QUALITÉS DE LA VOIX
Un cor de chasse s'entend dans les montagnes d’Écosse, bien au delà de la portée de la voix de l’homme. Voilà le seul rapport sous lequel l’art soit parvenu à surpasser la nature, la force du son. Sous le rapport bien autrement important de l’accentuation et de l’agrément, la voix de l’homme est encore supérieure à tous les instruments, et l’on peut même dire que les instruments ne plaisent qu’à proportion qu’ils parviennent à se rapprocher de la voix humaine.
Il me semble, que si dans un moment de tranquillité pensive et de douce mélancolie, nous voulons interroger notre âme avec soin, nous y lirons que le charme de la voix provient de deux causes :
1° La teinte de passion, qu’il est impossible qu’une voix ne porte pas dans ce qu’elle chante. La voix des cantatrices les plus froides, mesdames Camporesi , Fodor, Festa, etc., exprime toujours, à défaut d’autre sentiment, une certaine joie vague. Je ne cite pas madame Catalani -, sa voix miraculeuse produit cette sorte d’impression qui remplit l’âme à l’aspect d’un prodige. Ce trouble de notre cœur nous empêche d’abord d’apercevoir la belle et noble impassibilité de cette cantatrice unique. On peut se figurer par plaisir, la voix de madame Catalani réunie à l’âme passionnée et au talent dramatique de madame Pasta. En suivant un instant ce roman, on trouvera des regrets, mais en revanche on restera convaincu que la musique est le plus puissant des beaux-arts
2° Le second avantage de la voix, c’est la parole; elle indique
J. Quels jiliisirs ravissants ne devrions-nous pas i Romberg par son violoncelle, s’il avait rime passionnée de Wertiier an lien de Time candide et honnête d’un bon bourgeois allemand 1 Mademoiselle de Schauroth, igée de neuf ans, et pianiste célèbre, annonce tonte la' folie du génie.
à l'imagination des auditeurs le genre d’images qu'ils doivent se figurer.
Si la voix iiuinaine, comparée au.x instruments a moins de force, elle possède à un degré bien autrement parfait le pouvoir de graduer les sons.
La variété des inflexions, c’est-à-dire, l’impossibilité pour la voix, d’étre sans passion, l’emporte de beaucoup à mes yeux sur l’avantage de prononcer des paroles.
Les mauvais vers qui forment un air italien, d’abord, par l’effet des répétitions de paroles, ne sont pas entendus comme vers; c’est de la prose qui arrive à l’oreille des spectateurs ensuite ce ne sont pas les mots les plus forts, tels que je vous hais à la mort, ou je vous aime à la folie, qui font la beauté d’un vers; ce sont les nuances, soit dans la position des mots, soit dans les paroles elles-mêmes, qui prouvent la vérité de la passion et qui réveillent notre sympathie : or, les nuances ne peuvent pas être admises, faute de place, dans les cinquante ou soixante mots qui forment un air italien; donc les paroles ne peuvent jamais être qu'un simple canevas; c’est la musique qui se charge de le couvrir de brillantes couleurs.
Exigez-vous une nouvelle preuve que les paroles ne sont dans la musique que pour y remplir des fonctions très-secondaires, et pour n’y servir eu quelque sorte que comme étiquettes du sentiment? Écoutez un air chanté avec l’accent de la passion, par madame Belloc ou mademoiselle Pisaroni, et le même air chanté un instant après par quelque savante serinette du Nord. La chanteuse froide prononcera les mêmes paroles : io fremo, mio ben, tnorir mi sento; le tout sans dissiper la glace qui pèse sur nos cœurs.
Une fois que nous avons saisi deux ou trois mots qui nous apprennent que le héros est au désespoir, ou au comble du bon heur, fort peu importe que nous entendions bien distinctement les paroles du reste de l'air; l’essentiel, c'est qu’elles soient chantées avec l’accent de la passion. De là vient qu’on assiste avec un sensible plaisir à un opéra bien chanté, quoique les paroles soient dans une langue étrangère ; il suffit qu’une personne de la loge vous donne le mot des principaux airs. C’est ainsi que
1. Transcrire dans la parliiion des Horacet, les paroles de l'air célèbre Quelle fupille tenere, telles qu’elles sont chantées.
ŒUVRES DE STENDHAL
l'on peut voir avec plaisir un excellent acteur tragique jouant dans une langue dont on comprend à peine quelques paroles. Je conclurai de ces observations que Yaccent des paroles a beaucoup plus d’importance en musique que les paroles elles-mêmes.
L’expression est le premier mérite d’un chanteur.
Tous les succès que l’on peut obtenir dans l’art du chant, sans ce genre de mérite ou avec une faible part d’expression, sont de peu de durée, ou peuvent se rapporter à une partialité accidentelle de la part des spectateurs, et qui provient de quelque cause étrangère à l’art : la beauté d’une actrice, ses bons sentiments politiques, etc., etc.
On cite en Italie des prophéties singulières, et dont l’accomplissement a été ponctuel. Un amateur de Naples parlant de deux cantatrices, l’une portée aux nues par le public, l’autre à peine tolérée, s’écria au milieu du parterre de San-Carlo, dans un de ces mouvements d’indignation passionnée et d’enthousiasme qui ne sont pas rares en ce pays : > Encore trois ans, et « vous mépriserez ce que vous applaudissez ; encore trois ans, et « vous porterez aux nues ce que vous négligez. » A peine dixhuit mois s’étaient écoulés, que la prophétie était accomplie ; la cantatrice qui chantait avec expression l’avait entièrement emporté sur celle qui avait reçu de la nature une beaucoup plus belle voix. C’est à peu près comme dans la société un très-bel homme et un homme-d’infiuiment d’esprit. La même révolution dans le goût du public napolitain aurait eu lieu, quoique moins rapidement, si la cantatrice sans expression, au lieu d’une voix superbe (don gratuit du hasard ) avait chanté di bravura (avec beaucoup d’acquis).