LA DONNA DEL LAGO
' On peut dire qu’à Naples, après Y Élisabeth, les pièces de Rossini n’ont réussi qu’à force de génie. Son principal mérite était d’avoir un style différent de celui de Mayer et des autres . compositeurs savants et sans idées qui l’avaient précédé. Dans le genre ennuyeux de l’opéra séria , il portait une vje inconnue avant lui. Peut-être, sans le mécontentement public contre Barbaja et tout ce qui tenait à son entreprise, Rossini serait-il négligé. Je l’ai vu se trouver mal à cause des sifflets. C’est beaucoup pour un homme en apparence si indifférent, et d’ailleurs si sûr de son mérite. C’était à la première représentation de la Donna del Lago, opéra tiré d’un mauvais poème de Walter Scott.
Ce jour-là , le premier sentiment fut de plaisir. La première décoration représentait un lac solitaire et sauvage du nord de r^k;osse sur lequel la Dame du Lac , fidèle à son nom , se promène seule dans une barque qu’elle dirige elle-même. Cette décoration était un chef-d’œuvre. Toutes les imaginations furent transportées en Écosse et prêtes à s’occuper d’aventures ossianiques. Mademoiselle Colbrand, tout en faisant voguer sa barque avec beaucoup de gr^ce, chanta son premier air, et fort bien. Le public mourait d’envie de siffler, mais il n’y avait pas moyen.
Le duetto qui suit avec Davide fut chanté avec beaucoup d’art. Enfin Nozzari parut; il entrait par le fond de la scène, qui, ce soir-là, se trouvait à une distance vraiment prodigieuse de la rampe. Son rôle commençait par un port de voix. Il donna un éclat de voix magnifique, et d’une force à être entendu dé la rue de Tolède; mais comme lui-même, du fond de la scène, n’entendait pas l’orchestre, ce port de voix se trouva à un quart de ton peut-être au-dessous de ce qu’il devait être. Je me rappelle encore . le cri soudain du parterre et sa joie d’avoir un prétexte pour siffler. Une ménagerie de lions rugissants à qui l’on ouvre les barreaux de leur cage , Éole déchaînant les vents en furie , rien ne
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peut donner une idée, même imparfaite, de la fureur d'un public napolitain offensé par un son faux , et trouvant une juste raison pour satisfaire une vieille haine.
L’air de Nozzari était suivi de l'apparition d’une quantité de bardes, qui vrenuent animer à la guerre l'armée écossaise qui marche au combat. Rossini avait eu l’idée de lutter avec les trois orchestres du bal de Don Juan ; il avait divisé son harmonie en deux parties, savoir, le chœur des bardes, et la marche militaire avec accompagnement de trompettes qui, après avoir paru séparément, sont entendues en même temps Ce jour (4 octobre 1819) était un jour de gala; le théâtre était illuminé, la cour n’y était pas ; rien ne pouvait retenir l’extrême gaieté des jeunes officiers qui remplissent par privilège les cinq premières banquettes du parterre, et qui avaient bu à la santé du roi en sujets loyaux et fidèles. L’un de Ces messieurs, au premier son des trompettes, se mit à imiter, avec sa canne, le bruit d’un cheval au galop. Le public saisit cette idée, et à l’instant le parterre est plein de quinze cents écoliers qui imitent de toutes leurs forces et en mesure le bruit d'un cheval au galop. Les oreilles du pauvre maître de musique ne purent tenir à un tel tapage; il se trouva mal.
La même nuit, pour tenir un engagement contracté quelque temps auparavant , il dut monter en voiture et courir en toute • bâte à Milan. Quinze jours après, nous sûmes qu’en arrivant à Milan , et sur toute la route, il avait répandu la nouvelle que la Donna del Logo était allée aux nues. Il croyait mentir, et il doit avoir tous les honneurs du mensonge; cependant il disait vrai. Le 5 octobre, le public si éclairé de Naples avait senti toute l’étendue de sou injustice; il applaudit l’opéra comme il mérite de l’être, c’est-à-dire avec transport. On avait diminué de moitié le nombre des trompettes qui accompagnaient les bardes, et qui, le premier soir, étaient réellement assourdissantes.
Je me souviens que nous autres bonnes gens, nous nous disions le soir du a octobre, à la soirée de la princesse de Belmonte : « Au moins si ce pauvre Rossini pouvait savoir son succès en « route, il serait consolé! quel triste voyage il va faire! » Nous avions oublié le gasconisme du personnage.
1. Je troDve plus de difficotié vaincue dans Moz^irt, et un cITei plus clairet plus agréalile chez llossiui.
Si je n’étais pas honteux de la grosseur démesurée de la présente brochure, Je hasarderais une "analyse suivie de la Donna del Logo. Cest un ouvrage plutôt épique que dramatique. La musique a vraiment une couleur ossianique et une certaine énergie sauvage extrêmement piquante. Après la chute du premier jour, on ne se lassa pas d’applaudir la cavatine et duetto
O matatini albori,
chanté par Davide et mademoiselle Colbrand. Il y règne une fraîcheur et une bonne /oi de sentiment d’un effet délicieux.
Le chœur de femmes
Di nibaca donzella ,
le petit duetto
Le mie barbare vicendc,
de Davide et mademoiselle Colbrand , l’air
O qaanie lagrime !
de mademoiselle Pisaroni , sont des chefs-d'œuvre.
Le finale est extrêmement remarquable et vraiment original. Ou admira dans le second acte le terzetto
Alla ragion deb'reda!
et l’air
Ah si pera,
de mademoiselle Pisaroni , à qui cet opéra valut le rang de cantatrice de premier ordre.
Les passions sont moins vives dans cet opéra que dans Otello, mais les cantilènes me semblent plus belles. Le chant est en général plus spianato, plus simple ; par exemple, l’air délicieux et si tendre :
Ma dov’ è coici che accende?
Les dilettaiiti de IVaples jugèrent que, dans la Donna del Lago, Rossini avait fait un pas pour revenir au style de sa première jeunesse, au système dans lequel sont écrits Y Inganno felice, et le Demetrio; sur quoi je ferai observer que Demetrio e Polibio et surtout Tancrède sont écrits dans le style qui , à mes yeux.
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est le plus beau, dans le mélange proportionnel de mélodie et d’harmonie le plus favorable pour l'effet ; ce qui ne veut nullement dire que Tancréde présente les meilleures idées possibles, et que ce soit le meilleur opéra de Rossini. 11 acquit depuis plus de profondeur et d'énergie, inais ses idées sont un peu déparées par les effets d’un faux système.
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