VIF. DE ROSSINI
enfin à la cour déserte et remplie de hautes herbes où l’on avait caché le corps de son amant; un reste de vie semblait l’animer encore. Une tradition populaire assurait que s’il se trouvait quelqu’un d’assez dévoué pour faire le sacrifice de sa propre vie, on pouvait, en suçant une plaie faite par les poignards empoisonnés de l’Orient, sauver le blessé. Isnelda connaissait les poignards de ses frères, elle se jelte sur la poitrine de son amant, elle y puise un sang empoisonné; mais elle y trouve la mort sans parvenir à le rappeler à la vie. Au bout de quelques heures, lorsque ses femmes inquiètes de son absence arrivèrent auprès d’elle, elles la trouvèrent étendue sans vie auprès du cadavre de celui qu’elle avait aimé. . i
Voilà l’amour qui est digne d’inspirer les beaux-arts.
Naples, comparée à .Milan et indépendamment du climat, n’a pour .soi que l’admirable Casaciello ', et sa manière de jouer un ancien opéra de Paisiello, le seul avec la Nina, je crois, qui vive encore aujourd'hui. Si vous n’avez jamais ri de votre vie, dirais-je à ce gros esquive anglais qui se perd en raisonnements sur l’utilité des Sociétés bibliques ou sur rimmoralité des Français, allez à Naples voir Casacia dans la Scuffiara o sia la Modisia raggiratrice.
Plusieurs causes contribuent à augmenter la disposition naturelle de l'Italien pour la musique. Comment lire, dans un pays où la police intercepte les trois quarts des livres, et note ensuite sur un livre rouge, les imprudents qui lisent l’autre quart? On ne lit donc pas en Italie; toute véritable discussion est prohibée, et un livre, à force de déshabitude, est devenu pour les jeunes gens une corvée dont la .seule apparition fait frémir. Or, un livre, le plus mauvais pamphlet, distrait l’homme de ses pensées, et essuie, pour ainsi dire, goutte à goutte la sensibilité à mesure qu’elle est produite par les événements de la vie, et avant qu’elle forme le torrent des passions. La sensibilité détruite par les distractions n’a le temps de s’exagérer le prix de rien.
Par l’absence forcée de toute lecture, dans un pays écrasé sous la double tyrannie des prêtres et des gouvernements, et pavé d’espions, le pauvre jeune homme n’a pour distraction que sa voix et son mauvais clavecin ; il est forcé de penser beaucoup
1. Les Casaciello sont comme les Vesiris; celui qui regue aux Flortnlint, le Feydeau de Naples, est le troisième du nom.
ŒUVRES DE STENDHAL
aux itnpressions de son Sine; c’e^ la seule nouveauté qui soit à sa disposition. '
Ce jeune Italien, à force de regarder ses sentiments dans tous les sens, observe et surtout sent des nuances qui lui auraient échappé si, comme l’Anglais, il eût trouvé sur sa table pour se distraire une page de Quentin Durward, ou un article du Morning-Chronicle ; car il s’en faut bien qu’il soit toujours agréable au premier abord de songer aux sentiments qui nous agitent. On centuple ses peines en les analysant et l’on diminue son bonheur. Mais à Naples, je ne vois exactement qu’une distraction non prohibée aux passions que le climat met dans les cœurs; c’est la musique , et encore cette distraction n'est-elle qu'une autre expression de ces mêmes passions, et tend-elle à augmenter leur poignante énergie.