‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilettante;Chapitre 64 sur 87 · DE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

DE LA MUSIQUE

Uharmonie doit-elle se faire remarquer par ellemême, et détourner notre attention de la mUodie^ ou simplement augmenter l'effet de celle-ci ?

J*avoue que je suis pour ce dernier parti. Je vois que dans les beaux-arts, les grands effets sont produits, en général, par une seule chose extrêmement ^elle, et non par la réunion de pl usieurs choses médi ocrement touchantes. L e cœur humain n'a que jies émotions peu vives lors que ses jouiss ances sont entremêlées de la nécessité de choisir entre ■deux plaisirs de nature différente . Si je sens le besoin d'entendre de l'harmonie magnifique, je vais à une «ymphonie de Haydn, de Mozart ou de Beethoven ; je vais au Mariage secret^ ou au Roi Théodore^

si j'aime la mélodie. Si je désire jouir de ces deux plaisirs réunis autant que possible^ je vais voir à la Scala Don Juan ou Tancrède. J'avoue que si je pénètre plus avant dans la nuit de l'harmonie^ la musique a moins de charmes pour moi.

Il faut un tour de force pour être incorre ct en^ écri vant une phrase de mélodie ; rien n'est au co n^ traire plus facile que de faire des fautes en notant dix mesures d'harmonie .

La science est nécessaire p our écrire de l'harmonie . yoilà la nécessité fatale qui a donné prétexte aux ^ots ^t aux pédants de toutes les co uleurs^ jpour s'immiscer dans la musique.

Sans vouloir faire contre les savants une mauvaise épigramme, les gens qui connaissent le monde avoueront avec moi que si aujourd'hui VHistoire de Charles XII de Voltaire se présentait incognito à l'Académie des Inscriptions pour avoir le prix, les savants académiciens ne seraient frappés, dans ce charmant ouvrage, que de quelques inexacti* tudes de détail, et certes il serait malheureux r tel paraît, aux yeux des pédants en musique, un ouvrage de Rossini. Je leur rends justice ; ils sont de bonne foi quand ils l'injurient \

La science du chant, telle qu'elle est aujourd'hui au Conservatoire de Paris, enseigne à produire une suite de mots bien enchaînés d'après les règles de

1. Voir V Abeille de 1821, et la Pandore du 23 juillet et du 12 août 1823.

la syntaxe ; mais, du reste, ces mots n'offrent aucun sens.

^ossini, au contraire, opprimé qu'il était par \ Je nombre et l a vivacit é des sentiments et des ^uances de sentiment qui se présentaient à la fois

JL son esprit, a fait quelques petites fautes de grarn» maire. Dans ses partitions originales il les a presque toujours notées avec une croix +, en écrivant à <5Ôté : Per soddisfazione dé* pedarUL Un élève^ après.

jix mois de Conser vatnîrft^ vm't ot^M nAglîgf.npft s, qui i souvent sont des essais*.

Il nous reste à donner un coup d'œil à l'état actuel de la grammaire musicale. Ces fautes de Rossini sont-elles de véritables fautes ? Qui^jfeît <;ette^^ammaire ? ^wit^ce^^les^gens^ugérieurs en ;énie à Rossini ? Il ne s'agit pas ici, comme pour les langues, de noter avec une scrupuleuse fidélité les usages d'une nation ; les gens qui ont écrit la langue musicale sont en trop petit nombre pour qu'il y ait, à proprement parler, un usage général, i

La musique attend son Lavoisier. Cet homme de génie fera des expériences sur le cœur humain et sur l'organe de l'ouïe lui-même. Tout le monde sait que le bruit d'une scie que l'on aiguise, d'un morceau de liège que l'on coupe, de deux orgues de Barbarie jouant des airs différents, ou simplement <i'un papier que l'on chiffonne, suffit pour mettre aux abois certaines personnes à nerfs délicats.

Il y a des oppositions ou des accords de sons

Rossini. I. 11.

dont les effets agréables sont aussi marqués que l'est, dans un sens opposé, le cri du liège que l'on coupe ou du papier que Ton chiffonne.

Le Lavoisier de la musique *, auquel j'accorde libéralement un cœur très sensible à ses effets, se livrera à plusieurs années d'expériences, a prèy quoi il déduira de ses expériences les règles de la musique.

Dans son ouvrage, au mot colère^ il nous présen*^ tera les vingt cantilènes qui lui semblent exprimer le mieux le sentiment de la colère ; il en fera de même pour la jcJûusie, Vamour heureux, les tourmenta de Tabeence, etc.

Souvent l'accompagnement rappelle à notre imagination une nuance de sentiment que la voix seule ne pourrait pas exprimer.

L'homme supérieur dont j'invoque la présence

donnera les airs qu'il aura choisis comme exprimant

le mieux la colère, avec leurs accompagnements*

Font-ils plus d'effet avec ou sans accompagnements?

Jusqu'à quel point peut-on compliquer ces accom*

pagnements ?

^K .C Toutes ces grandes questions, résolues par dea

/f^^ JTÀ expériences, établiront enfin une véritable théorie

'de la musique ♦, basée sur la jiature du cœur

[ h umain en Europe, et sur les habitudes de ForeUle.

La plupart des règles, qui oppriment dans ce moment le génie des musiciens, ressemblent à la philosophie de Platon ou de Kant ; ce sont des

]>illevesée8 mathématiques inventées avec plus ou

moins d'esprit et d'imagination, mais dont chacune

■a grand besoin d'être soumise au creuset de Texpé-

rience K Ce sont des règles impérieuses qui ne sont

■appuyées sur rien ', ce sont des conséquences qui

ne partent d'aucun principe ; mais par malheur

il en est de l'autorité de ces règles comme de celle

des rois ; elles sont environnées de beaucoup de gens

en crédit, qui ont le plus grand intérêt du monde

i soutenir leur infaillibilité. $i l'on ébranle le res*

pect pour le s règles, si l'on a la scandaleuse témé*

rite de vo uloir examiner le droit qu'ell es ont d'être ^-A^^^^^âxA-^x^

4eê règles, que deviendra l'impor tance et la va nité

d'un pro fesseur au Conservatoire ?

Voulez-vous savoir ce qui arrive aux plus spirituels d'entre eux ?

Les esprits justes, M. Cherubini par exemple, arrivés à une certaine époque de leur carrière, «'aperçoivent qu'il y a absence de fondements dans l'édifice qu'ils élèvent ; la peur les saisit ; ils quittent Pétude du langage du cœur pour s'enfoncer dans un examen philosophique. Au lieu d'élever de belles colonnes ou des portiques élégants, ils perdent le temps de leur jeunesse à pousser en terre des {ouiUes profondes. Quand enfin ils sortent tout

1. Bacon dirait aussi de la musique : Humano ingerUo non plumœ addendœ, sed potiuê plumhum et pondéra.

2. Voir les raisonnements ascétiques de Socrate, p. 200 •du Platon de M. Cousin, t. L

poudreux de ces tranchées obscures, leur tête est surchargée de vérités mathématiques ; mais le beau temps de la jeunesse est passé, et leur cœur se trouve vide des sentiments dont la présence met en état d'écrire de la musique, comme le duetto d*i4r* mide :

Amor po88enie nome. *

Il y a des accords qui sont d'un effet évident,, d'une expression pour ainsi dire parlante : il ne faut que les entendre une fois pour convenir de leur qualité. C'est une expérience que je conseille fort aux amateurs qui ont une ftme. Le précipice dont ils ont à se garder, c'est l'impatience naturelle à tousles hommes, qui leur fera prendre le roman de la science pour son histoire.

Rien n'est pénible comme d'examiner, de douter, quand on a des plaisirs. Plus ceux de la musique sont entraînants et voluptueux, et plus les doutes sont pénibles et odieux. Dans cette position del'ftme, la moindre théorie brillante séduit et entraîne \ Gomme en idéologie il faut savoir à chaque instant retenir notre intelligence qui veut courir, de même, dans la théorie des arts^ il faut retenir l'ftme, qui sans cesse veut jouir et non examiner \

1. C'est l'histoire des jeunes Allemands. Leurs Ames candides s'enflamment de l'amour de la vertu ; on profitede ce moment d'entraînement pour leur faire accepter une logique non prouvée, et partant ridicule.

2. A la bonne heure, suivez la route la plus agréable», ayex des plaisirs ; mais alors ne dogmatisez pas.

Il est un autre écueil, c'est celui contre lequel vont faire naufrage les ftmes sèches \ Lorsqu'elles se mettent à la chasse des vérités sur cette matière» elles perdent la vue à moitié route, et prennent misérablement le difficile pour le beau.

N'est-ce point ainsi qu'a fini un des plus savants génies musicaux de l'époque actuelle ?

On sent bien que je ne puis m'avancer que jusqu'au bord de ces grandes questions. Je ne puis en esquisser tout au plus que la partie morale» que celle qui est fondée sur les rapports que ces problèmes ont avec les passions du cœur humain et les habitudes de notre imagination européenne.

Comme il faut commencer une fois, peut-être un jour oserai- je donner au public un ouvrage scientifique sur ces grandes vérités. Outre qu'il sera fort malaisé à comprendre, j'ai peur qu'il ne soit fort ridicule. Je voudrais qu'il me fût possible de n'admettre à la lecture de cet ouvrage que les gens qui viennent de pleurer à OteUo.

Je vais présenter quelques conséquences intelligibles de la science dans son état actuel : les vérités les plus démontrées sont encore mêlées avec les assertions les plus téméraires et les moins prouvées. En raisonnant jusiSj d'après une telle sciencOi on arrive sans cesse à des conséquences absurdes, et

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