‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 67 sur 84 · DU STYLE DE BOSSINF · texte numérisé non relu

DU STYLE DE BOSSINF

Avant de finir, il faudrait dire un mot des particularités du style de Rossini ; c’est là une des nécessités de mon sujet. Parler peinture dans un livre et louer des tableaux est déjà d’une diffi* culté épouvantable; mais les tableaux laissent au moins des souvenirs distincts, même aux sots. Que sera-ce de parler musique ! A quelles phrases singulières et ridicules ne sera-t-on pas conduit ? — Le lecteur pense qu’il n’ira pas chercher les exemples bien loin.

La bonne musique n’est que notre émotion. Il semble que la musique nous fasse du plaisir en mettant notre imagination dans la nécessité de se nourrir momentanément d’illusions d’un certain genre. Ces illusions ne sont pas calmes et sublimes comme celles de la sculpture , ou tendres et rêveuses comme celles des tableaux du Corrége.

Le premier caractère de la musique de Rossini est une rapidité qui éloigne de l’âme toutes les émotions sombres si puissamment évoquées des profondeurs de notre âme par les notes lentes de Mozart. J’y vois ensuite une fraîcheur qui, à chaque mesure, fait sourire de plaisir. Aussi toutes les partitions semblent-elles lourdes et ennuyeuses auprès de celle de Rossini. Si Mozart débutait aujourd’hui, tel serait le jugement que nous porterions de sa musique. Pour qu’il pût nous plaire, il faudrait l’entendre quinze jours de suite; mais on le sifflerait dès le premier. Si Mozart résiste à Rossini, si nous le préférons souvent, c’est qu’il est fort de notre antique admiration et dü souvenir des plaisirs qu'il nous a donnés.

Ce sont en général les caractères les plus insensibles à la crainte du ridicule qui préfèrent hautement Mozart. Les amateurs vulgaires en parlent comme les littérateurs vulgaires de Fénelon. Ils le louent, et seraient au désespoir d’écrire comme lui.

Si la musique de Rossini n’est jamais pesante, elle lasse bieu

OEUVRES DE STENDHAL

vite. Les’ amateurs les plus distingués d'Italie qui reiitendent depuis douze ans , commencent depuis quelque temps à demander du nouveau. Que sera-ce dans vingt années d’ici , quand le Barbier de Séville sera aussi vieux que le Matrimonio segreto ou le Don Juan ?

Rossini est rarement triste , et qu’est-ce que la musique sans une nuance de tristesse pensive ? .

/ am never mertj when / hear sweel musick ' (Merchant of Venice), a dit celui des poètes modernes qui a le mieux connu le secret des passions humaines, l’auteur de Cymbeline et d'Olello.

Dans ce siècle expéditif, Rossini a un avantage; il se passe d’attention.

Dans un drame où la musique cherche à exprimer la nuance ou le degré de sentiment indiqué par les paroles, il faut prêter quelque attention pour être ému, c’est-à-dire pour avoir du plaisir. Il y a même quelque chose de plus rigoureux, il faut avoir de l’âme pour être ému. Dans une partition de Rossini, au contraire, où cliaque air ou duelto n’est trop souvent qu’un brillant morceau de concert ’, il ne faut que le plus léger degré d’attention possible pour avoir du plaisir ; et, chose bien avantageuse, la plupart du temps il n’est pas nécessaire d’avoir ce que les gens romanesques appellent de l’âme.

- Je sens bien que j’ai besoin de justifier une assertion aussi hardie. Voulez-vous ouvrir le piano et vous rappeler, dans le Matrimonio segrelo*, Carolina se trouvant heureuse avec son amant à la première scène du premier acte ? Elle fait une réflexion tendre sur le bonheur dont ils pourraient jouir :

Se amor si gode in pace.

Ces paroles si simples ont produit une des plus ’ bèlles phrases musicales qui existent au monde. Rosine , dans le Barbier de Séville , trouve sou amant fidèle après l’avoir cru , dans toute la force du terme, un monstre d’ingratitude comme de bassesse, un homme qui la vendait au comte Almaviva ; Rosine, dans ce moment de bonheur, l’un des plus ravissants qu’il soit donné à l’âme

1. O Je ne puis tire gai (|uaiid j'cnictids une douce mélodie. •

2. Surlout dans les opéras écrits il Naples pour mademoiselle Colbiand.

3. Si je cite souvent /e Uariage secret, c’est qu’il est an nombre des trois ou quatre opéras parfaitement bien connus des quatre ou cinq cents dUettanli auxquels je m’adresse.

VIE DE ROSSINl.

luimaine de connaître; l’ingrate Rosine ne trouve à nous clianler que des fioritures, apparemment celles que madame Giorgi, la première Rosine, exécutait avec grâce. Ces fior U lires, tVigiien d’un joli concert, ne sont sublimes pour personne, mais Rossiui a voulu les faire amusantes pour tout le monde, et il y a réussi. Il n’a pas d’excuse; le bonheur dont je parle est trop grand pour n’être que de la joie. Tel est le principal defaut de sa seconde manière ; il compose ses partitions en écrivant les agréments que les chanteurs étaient dans l’habitude d’ajouter ad libitum aux chants des autres maîtres. Ce qui n’était qu’un accessoire plus ou moins agréable, il en fait souvent le principal. Voyez les battements si fréquents dans les rôles de Galli {[taliana in Àlgeri, SigiUara, Turco in Italia , Gazza ladra, Maometto , etc.). Il faut convenir que ces agréments ont une rare élégance, beaucoup de rapidité, souvent une fraîcheur séduisante, et changent avec succès un terzetto ou un air qui devrait avoir la couleur de tel sentiment, en un très-joli et très-brillant morceau de concert. Est-on curieux d’arriver à la même vérité par une autre route? Rossini , comme tous les autres maîtres, a écrit ses opéras dans la confianctt que les deux aetes seraient séparés par une heure et demie de ballet ou d’entr’acte. En France, où |e naturel n’est pas ce qui brille le plus dans la recherche des plaisirs, on croirait n’avoir pas as.sez de passion pour Rossini, si l’on n’écoutait pas de suite et sans désemparer, trois heures de sa musique. Cet excès musical, présenté avec tant d’esprit au public de l’Europe qui a le moins de patience et les meilleurs danseurs, est insupportable lorsqu’on représente Don Juan ou tel autre ouvrage passionné. Il n’est personne qui n’ait mal à la tête et qui ne soit mortellement fatigué à la On des quatre actes des Nozze di Figaro; on croit être lassé de la musique pour huit jours : on est au contraire à mille lieues de ces mauvaises dispositions, quand on vient d’entendre de suite les deux actes de Tancrède ou de \' Élisabeth. La musique de Rossini, qui à chaque instant s’abaisse à n’étre que de la musique de concert, s’accommode fort bien du bel arrangement du théâtre de Paris et sort brillante de cette épreuve. Dans tous les sens possibles, c’est de la musique faite exprès pour la France , mais elle travaille tous les jours à nous rendre dignes d’accents plus passionnés.

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