CHAPITRE XLI
OPINIONS DE BOSSINI SUR QUELQUES GRANDS MAItRES SES CONTEMPORAINS. — CARACTÈRE DE ROSSINI.
Rossiui adore Ciniarosa, ii en parle les larmes aux yeux.
L’Iiomme qu’il respecte le plus comme compositeur savant, c'est M. Chérubini de Paris. Que n’eût pas fait ce grand maître, si, en devenant sensible à l’harmonie allemande, son âme n’eût pas perdu tout amour ou plutôt toute sensibilité pour la mélodie de sa patrie !
Si Mayer écrivait encore, Bossini en aurait peur; Mayer, en revanche de cette preuve d’estime , aime tendrement son jeune rival et avec toute la bonne foi d’un cœur bavarois.
Rossiui a une très-haute opinion de M. Pavesi, quj a écrit des morceaux de la première force; il déplore le sort de cet artiste, qui , jeune encore , est forcé à l’inaction par une sauté languissante. J’ai ouï dire à l’auteur du Barbier qu’il n’y a rien à faire après Fioraventi , dans cette sorte de style bouffe qui s’appelle nota e parola. 11 ajoutait qu’il ne concevait rien de plus absurde au monde que la prétention de vouloir essayer de la musique bouffe, après le point de perfection absolue où Paisiello, Cimarosa et Guglieimi ont porté ce genre.
Il est évident d’après cet aveu , qu’il ne voit pas l’existence d’une nouvelle sorte de beau idéal. Les hommes ont trop peu changé depuis Guglieimi, continue Rossini, pour qu’il soit possible de leur présenter une nouvelle sorte de beau idéal; attendons que dans cinquante ans un nouveau public proclame de nouvelles exigences, alors nous le servirons chacun suivant notre génie. J’abi ége un peu le raisonnement de Rossini, mais je n’en altère pas le sens général. Je le vis un jour soutenir à ce sujet .une thèse furibonde contre un pédant de Berlin, qui opposait des phrases de Kant aux sentiments d’un homme de génie. Je voudrais bien à ce sujet que le nord rentrât un peu eu lui-méme et se jugeât, lui, sa gaieté et sa capacité pour la musique. Il trouve
trop bouffonnes certaines parties de la musique deRossini( le A/irotr, décembre 1821, parlant du finale :cra cra de Vltatiana in Algeri, dont le style n’est pourtant que de mezza carat iere). Quels signes de détresse n’auraient pas donnés ces pauvres littérateurs du Nord , s’ils se fussent rencontrés face à face avec la vraie musique bouffe, avec l’air Signor si, lo genio è bello '! du pédant dans la Scvjfiara de Paisiello, ou l’air Amicone del mio core de Cimarosa, etc., etc.! Quand on est insensible à ce point aux prodiges d’un air, ne serait-il pas prudent et philosophique de se taire?
Que le Nord s’occupe de sociétés bibliques et d’idées d’utilité, et d’argent; qu’un pair d’Angleterre, riche de plusieurs millions, passe une journée à discuter gravement avec son homme d’affaires, une réduction de vingt-cinq pour cent à faire à ses nombreux fermiers; le pauvre Italien qui voit ses chaînes rivées et les tyrannies qu’il endure redoublées par l’influence de ces gens si humains et si pieux, sait ce qu’il doit penser de tant de vertu*. Il jouit des arts, il sait godter le beau sous toutes les formes dont la nature se plaît à l’environner, et regarde l’homme triste du Nord avec plus de pitié que de haine. Que voulezvousf ces gens tristes et pieux commandent à huit cent mille barbares qui aiment mieux notre climat que leurs neiges, me disait en baissant la tête le plus aimable des pauvres habitants de Venise; notre seule vengeance, c'est qu’ils crèvent d'ennui.
Que l’homme puissant, du haut de son noble orgueil et du milieu de son luxe, abaisse un regard de pitié sur le pauvre Rossini qui, en treize ans de travaux sans relâehe. et en ne se permettant jamais aucune dépense inutile, n’a pu arriver à mettre de coté soixante ou quatre-vingt mille francs pour ses vieux jours. Je répondrai : pauvreté n’est pas malheur pour un grand homme; un piano ou un sot suffit à son amusement. Quelque part qu’il se présente en Italie , dans la plus chétive auberge comme dans le salon d'un prince, le nom de Rossini suffit pour attirer tous les yeux ; on lui cède toujours lu première place, ou celle qu’il occupe devient la première; il se voit
I . En napolitain , le pédant dit é la niarcbande de modes ; C’est nne belle idée que tn as U de m'aimer ! Tu auras beau courir.le monde, que pourras-tu trouver de comparable b moi? Sera-ce en Asie? sera-ce en Amérique? etc.
3. Voyage de Sbarp etd'Eustace, proclamation de lord ^entinck aux Génois; les amiraux Nelson et Caraccioli; Anecdote du cadavre debout sdr la mer.
ŒUVRES DE STENDHAL
l'objet (Je transports et d’égards venant du cœur, que le plus grand seigneur n'obtient plus aujourd'hui en Italie qu'autant qu’il dépense gaiement cent mille francs par an. Rossini, jouissant |)ar la gloire de tous les avantages de la grande opulence, ne voit sa pauvreté que lorsqu’il pense au nombre de pièces d’or qu’il possède. C’est à cause du rang unique qu’il occupe eu Italie, qu’il était si gauche de lui conseiller de venir à Paris, où, après avoir été la chose curieuse pendant six semaines, il serait bien vite retombé à la suite de cinq cents conseillers d’État, ambassadeurs, généraux, etc., tous personnages plus importants que lui. En Italie, toutes les places ne sont que des mascarades aux yeux de la société, qui n'estime exactement que l’argent qu’elles rapportent.
Avant son mariage avec M'ic Colbrand (1821), qui lui a apporté vingt mille livres de rentes, Rossini n’achetait que deux hahits par an ; du reste, il avait le bonheur de ne jamais songer h la prudence : or, qu’est la prudence autre chose pour un homme peu riche que /a peur de manquer ? Que les gens qui se proclament raisonnables fassent donc leur plaisir le plus doux de ce sentiment agréable ; la peur. Ro.ssini, sûr de son génie, vivait au jour le jour et sans songer au lendemain. 11 peut être à la mode dans le Nord, mais jamais il ne plaira bien intimement à des gens si différerits de lui. Ce qui peut arriver, c’est qu’il se forme une nouvelle génération moins affectée, moins prosternée devant la noblesse du style et qui ne s’épouvante pas tant du era cra du finale de Vltaliana in .dlgeri. Alors ou comprendra en France, 1" Xehonliènr, 2“ le génie italiens.
Rossini et tous les Italiens estiment Mozart, mais pas autant que nous, mais plutdt comme symphoniste incomparable, qu’en sa qualité de compositeur d’opéras. Us n'en parlent jamais que comme d’un des plus grands hommes qui aient jamais existé; mais même dans D. Juan, ils trouvent les défauts de l’école allemande, c'est-à-dire pas de chant pour les voix; du chaut pour la clarinette, du chant pour le basson, mais rien ou presque rien pour cet instrument admirable lorsqu'il ne crie pas : la Voix humahic.
J’ai entendu Rossini parler avec un accent sérieux, ce qui n’est pas peu dire pour lui, du seul talent qui edt pu balancer sa réputation et s’en faire une égale, Ôrgitano; cet aimable jeune homme annonçait au monde un successeur de Cimarosa, lors-
qu’il tut enlevé dans la Heur de la jeunesse ( 1803), nouvel exemple des dangers du génie. Il faut une organisation toute particulière, toute la folie et le feu des passions fortes, et cependant que ces passions ne vous dévorent pas dès l’entrée dans la vie. J’ai honte de cette phrase qui, en italien, serait toute simple.
Pour Paisiello, Rossini en parle comme du plus inimitable des hommes. Ce fut le génie du genre simple et de la gnice na’ive, et il a rendu sa manière désormais impossible. Paisiello a obtenu les effets les plus étonnants avec la plus grande simplicité possible de mélodie, d’harmonie et d’accompagnements. Il ii’y a plus de mélodie simple à entreprendre, dit Rossini; dès qu’on y songe un quart d’heure il se trouve qu’on retombe dans • Paisiello et qu’on le'copie avant de le connaître. Rossini peut parler savamment des ouvrages de tous les maîtres; il lui sutlGt d’avoir joué une seule fois sur le piano, une partition quelconque pour la savoir par cœur et ne plus l’oublier. Aussi, sait-il tout ce qui a été écrit avant lui; et cependant ou ne voit jamais d’autre papier de musique dans sa chambre que du papier blanc rayé. ’
Quel que soit le mot que la postérité dise sur Rossini, elle ne pourra s’empêcher de convenir qu'il" est, pour la facilité du travail, ce que fut Paisiello pour la simplicité des mélodies.