des gens qui soutienuent que la musique la plus nouvelle est toujours la meilleure, et l’un est bien loin d’étre d’accord sur l'excelleace de 1a niu-
ime voix et un talent tout à fait analogues à celui de madame Pasta.
La Todi eut à lutter avec un miracle de l’art et de la nature ; la Mara ne possédait pas seulement une voix extrêmement belle et molta bravura (un art inlini), mais elle était encore remarquable par une excellente école et beaucoup d’expression. Toutefois, par le suffrage des gens nés pour les arts, lesquels, après un au ou deux, ne manquent jamais de faire partager au public leur manière de voir, la Todi l’emporta sur sa rivale; son chaut avait été plus souvent l’écho de leurs sentiments.
C’est avec une étonnante habileté que madame Pasta unit la voix de tête à la voix de poitrine; elle a l’art suprême de tirer une fort grande quantité d’effets agréables et piquants de l’union de ces deux voix. Pour aviver le coloris d’une plirase de mélodie ou pour en changer la nuance en un clin d’œil , elle emploie le fahetto jusque dans les cordes du milieu de son diapason, ou bien alterne les notes de fahetto avec celles de poitrine. Elle fait usage de cet artifice avec la même facilité de fusion, dans les tons du milieu comme dans les tons les plus aigus de sa voix de poitrine.
La voix de tête de madame Pasta a un caractère presque opposé à sa voix de poitrine; elle est brillante, rapide, pure, facile et d’une admirable légèreté. Eu descendant, la cantatrice peut avec cette voix sniorsarc il canto (diminuer le chant) jusqu’à rendre en quelque sorte douteuse l’existence des sons.
Il fallait des couleurs aussi touchantes à l’âiue de madame Pasta et des moyens aussi puissants pour qu’elle pût atteindre à la force d’expression que nous lui connaissons, expression toujours vraie, et, quoique modérée par les règles du beau idéal ', toujours pleine de cette énergie brûlante et de cette force extraordinaire qui électri.sent tout un théâtre. Mais que d'art il a fallu à cette aimable cantatrice , que d’études lui ont été nécessaires
siqae (les diverses epuques du dernier siècle. Tout le monde peuse, au contraire; que de 1730 à nsn, le chant a atteint le plus haut degré de perfection ; cet art délicieux n’existait plus que chez des gens fort Âgés, ji la Ou du xviii° siècle. Aujourd’hui il y a plusieurs belles voix , et cinq ou six talents pour le chanl : Velluti , madame l'asla, navide , mademoiselle Pisaroni, madame llellor, eic. Leur goAl èst plus sage et plus |iur, et peul-(‘lre leur habileté moins grande que celle des sopraui qui florissaient vers 1770.
1 . Cette pacateaa des gestes et du chaut distingue madame Pasta de toutes les grandes actrices que j'ai vues.
(JËUVRES DE STENDHAL.
pour retirer ces effets sublimes de deux voix tellement opposées!
Cet art se perfectionne sans cesse; les effets qu’il obtient sont tous les jours plus étonnants, et la puissance de ce grand talent sur les auditeurs ne peut désormais que s’accroître; car depuis longtemps la voix de madame Pasta a surmonté tous les obstacles physiques qui pouvaient s’opposer à l’apparition du plaisir musical ; elle séduit aujourd’hui l’oreille de ses heureux auditeurs comme elle sait électriser leurs âmes. Ils lui doivent à chaque nouvel opéra des émotions plus vives, ou des nuances nouvelles du même plaisir. Elle possède l’art d’imprimer une couleur nouvelle, non pas par l’accent des paroles et en sa qualité de grande tragédienne, mais comme cantatrice , à des rôles en apparence assez insignifiants, par exemple le rôle A'Elcia dans Mosè '.
Comme toutes les voix humaines, la voix de madame Pasta rencontre, de temps à autre, certaines positions incommodes dont elle ne peut surmonter la difliculté, ou dans lesquelles tout au moins elle perd ce pouvoir, tellement habituel chez elle, de produire le plaisir musical, et, par le plaisir de l’oreille, l’entraiuement des cœurs. Ces occasions fort rares font désirer encore plus vivement de l’entendre une fois au moins dans un opéra écrit pour sa voix.
Je regarderais comme presque impossible la tâche d’indiquer un ornement mis en usage par madame Pasta qui n’ait pas toutes les grâces de la bonne école et qui ne puisse servir de modèle. Fort modérée dans l’usage des fiorittire, elle ne les emploie que pour augmenter la force de l’expression ; et remarquez que ses fioriture ne durent jamais que juste le temps pendant lequel elles sont utiles. Je n’ai jamais rencontré dans son chant de ces longs agréments qui rappellent un peu les distractions des grands parleurs, et durant lesquels il semble que le chanteur s’oublie, ou que, chemin faisant , il change de pensée. Le public nommera pour moi des chanteurs à réputation , chez lesquels se reproduit fort souvent ce défaut assez plaisant à observer. Je ne veux pas troubler le plaisir des demi-connaisseurs par qui je vois applaudir ces agréments avec transports. Souvent un gorgheggio commence d’une manière légère et rapide et dans le style tout à fait
i . Le uiallre à clianter de madame Pasla , M. Sf^ppa de Milan , esl dans ce moment à Londres . où sa méthode a le plus grand succès.
VIE DE UOSSINl.
bouffe, pour finir bientôt après par la tragédie, et par tout ce qu’il y a de plus sérieux et déplus emporté; ou bien , après avoir commencé avec toute la gravité et le sérieux possibles, ne sachant plus que faire à moitié chemin, ou voit le chanteur se jeter dans la légèreté bouffe. Le même manque dâme inspire ces fautes au chanteur, et empêche le spectateur de s’en apercevoir. C’est une des meilleures épreuves que je connaisse pour juger les amateurs à goiU appris. Lorsque je vois applaudir ces gorgheggi dans la Gazza ladra ou dans Tancréde, je me rappelle l’anecdole d’un seigneur fort connu faisant son travail avec un grand roi , et pendant une heure lui lisant un long rapport sur les attributions de sa charge ; le roi semblait prendre grand plaisir à cette lecture, en apparence assez peu amusante : c’est que le seigneur tenait le papier à l’envers, et dans le fait ne savait pas lire. Tel paraît, à mes yeux, un dilettante qui applaudit avec transport un agrément qui a deux sens opposés, et qui ne dit blanc au commencement que pour dire noir à la fin. La position du personnage est triste ou gaie, et dans les deux cas l’applaudissement est également absurde.
De quels termes pourrais-je me servir pour parler des inspirations que madame Pasta révèle par son chant, et des aspects de passion sublimes ou singuliers qu’elle sait nous faire apercevoir! Secrets sublimes, bien au-dessus de lu portée de la poésie, et de tout ce que le ciseau des Canova ou le pinceau des Corrége peut nous révéler des profondeurs du cœur humain. Peut-on se souvenir sans frémir, du moment où Médée attire à elle ses enfants en portant la main sur son poignard , puis les repousse comme agitée par un remords? Quelle nuance ineffable, et qui , ce me semble, mettrait au désespoir le plus grand écrivain !
Rappellerai-je la réconciliation d’Enrico avec son ami Vanoldo, dans le fameux duetto
É deserto il hosco inturiio ' ;
et la manière dont est amené le sentiment qui fait que Enrico pardonne :
1 . Soirée dn 2 oclob: e 1 823 ; jamais peut-être madame Pasta n’a eu dans ‘on chant des inspirations plus sublimes ; j'ai recounu dans la Rosa bianca plusieurs agréments de la prière de Desdemona.
286 œUVRES DE STENDHAL.
Ah ! cbi puo œirarla in vôlto • E non ardere d’amor !
J'aurais dix passages à noter dans chacun des rôles de madame Pasta. Les douze mesures qu’elle chante dans Tancrède ^ lorsqu’elle paraît sur le char, après la mort d’Orbassan , ne sont rien comme musique, et cependant quelle nuance admirable ! comme ce chant est différent de tout autre ! comme on y voit bien le calme triste qui suit une victoire qui ne donne pas le bonheur à Tancrède, ne prouvant pas l’innocence d’Aménaïde! comme on y discerne bien l’absence de cette vie, de cette animation qui soutenait le jeune guerrier avant le combat , lorsque la nécessité de vaincre pour sauver la vie d’Aménaïde l’enflammait , et lorsqu’un peu de doute de la victoire rempêcbnit en quelque sorte de voir toute l’horreur de son sort !
Pour madame Pasta , la même note dans deux situations de l’âme différentes n’est pas, pour ainsi dire, le même son.
Voilà tout simplement le sublimé de l’art du chant. J’ai vu trente représentations de Tancrède, et le chant de la cantatrice suit de si près les inspirations actuelles de son cœur, que je puis dire, par exemple, du tremar Tancredi, que madame Pasta l’a dit quelquefois avec la teinte d’une douce ironie; d’autres jours, avec l’inflexion de l’homme brave, qui assure qu’il n’y a rien à redouter et qui engage à rassurer la personne qui a des craintes ; quelquefois c’est une désagréable surprise déjà accompagnée de ressentiment, mais Tancrède songe que c’est Aniénaïde qui parle, et la nuance de colère fait place au sourire de la réconciliation.
Ne trouvant pas de langage pour rendre les nuances du chant, l’on voit que j’essaie de prouver leur existence par les nuances du jeu. Je supprime sept à huit longues pages qui m’étaient nécessaires pour faire remarquer trois nuances dédiant différentes à chaque représentation de Tancrède. Les personnes qui auraient eu la patience de lire ces huit pages distingueront d’elles-mêmes ces nuances, et bien d’autres qui m’ont échappé. Cette brochure aura quelques exagérations de moins aux yeux de la partie prosaïque de la société. Ces nuances-là , qui , chez madame Pasta , changent à chaqué représentation de Tancrède, sont Vinfiniment qu’aucun maestro ne peut parvenir à noter. Et quand il ^salerait de l’écrire comme l’a fait Rossiui depuis son arrivés
VIE DE ROSSINl. 287
à Naples en 1815, il est évident que tel nwrdente, tel agrément fort bon en hii-mêine, ne convient pas à l’état où se trouvent la voix et Pâme de l’actrice le soir du 30 septembre. Dès lors, il est de toute impossibilité qu’elle excite les transports du public en exécutant cet agrément à cette représentation du 30 septembre.
Le vulgaire des amateurs veut l’agrément accoutumé à tel passage, et, de quelque manière qu’il soit exécuté, il applaudit. Je ne parle ni de ces gens-là ni à ces gens-là *. Je suis convaincu que même hors de l’Italie, et dans les pays où l'on chante faux à la messe, il y a des dilettanti pour qui un esprit délicat est , si j’ose parler ainsi, comme un microscope qui leur fait voir nettement les moindres nuances du chant.
A de telles personnes je n’ai point d’e.xcuses à faire pour mon enthousiasme. J’aurais bien des pages à écrire si je voulais noter toutes les créations de madame Pasta. J’appelle créations de cette grande cantatrice certains moyens d’expre.ssion auxquels il est plus que probable que le maestro qui écrivit les notes de ses rôles n’avait jamais songé.
Je citerai pour premier exemple l’accent placé sur ce vers,
Avr0 conienio il cor,
dans l’air ombra adorata aspetta de Roméo , et le mouvement plus rapide * imprimé à la cantilène. C’est aussi une belle création que l’inflexion donnée aux vers précédents qui appartiennent à la même scène :
io li sento, mi cliiami A segairii tn l’ombre , etc.
Tous les dilettanti de Louvois se rappellent la scène où madame Pasta employa, pour la première fois, ces nouveaux arti-
1. Dans l'amonr-passion , on parle souvent un langage qu’on n’entend pas soimème ; l’âme se rend visible b l’âme, indépendamment des paroles employées. Je soupçonnerais qu’il y a souvent un efTet semblable dans le cbant ; mais comme en amour le naturel est indispensable, il faut que la voix exécute une chose inventée pour elle, qui ne la gène pas, et que l'âme du cbanteur trouve délicieuse au moment où il chante.