CHAPITRE XVII
DU PUBLIC, RBLATIVBMBNT AUX BBAUX-ARTS.
n y a deux peuples en France pour la musique «omme pour tout le reste, c'est ce qui fait que jamais la faculté du mépris n'y a été en plus grand exercice. Les gens qui ont plus de quarante ans, qui ont fait leur fortune dans les affaires, qui portent de la poudre, qui admirent Cicéron, qui sont abonnés à la Quotidienne^ etc., etc., auront beau dire, ils ne me persuaderont jamais qu'ils aiment d'autre musique que les refrains vulgaires et sautillants •d'un pont-neuf. Ces gens, qui me sont précieux comme les restes vénérables et curieux d'une génération qui disparaît et de mœurs qui s'éteignent, sont à jamais perdus pour la musique italienne. Paris, c'est-à-dire le public qui juge souverainement en France des arts et de la musique, Paris •était, avant la Révolution, une vaste réunion
d'oisifs. Je supplie qu'on arrête sa pensée pour un seul instant sur cette considération unique, mais d'une immense conséquence : le roi, avant 1789, ne nommait à aucune place.
Le droit d'ancienneté le plus rigoureux réglait l'état militaire, et trente ans de paix avaient fait des oisifs de tous les militaires. On achetait une charge de judicature ou de conseiller au parlement, et l'on était classé pour la vie. Après les premiers pas d'un jeune homme entrant dans le monde, ou plutôt après son installation dans la place que son père lui avait achetée, tout était terminé pour lui, il n'avait plus qu'à chercher des plaisirs ; sa carrière était réglée, invariable, immuable ^ son habit faisait partie de sa personne et décidait tout pour lui. Si quelque chose pouvait, par impossible, altérer cet arrangement, c'était la considéra^ tion personnelle que ce jeune homme parvenait quel* quefois à conquérir ; ainsi M. Caron, fils d'un horloger, devint le fameux M. de Beaumarchais ; mais il avait montré la guitare à Mesdames de France.
Toute la vie se passait en public ; on vivait, on mourait en public. Le Français de 1780 ne savait exister qu'au milieu d'un salon ^ ; celui d'aujourd'hui se cache toujours au fond de son ménage.
1. Un homme, s'il n'est pas marié, dîne trois cents foispar an chez le restaurateur ; en 1780, il n'y eût pas paru deux fois par mois. Un jeune homme se déconsidérait en allant au café. Le quart de la vie se passait à souper, et l'on, ne soupe plus.
Chez un peuple qui passait sa journée à parler ou à écouter, l'esprit devint naturellement le premier des avantages ; un jeune homme, en entrant dans le monde, ne désirait pas d'être maréchal de France, mais d'être d'Alembert ^.
Le gouvernement, fort doux, se fût bien gardé d'enchaîner M. Magalon * au bras d'un galérien ; on eût cru tout perdu. Ce gouvernement étant un amas de parties incohérentes et de contradictions, restes plus ou moins bien conservés du moyen âge et des coutumes féodales et militaires, il s'établit dans les arts un goût factice et faux ^ Comme la passion ou l'intérêt vif pour quelque chose ou pour quelqu'un devenait tous les jours plus rare, on ne demanda bientôt plus à une phrase de dire vite et clairement quelque chose, mais bien d'être agréable par elle-même et d'offrir un tour piquant. Dès qu'il ne se rencontra plus dans la nation de goût vif pour rien, on put s'apercevoir que VaUeri" tion avait perdu de sa force en France. On donnait des batailles ou des fêtes avec une égale légèreté '. Aussitôt qu'il y avait à faire la moindre combinai-
1. Mémoires de Marmontel, de Morellet. Lettres de madame Du DefTand et de mademoiselle de Lespinasse.
2. Nous l'appelons factice et faux en 1823, mais il était fort naturel et fort réel en 1780. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la quantité d'émotion possible dans chaque homme (ce qui fait le domaine des arts) était fort restreinte.
3. Voir les Mémoires de Bezenval, bataille de Fillinghausen. Batailles des princes de Qermont et de Soubise. Mémoires de Lauzun, détails de son expédition en Amérique.
son raisonnable, on échouait de la manière la plus singulière. Rappelez-vous la bagarre des Champs- Elysées le jour du feu d'artifice à l'occasion du mariage de Louis XVI (1770). Le lendemain, le prévôt des marchands, directeur de la fête, n'en alla pas moins étaler son cordon bleu à l'Opéra. On racontait en riant le mot du maréchal de Richelieu, qui, la veille, au milieu de la presse et de deux mille personnes qui périssaient, s'écriait d'un ton piteux : a Messieurs, Messieurs, sauvez un c maréchal de France ^. »
Voulez-vous un exemple plus récent, examinez les précautions prises pour l'évasion de Louis XVI à Varennes, et la manière dont on s'y comporta. II est impossible de douter du zèle, il faut admirer la légèreté du siècle.
Ce siècle élégant et frivole donnait des éloges à l'énergie des Bossuet et des Montesquieu ; mais les admirateurs les plus exclusifs de ces grands écrivains auraient reculé devant la familiarité de leurs expressions, et n'eussent jamais osé s'en servir*. La société n'accordait, en apparence,
1. Mémoires de madame Du Hausset, femme de chambre de madame de Pompadour. Mémoires de madame Campan, dans la partie supprimée par des éditeurs prudents.
2. « Sylla, en prenant cette mesure, en connaissait bien le fort et le faible », dit Montesquieu, Grandeur des Romains. Jamais Marmontel n'aurait eu le courage d'écrire un tel mot ; les littérateurs de la vieille école ne l'oseraient pas même aujourd'hui. Voyez les querelles que l'on a faites à M. Courier pour son admirable Hérodote. Les savants craignent pour Hérodote.
que le second rang dans son estime aux Delilley aux La Harpe, aux Dorât, aux Thomas, aux abbè Barthélémy ; mais, dans le fait, c'étaient là les hommes dont les ouvrages lui donnaient le plus de ce plaisir piquant, le seul dont son goût dédaigneux et froid fût encore susceptible. Le monstre qui eût paru le plus ridicule au milieu de cette société brillante et singulière, dont nous n'avons plus d'idée, c'eût été un cœur simple, susceptible d'une passion sincère et forte. M. Turgot, qui se trouva pour le bien public une passion de ce genre, eut besoin d'avoir l'intérêt d'une des femmes les plus spirituelles de France et du plus haut rang, pour échapper au ridicule ; et encore est-ce un problème, dans le faubourg Saint-Germain, de savoir s'il put y échapper.
Les cœurs passionnés et sincères étant poursuivis dès l'enfance par les sarcasmes et l'ironie, je laisse à penser ce que devint chez les Français la faculté nommée imagination.
On se moqua d'elle' dès qu'elle fut hardie. Elle dut se réduire à s'exercer sur de petits détails jolis^ et surtout, avant de se passionner, elle dut toujours regarder autour d'elle dans le salon, pour voir si son enthousiasme ferait un spectacle piquant pour les voisins.
L'imagination étant tombée à ce point de ma« rasme dans la France de 1770, on voit aisément ce que pouvait être la musique. Son office principal
était de faire danser au bal et d'étonner à l'Opéra, par de grands cris et la propreté ^ du chant français. Pour la musique, il y eut un petit événement de détail ; une reine jeune et séduisante nous arriva de Vienne. Les Allemands sont un peuple de bonne foi ; comme tels, ils ont de l'imagination, et par conséquent une musique. Marie-Antoinette nous valut Gluck et Piccini, et les excellentes disputes du coin du Roi et du coin de la Reine. Ces disputes donnèrent de V importance à la musique sans la faire sentir davantage ; car encore une fois il aurait fallu créer une imagination à ce peuple.
Je reprends la suite de mon raisonnement.
Le public de 1780 était une réunion d'oisifs ; aujourd'hui, non seulement il n'y a pas vingt oisifs au milieu de toute la société de Paris, mais encore, grâce aux partis qui se fortifient depuis quatre ans, nous sommes peut-être à la veille de devenir passionnés : ce changement extrême décide toute la question.
Mon ambition est de détourner im bien petit filet d'eau de cette cascade immense, que je viens de dérouler sous les yeux du lecteur ; je ne vous prie de jeter un regard que sur les variations qu'un si prodigieux changement dans la manière d'être du public doit amener dans les arts, et encore, pas dans tous les arts, dans la musique seulement K
1. Mémoires de madame d'Épinay : détail de la matinée de M. d'Épinay.