DES GENS DU NORD, PAR RAPPORT A LA MUSIQUE
La prudence tue la musique; plus il y aura de passion chez un peuple, moins il y aura de réflexion et de raison habituelles, plus on y aimera la musique.
Le Français est léger et vif, mais il est fort occupé ; toutes les carrières sont ouvertes à son ambition; d’ailleurs l’homme le plus riche joue à la rente. Le Français a la gloire des armes comme celle des lettres ; le nom de Marengo est aussi célèbre en Europe que celui de Voltaire; dan§ le monde, c’est-à-dire dès qu’on est trois personnes, il songe à sa vanité, soit pour lui préparer des triomphes, soit pour lui éviter des malheurs. Il passe son temps le plus sérieusement du monde à songer au succès probable d’un calembour, et la réflexion et la prudence ne l’abandonnent jamais. Même dans sa gaieté la plus folie, jamais il ne se livre entièrement et tête baissée aux entraînements du moment et au risque de tout ce qui en peut arriver. Il est fort aimable dans la société, mais la société est devenue pour lui la première des affaires*. C’est le peuple le plus •spirituel, le plus agréable et jusqu’ici le moins musical de l’univers.
L’Italien, plein de passions, l’Allemand toujours entraîné par son imagination vagabonde et qui se passionne à force d'imaginer, sont au contraire des peuples fabriqués exprès pour les illusions que fait naître un duetto de Rossiui ou un air charmant de Paisiello. 11 y a cette différence dans leur musique, que le froid ayant donné des organes plus grossiers à l’Allemand, sa musique sera plus bruyante. Le même froid qui glace les forêts de la Germanie et l’absence du vin l’ayant privé de voix, et son gouvernement paternellement féodal lui ayant fait con-
1. ÜD sot il mes côtés est content du manvais spectacle qu’on nous donne ce soir an Gymnase, me dit Giuasco; il n’a rien vu d’aussi amusant de tonie la journée. Moi, j'ai va des choses charmantes et souvent d’une angélique beauté, grâce â mon imagination lolle. 11 est vrai que j’ai l’air gauche dans un salon.
ŒUVRES DE STENDHAL
tracter l'habitude d’une patience sans bornes, c’est aux instruments qu’il demande des émotions'. L’Italien croit en Dieu quand il a peur, et il songe toujours à tromper parce qu’il s"e trouve opprimé toute sa vie juir les tyrannies les plus minutieuses et les plus implacables. L’Allemand, au contraire, ne trompe jamais et croit tout ; et plus il raisonne, plus il croit. iM. dé G’*n, le premier jurisconsulte de l’Allemagne, a vu des revenants dans son cbâtéau. L’Allemand a hérité des Germains de Tacite une bonne foi incroyable; ainsi tout Allemand, avant d’épouser sa femme, lui fait la cour trois ou quatre ans de suite d'une manière publique. En France, il n’y aurait jamais de mariages; il est rare qu’ils manquent en Allemagne. Une fille des hautes classes boude son amant et le gronde sérieu^Sement si elle le surprend à ne pas croire aux Balle.'i magiques du Freyschûtz *. M. le comte de W***, jeune diplomate fort distingué et trèsbel homme, racontait devant moi que lui et ses frères, à l’âge de dix-sept ans, ne manquaient pas tous les ans, de jeûner la nuit du 9 novembre, et d'aller le lendemain dans une certaine vallée du Hartz pour y fondre des' balles magiques, la tête couronnée de lierre, et avec les cérémonies voulues par la tradition. Ils étaient ensuite tout étonnés quand, tirant à six cents pas de distance, sur un sanglier dans la forêt de Kordheim, ils manquaient leur coup. Et cependant , ajoutait en riant l’aimable comte de AV***, je ne suis pas plus sot qu’un autre.
L’Anglais est attristé par sa bible ; ses évêques et ses lords lui défendent, depuis LocAe, de s’occuper de logique. Dès qu’on lui parle de quelque découverte intéressante, de quelque théorie sublime, il vous répond ; A quoi cela me servira-t-il aujourd'hui? Il lui faut uhe utilité pratique et dans la journée. Comprimés par la nécessité de travailler incessamment pour ne pas mourir de faim et manquer d’habits, les gens de la classe où l’on a de l’esprit n’ont pas une minute à donner aux arts; voilà de grands désavantages. Les jeunes gens d’Italie et d’Allemagne , au contraire, passent toute leur jeunesse à faire l’amour, et niêine ceu.x qui travaillent le plus sont peu gênés , si l’on compare leurs lé-
t. Le jenne Kreuizcr de Vicmie a fait une caiilate sublime ; c’est une des espérances de la musique. Si la vanité on l’avarice ne géteiit pas Delphine Sbaurolt, et si elle va en Italie, elle sera la Pagauini du piano.
2. Madame la comtesse de ***', prés Halberstadt. Le FrcyschtlU est une tradition populaire dont J. Paul a fait un roman louchant, et ilaria Wekr un opéra bruyant.