‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilettante;Chapitre 53 sur 87 · SES PREMIERES ANNÉES · texte numérisé non relu

SES PREMIERES ANNÉES

Le 29 février 1792, Joachim Rossini naquit à- Pesaro ^♦j joKe petite ville de l'État du pape, sur le golfe de Venise. C'est un port assez fréquenté. Pesaro s'élève au milieu de collines couvertes de bois, et les bois s'étendent précisément jusqu'au rivage de la mer. Rien de désolé, rien de stérile, rien de brûlé par le vent de mer. Les rivages de la Méditerranée, et en particulier ceux du golfe de Venise, n'ont rien de l'aspect sauvage et sombre que les vagues immenses et les vents puissants de l'Océan donnent à ses bords. Là, comme sur la. frontière d'un grand empire despotique, tout est pouvoir irrésistible et désolation ; tout est douce volupté et beauté touchante vers les rives ombra-

1. Son père, Joseph Rossini, sa mère, Anna Guidarini, l'une des plus jolies femmes de la Romagne.

Rossini. I. 4.

gées de la Méditerranée. On reconnaît sans peine le berceau de la civilisation du monde. C'est là que, il y a quarante siècles, les hommes s'avisèrent, pour la première fois, qu'il y avait du plaisir à cesser d'être féroces. La douce volupté les civilisa ; ils reconnurent qu'aimer valait mieux que tuer : c'est encore l'erreur de la pauvre Italie, c'est pour cela qu'elle fut tant de fois conquise et malheureuse. Âh I si le bon Dieu en avait fait une île !

Son état politique n'est point à envier ; toutefois, c'est de Vensemble de sa civilisation que nous avons vu sortir, depuis quelques siècles, tous les grands hommes qm ont fait les plaisirs du monde. Depuis Raphaël jusqu'à Canova, depuis Pergolèse jusqu'à Rossini et Viganô, tous les hommes de génie destinés à charmer l'univers par les beauxarts sont nés au pays où l'on aime.

Les défauts mêmes des gouvernements singuliers sous lesquels gémit l'Italie, servent aux beaux-arts et à l'amour.

Le gouvernement papal, ne demandant pour toute soumission à ses sujets que de payer l'impôt et d'aller à la messe, laisse beaucoup de danger en circulation dans la société. Chacun est maître de faire et de dire tout ce qui lui vient à la tête, pour son bonheur particulier, que ce bonheur consiste à empoisonner son rival ou à adorer sa maîtresse. Le gouvernement, abhorré et méprisé de temps immémorial, n'est à la tête d'aucune opi-

nion, d'aucune influence ; il est au travers de la société, mais il n'est point dans la société. (Tout cela est changé depuis vingt ans.)

Je me figure un monstre terrible, un dragon de la fable, gonflé de venin, qui sort de la fange de marais immenses ; il paratt tout à coup au milieu des campagnes riantes et couvertes de fleurs ; la volupté fait place à la terreur ; c'est un être malfaisant, fort, irrésistible, dont il n'y a que mal à attendre, qu'on laisse passer, qu'on se range bien vite pour éviter lorsqu'il se montre, mais que personne ne s'avise de regarder ; c'est un tremblement de terre, c'est la grêle, c'e st un mal nécessaire, personne ne s'en irrite .

Le jour où Ton s'avisera de s'en irriter, les beauxarts auront cessé de vivre en Italie, et l'on aura à

leur place de belles discussions politiques comme

à Londres ou à Washington. ^"

L'aimable petit gouvernement, dont je viens de donner une idée calomnieuse ^, est bien plus favorable à l'énergie des passions que les gouvernements plus sages de France et d'Angleterre, qui visent à l'opinion, et paient des gens de lettres pour prouver qu'ils ont raison.

1. Potter, Histoire de VEglise, état de l'Église en 1781. Giannone, Hietoire de NapUa, Il faut excepter l'excellent gouvernement dont on jouit à Florence en 1823. Mais combien durera-t-il ? D'ailleurs, il ne produira rien pour lesbeaux-arts ; l'enthousiasme est mort en Toscane depuis bien des années.

Or les beaux-arts ne vivent que de passions ; •«'est une des raisons pour lesquelles ils ne peuvent prospérer dans le nord, où la haute société est juge -de tout (la haute société, nécessairement sans passions, et d'ailleurs dévastée par l'ironie et la terreur du ridicule poussée jusqu'à la poltronnerie Ja plus amusante).

n faut av oir senti le feu dévo rant des pass ions

pqurexce ller da n s les beaux-arts. Sans cette condition indispensable, d'avoir encouru des ridicules cfiFroyables dans sa jeunesse, l'homme d'ailleurs le plus spirituel et le plus fin n'aperçoit les beauxarts que comme au travers d'un voile. Il voit et ne voit pas ce qui en fait le principe. Plein de finesse et d'une admirable sagacité pour tous les autres objets de l'attention humaine, dès qu'il arrive aux beaux-arts, il n'aperçoit plus que le matériel de la chose ; il ne voit que la toile dans la peinture, et que le physique des sons et leurs combinaisons diverses dans la musique. Tel est Voltaire parlant musique ou peinture. S'agit-il d'un tableau •de Raphaël, l'homme du nord en fera consister la sublimité dans le talent matériel d'appliquer la couleur sur la toile. Parle-t-on musique... Voyez ce qu'on disait tous les jours dans le Miroir.

Je hasarde ces phrases satiriques, parce que j'ai l'espoir d'être jugé précisément par ces gens si fins -dont je viens de médire ; leur supériorité intellectuelle est telle qu'ils sont les meilleurs juges du

inonde, même des descriptions de ces choses qui ne leur sont visibles qu'à demi. Si j'avais à faire aine histoire de la musique ou de la peinture, je •la sentirais en Italie, mais c'est à Paris que je la publierais.

Dès qu'il s'agit de la vérité d'une pensée ou de la justesse d'une expression, les gens du nord, formés par deux cents ans d'une discussion plus ou moins libre, reprennent toute cette supériorité qui les avait quittés à l'aspect d'une statue, ou à la ritournelle d'un grand air agitato.

En France, le peintre ou le musicien trouve la pla ce de toutes les passions occupée par la peur -de manquer aux mille conven ances, ou le projet de lancer un calembour heureux.

En Angleterre, c'est l'orgueil ou la religion biblique qui se présentent comm e ennemis acharné s ^es beaux-arts. Toutes les passions sont comprimées dans les hautes classes par une t imidité^ouf* Irante qui n'est encore qu'une des formes .de L*. Qr.gugl, ou anéanties chez la plupart des jeunes gens par l'horrible nécessité de consacrer quinze heures -de chaque journée à un dur travail, et ce sous peine de manquer de pain et de mourir au milieu <le la rue.

On voit pourquoi la fertile Italie, patrie du dolce far nierUey et de l'amour, est aussi la patrie -des beaux-arts, et pourquoi cependant, grâce -k ses petits tyrans soupçonneux, c'est dans le

nord seulement que Ton peut trouver des juges éclairés pour les dissertations sur les beaux-arts.

La Romagne *, qui donna le jour à Rossini, est au nombre des contrées les plus sauvages et les plus féroces de toute la péninsule. Il y a longtemps que le gouvernement astucieux des prêtres pèse sur ce pays ; il y a longtemps aussi que toute générosité y est le comble de l'absurde.

Le père de Rossini * était un pauvre joueur de cor du troisième ordre, de ces symphonistes ambulants qui, pour vivre, courent les foires de Sinigaglia, de Fermo, de Forli, et autres petites villes de la Romagne ou voisines de la Romagne. Ils vont faire partie des petits orchestres impromptu qu'on réunit pour l'opéra de la foire. Sa mère, qui a été une beauté, était une seconda donna passable. Ils allaient de ville en ville et de troupe en troupe, le mari jouant dans l'orchestre, la femme^ chantant sur la scène ; pauvres par conséquent : et Rossini leur fils, couvert de gloire, avec un nom qui retentit dans toute l'Europe, fidèle à la pauvreté paternelle, n'avait pas uns de côté, pour tout capital, il y a deux ans, lorsqu'il est allé à Vienne, une somme égale à la paie annuelle d'une des actrices qui le chantent à Paris ou à Lisbonne.

On vit pour rien à Pesaro, et cette famille, quoique subsistant sur une industrie bien incertaine, n'était pas triste, et surtout ne s'inquiétait guère de l'avenir.

En 1799^ les parents de Rossini l'amenèrent de Pesaro à Bologne ; mais il ne commença à étudier la musique qu'à Fftge de douze ans, en 1804 ; -son maître fut D. Angelo Tesei. Au bout de quelques mois, le jeune Gioacchino gagnait déjà quelques paoU en allant chanter dans les églises. Sa belle voix de soprano et la vivacité de ses petites ma* nières le faisaient bien venir des prêtres directeurs des Funùoni. Sous le professeur Angelo Tesei, Gioacchino apprît fort bien le chant, l'art d'accompagner et les règles du contre-point. Dès l'année 1806, il était en état de chanter, à la première vue, quelque morceau de musique que ce fût, et l'on commença à concevoir de lui de grandes •espérances ; sa jolie figure faisait penser à en faire un ténor.

Le 27 août 1806, il quitta Bologne pour faire une tournée musicale en Romagne. Il tint le piano comme directeur d'orchestre à Lugo, Ferrare, Forli, Sinigaglia et autres petites villes. Ce ne fut qu'en 1807 que le jeune Rossini cessa de chanter * dans les églises. Le 20 mars de cette année *, il entra au lycée de Bologne, et prit des leçons de musique du Père Stanislao Mattei.

Un an après (le 11 août 1808), Rossini fut en

•état de composer une symphonie et une cantate

intitulée : Il PiarUo d^Armonia» * C'est son premier

ouvrage de musique vocale. Lnmédiatement après

^il fut élu directeur de l'académie des Concordi *

(rëunion musicale existant alors dans le sein dir lycée de Bologne).

Rossini était si savant à dix-neuf ans, qu'il fut choisi pour diriger, comme chef d'orchestre, les Quatre Saisons de Haydn, que l'on exécuta à Bologne ; la Création, que l'on donna en même temps^ (mai 1811), fut dirigée par le célèbre soprano Marchesi *. Quand les parents de Rossini n'avaient point d'engagement, ils revenaient habiter leur pauvre petite maison à Pesaro. Quelques amateurs^ riches de cette ville, je crois de la famille Perticari *, prirent le . jeune Rossini sous leur protection. Une femme aimable, et que j'ai encore connue fort jolie, eut l'heureuse idée de l'envoyer à Ve-^ nise ; il y composa, pour le théâtre San-Mosè, un petit opéra en un acte intitulé la Cambiale di Matrimonio (1810). Après un joli petit succès, il revint à Bologne, et l'automne de l'année suivante (1811), il y fit jouer VEquivoco stravagante. Il retourna à Venise, et donna, pour le carnaval de 1812,. VInganno felice, *

Ici le génie éclate de toutes parts. Un œil exercé reconnaît sans peine, dans cet opéra en un acte, les idées mères de quinze ou vingt morceaux capitaux qui, plus tard, ont fait la fortune des chefsd'œuvre de Rossini.

Il y a un beau terzetto, celui du paysan Tarabotto, du seigneur féodal et de la femme que le seigneur a exilée, qu'il adore et qu'il ne reconnaît pas..

UInganno felice est comme les premiers tableaux ^e Raphaël sortant de l'école du Pérugin ; on y trouve tous les défauts et toutes les timidités de la première jeunesse. Rossini, effrayé de ses vingt 4U1S, n'osait pas encore chercher uniquement à se plaire à soi-même. Un grand artiste s e comp ose ^e deux choses : une ftme exigeante, tendre, pas-

sionnée, dédaigneuse, et un talent qui s'efforce de plaire à cette âme, et de lui donner des jouissances «n cr éant de s beautés jiouvelles. Les protecte^^s -de Rossini lui procurèrent un engagement pour Ferrare ; il y donna durant le saint temps du carême •de 1812 un oratorio intitulé : Ciro in Babilonia (Cyrus à Babylone), ouvrage rempli de grâces, mais inférieur, ce me semble, pour l'énergie à VInganno felice. Rossini fut appelé de nouveau à Venise ; mais l'imprésario de San-Mosè, non content d'avoir pour quelques sequins un compositeur aimable, chéri des dames, et dont le génie naissant ^ait procurer la vogue à son théâtre, le voyant pauvre, se permit de le traiter légèrement. Rossini •donna sur-le-champ une marque de ce caractère original qui l'a toujours mis à son rang, et que peutêtre il n'eût jamais eu s'il fût né dans un pays moins sauvage.

En sa qualité de compositeur, Rossini était maître ^solu de faire exécuter tout ce qui lui passerait f>ar la tête aux instruments de son orchestre. Il réunit dans l'opéra nouveau, la Scala di aeta *

(FÊchelIe de soie), qu'il fit pour l'imprésario insolent, toutes les extravagances et les bizarreries qui| on peut le croire, n'ont jamais manqué dans cette tête-là. Par exemple, à Vallegro de l'ouverture, les violons devaient s'interrompre à chaque mesure pour donner un petit coup avec l'archet sur le réverbère en fer blanc dans lequel est placée la chandelle qui les éclaire. Qu'on se figure l'étonnement et la colère d'un public immense accouru de tous les quartiers de Venise et même de la Terre- Ferme pour l'opéra du jeune maestro. Ce public, qui deux heures avant l'ouverture assiégeait les portes, et qui ensuite avait été forcé d'attendre deux heures dans la salle, se crut personnellement insulté, et siffla comme un public italien en colère. Rossini, loin d'être affligé, demanda en riant à l'imprésario ce qu'il avait gagné à le traiter avec légèreté, et partit pour Milan, où ses amis* lui avaient procuré un engagement. Rossini reparut un moia après à Venise. Il donna successivement deux farxe (opéras en un acte) au théfttre San-Mosè : rOccasione fa il ladro (1812) et il Figlio per azzarda (carnaval de 1813). Ce fut dans ce même carnaval de 1813 que Rossini fit Tancride.

On peut juger du succès qu'eut cette œuvre céleste à Venise, le pays d'Italie où l'on juge le mieux de la beauté des chants. L'empereur et roi Napoléon eût honoré Venise de sa présence, que son arrivée n'y eût pas distrait de Rossini. C'était

VIE DE ROSSIM 63

une folie, une vraie fureuty comme dit cette belle langue italienne créée pour les arts. Depuis le gon« -dolier jusqu'au plus grand seigneur, tout le monde répétait :

Ti Hvedrôt mi rwedraL

Au tribunal où l'on plaide, les juges furent obligés •d'imposer silence à l'auditoire, qui chantait :

Ti rivedrô,..

Ceci est un fait dont j'ai trouvé des centaines de témoins dans les salons de madame Benzoni.

Les dilettanti se disaient en s'abordant : Noife\ Cimarosa est rei^enu au monde ^. C'était bien mieux, c'étaient de nouveaux plaisirs, c'étaient des effets nouveaux. Avant Rossini, il y avait souvent bien, de la langueur et de la lenteur dans l'opéra séria ; les morceaux admirables étaient clairsemés, souvent ils se trouvaient séparés par quinze ou vingt minutes de récitatif et d'ennui : Rossini venait de porter dans ce genre de composition le feu, la viva- •cité, la perfection de l'opéra buffa.

Le véritable opéra buffa, celui dont les libretti furent écrits en napolitain par Tita di Lorenzi, a atteint sa perfection par Paesiello, Cimarosa et Fioravanti. Il est inutile de chercher au monde

1. Cimarosa, adoré à Venue, et ami particulier de la plu* part des amateurs de musique, y était mort peu d'amiées •auparavant, en 1801.

un ouvrage d'art où il y ait plus de feu, plus de génie, plus de vie ; on serait prêt à commencer *" le dialogue avec lui : c'est l'œuvre, jusqu'ici, où l'homme s'est le plus rapproché de la perfection» n n'y a donc rien à faire dans ce genre qu'à mourir de rire ou de plaisir, quand on entend un bon opéra buffa et qu'on n'est pas né flegmatique \ Le succès de Rossini est d'avoir transporté une partie de ce feu du ciel, fixé dans l'opéra buffa, de l'avoir transporté, dis-je, dans l'opéra di mezzo caraUere, comme le Barbier de SéviUe^ et dans l'opéra séria, comme Tancrède ; car ne vous figurez pas que le Barbier de SéviUe^ tout gai qu'il vous semble, soit encore l'opéra buffa ; il n'est qu'au second degré de gaieté.

On ne connaît guère l'opéra buffa hors de Naples ; à peine, depuis les progrès de la musique instru» mentale, pourrait-on ajouter quelque trait de haut-^ bois ou de basson aux chefs-d'œuvre des Fiora* vanti et des Paesiello. Rossini s'est bien gardé de toucher à ce genre ; c'est comme qui voudrait faire de la terreur d'assassinat après Macbeth^ Il a entrepris la besogne faisable de porter la vie dans l'opéra séria.

1. Voir les six tempéraments dans l'immortel ouvragede CfihBms: Des Rapports du physique et du moral deVhomme^

Page 1