‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilettante;Chapitre 52 sur 87 · DU STYLE DE MOZART · texte numérisé non relu

DU STYLE DE MOZART

Aujourd'hui, en 1823, les Italiens, après une belle résistance de dix ans, ayant cessé d'être hypocrites en parlant de Mozart, leur voix mérite d'être comptée, et leur jugement pris en considération.

Mozart n'aura jamais en Italie le succès dont il jouit en Allemagne et en Angleterre ; c'est tout simple, sa musique n'est pas calculée pour ce climat ; glle est destinée surtout à toucher, en jprésentant à l'âme des im ages mélan coliques , et qui font

songer aiix mal heurs de la plus aim able et de la plus tendre des pas sions. Or l'amour n'est pas le même à Bologne et à Kônigsberg ; il est beaucoup plus vif en Italie, plus impatient, plus emporté, se nourrissant moins d'imagination. Il ne s'y empare pas peu à peu, et pour toujours, de toutes les facultés de l'ftme ; il l'emporte d'assaut, et l'envahit tout entière et en un instant : c'est une fureur * ; or la fureur ne peut pas être mélancolique, c'est l 'excès de toutes les forces^ et la mélancolie en est l'absence. L'amour italien n'a encore été ^S peint, que je sache, dans aucun roman, et de là '^ T, vient que cette nation n'a pas de romans. Mais elle a Cimarosa, qui, dans le langage du pays, a peint l'amour supérieurement, et dans toutes ses nuances, depuis la jeune fille tendre, Hal tu sai ch^ û> t^iVo

în penSf de Carolina, dans le Matrimonio segreto^ jusqu'au vieillard, fou d'amour^ lo çenia *per sposarti. J'abandonne ces idées sur la différence de l'amour dans les divers climats, qui nous mèneraient a une métaphysique infinie. Les âmes faites pour comprendre ces sortes de pensées,, qui sont presque des sentiments, m'entendront de reste, sur le peu que j'en ai dit ; quant aux autres, et c'est l'immense majorité, elles n'y verr ront jamais que de la métaphysique ennuyeuse ; tout au plus, si la mode en venait, elles daigneraient apprendre par cœur une vingtaine de phrases^ sonores sur cet objet, mais je ne me sens pas d'hu-^ meur à faire des phrases pour ces sortes de gens.

Revenons à Mozart et à ses chants pleins de violence^ comme disent les Italiens. Il a paru sur l'horizon avec Rossini, vers l'an 1812 ; mais j'aigrand'peur qu'on ne parle encore de lui quand l'astre de Rossini aura pftli. C'est qu'il a été inventeur de tous points * et dans tous les sens ; il ne ressemble à personne, et Rossini ressemble encoreun peu à Cimarosa, à Guglielmi, à Haydn.

La science de l'harmonie peut faire tous les progrès qu'on voudra supposer, on verra toujours avec étonnement que Mozart est allé au bout de toutes les routes. Ainsi, quant à la partie mécanique de son art, il ne sera jamais vaincu. C'est comme un peintre qui entreprendrait de faire mieux que le Titien, pour la vérité et la force * des.

couleurs ; ou mieux que Racine, pour la beauté des vers, la délicatesse et la convenance des sentiments. Quant à la partie morale, Mozart est toujours sûr d'emporter avec lui, dans le tourbillon de son génie, les âmes tendres et rêveuses, et de les forcer à s'occuper d'images touchantes et tristes. Quelquefois la force de sa musique est telle, que l'image (présentée restant fort indistincte, l'âme se sent tout à coup envahie et comme inondée de mélancolie. Rossini amuse toujours, Mozart n'amuse ~ -^ —

iamais ; c'est comme une maîtresse sérieuse et [souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à cause de sa tristesse : ces femmes-là. O u manquent tout à fait d e faire effet, et passent /SOUS le nom de prudes , ou, si elles touchent une '' fois, font une impression profomie et s'emparent \ de l'âme tout entière et pour toujours. Mozart est â^a mode dans la haute société, qui, quoique nécessairement sans passions, prétend toujours faire croire qu'elle a des passions, et qu'elle est éprise des grandes passions. Tant que cette mode durera, l'on ne pourra pas juger avec sûreté du véritable effet de sa musique sur le cœur humain. En Italie, il y a certains amateurs qui, quoique en petit nombre, parviennent, à la longue, à faire l'opinion dans les beaux-arts. Leur succès vient : 1° de ce qu'ils sont de bonne foi ; 2° de ce que peu à peu leur voix se fait entendre de tous les esprits faits pour avoir une opinion, et qui n'ont besoin

que de l'entendre énoncer ; 3^ enfin, de ce que, pendant que tout change autour d'eux, suivant les caprices de la mode, eux n'élèvent jamais la voix, mais, quand ils sont interrogés, répètent toujours et avec modestie le même sentiment.

Ces gens-là * ont été amusés par Rossini, ils ont applaudi avec transport la Pietra del Paragone et Vltaliana in Algeri ; ils ont été touchés du quartetto de Bianca e Fcdiero ; ils disent que Rossini a porté la vie dans l'opéra séria ; mais, au fond , ils le r egardent comme un hrillant hérésiarque, comme un Pierre de Cortone (peintre du plus grand effet, qui éblouit l'Italie pendant un temps, et fit presque tomber Raphaël, * qui semblait froid ; Raphaël avait justement plusieurs des qualités tendres et des perfections modestes qui caractérisent Mozart. Rien ne fait moins de frctcas en peinture que l'air modeste et la céleste pureté d'une vierge du peintre d'Urbin ; ses yeux divins sont abaissés sur son fils : si ce cadre * ne s'appelait pas Raphaël, le vulgaire passerait sans daigner s'arrêter devant une chose si simple, et qui, pour les âmes communes, est une chose si commune).

Il en est de même du duetto * :

Là ci darem la mano Là mi dirai di si.

Si cela ne s'appelait pas Mozart, cette mesure lente paraîtrait le comble de l'ennui à la plupart de nos dandys.

Ils sont au contraire réveiUés et électrisés par i'air Sono docile de Rosine dans le Barbier de SipiUe. Qu'importe que cet air soit un contre-sens ?

est-ce qu'ils voient les contre-sens ?

La durée de la réputation de Mozart a un bonheur, c'est que sa mu sique et cellejle Rossini iie s'adressent presque p ascaux mêmes personnes ; Mozart peut presque dire à son brillant rival ce que la tante dit à la nièce, dans la comédie des Femmes, de Dumoustier :

Va, Tu ne plairas jamais à qui J'aurai su plaire.

Ces gens de goût d'Italie, dont je parlais naguère, disent que si Rossini ne brill e pa s par la verve c ymique et la richesse d'idées au mê me degré que Cima rosa, il l'emporte sur le I^apol itain parQa viva* cité et la rapidité de son style.) On le voit sa ns cesse ^ynco per les phrases * qu e Cimarosa prend tou» jours le soin de développer jusque dans leurs dernières conséquences. Si Rossini n'a jamais fait un air aussi comique que

Amicone del mio core^

Cimarosa n'a jamais fait un duetto aussi rapide que -celui d' Almaviva avec Figaro,

Oggi arriva un reggimento, È mio amico il colonellOt

(1*' acte du Barbier.)

OU un duetto aussi lé^r'que celui de Rosine avec Figaro {i^ acte). Mozart n*a rien de tout cela, ni légèreté, ni comique ; il est le contraire, non seulement de Rossini, mais presque de Cimarosa» Jamais il ne lui serait venu de ne pas mettre de mélancolie dans Tair

QueUe pupiUe tenere^

des Horaces.

n ne comprenait pa s qu'on pût ne pas trembler '\

en aiman t.

Plus on se laisse ravir, plus on se nourrit de la musique de Rossini et de Cimarosa, plus on se cultive pour la musique de Mozart ; plus on sera saturé des mesures vives et des petites notes de Rossini, plus on reviendra avec plaisir aux grosses notes et aux mesures lentes de l'auteur de Cosi fan tuUe.

Mozart n'a, je crois, été gai que deux fois en sa vie ; c'est dans Don Juan^ lorsque Leporello engage à souper la statue du commandeur, et dans Cosi fan tutu ; c'est justement aussi souvent que Rossini a été mélancolique. Il n'y a rien de sombre dans la Gazza ladraj où un jeune militaire voit condamner à mort sous ses yeux, et mener au supplice, une maîtresse adorée. Il n'y a de mélancolique dans Oiello que le duetto des deux femmes, la prière et la romance. Je citerai ensuite le quartette de Bianca e FalierOf le duetto d^Armide *, et même

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le superbe trait instramental au moment où Renaud, agité de mille passions, s'éloigne pour se rapprocher ensuite : ce duetto sublime est précisément de Tamour italien, et ce n'est pas de la mélancolie qu'il exprime. C'est de la passion sombre et forte ou bien délirante.

Il n'y a pas une idée de commune entre les véritables chefs-d'œuvre de Rossini, la Pietra del Paragoney Vludiana in Algérie Tancredif OiMo^ et les opéras de Mozart. La ressemblance, mais ressemblance qui ne pénètre pas plus avant que le physique du style, la ressemblance, si ressemblance y a, est venue plus tard, quand, dans la Gazxa ladra et dans l'introduction de MoUe^ Rossini a voulu se rapprocher du style fort des Allemands.

Jamais Rossini n'a fait quelque chose d'aussi touchant que le duetto :

Crudelt perché finora farmi languir coai ?

Jamais il n'a fait quelque chose d'aussi comique que : Mentr* io ero un masccdzone *«

OU bien encore le duel des Nemici generoai^ de Cimarosa, si bien joué à Paris, il y a quinze ans, par l'inimitable Barilli.

Mais jamais Mozart et Cimarosa n'ont fait quelque chose d'aussi vif et d'aussi léger que le duetto :

D*un bel uao di Turchia,

du Turco in Italia. Cela est Français dans tout le beau de l'expression.

C'est, ce me semble, dans ce sens qu'il faut marcber pour bien se pénétrer du style de ces trois grands maîtres, qui, suivis chacun de la tourbe de ses imitateurs, se partagent maintenant en Europe la scène musicale. Pour qui sait entendre, on les imite, même dans les petites musiques de Feydeau. Mais occupons-nous enfin de Rossini.

FIN DE l'introduction

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