Tableau des EttUs-Unis, par Volney, page
Tivoli. Comment un homme s'y prendrait-il pour n'être pas de son siècle ? Ce qui me fait croire le triomphe de la musique inévitable en France, quelles que soient les manœuvres de Feydeau et •de l'Opéra, c'est que les jeunes femmes de vingt ans, élevées dans nos mœurs nouvelles, dès que le nom de Rossini est prononcé, osent se moquer des vénérables admirateurs de Gluck et de Grétry \ Le succès fou du Barbier ne vient pas tant de la voix
1. Qui s'en vengent bien. Voir les Annale» UUérairea; c'est le journal des bons hommes de lettres ; ils traitent Rossini comme Voltaire. Les Français d'autrefois sentent extrêmement peu la musique ; et comme d'ailleurs ils ne manquent pas de prétentions, il n'est sorte d'absurdités ^'on ne parvienne à leur débiter avec succès, pour peu qu'on y mette d'adresse. C'est ainsi que les Débats^ un de leurs journaux les plus accrédités, en parlant de Monsigny, donnait à ce boxihomme le titre de premier musicien de l'Europe, et soutenait son dire par quatre colonnes de feuilleton. Il est fftcheux pour l'Europe qu'elle ne se soit jamais doutée du nom de son premier musicien. Je prie de croire que j'estime les journaux autant que je le dois, mais ils sont précieux comme thermomètres indiquant l'état actuel de l'opinion de Paris. Un public qui supporte patiemment, et l'on peut <dire avec joie, trois théâtres tels que les Variétés, le Vaudeville et le Gynmase, qui se soutiennent et font fortune en •chantant faux quatre heures de suite chaque soir, ne peut pas, en conscience, prétendre à une grande délicatesse d'oreille. (Mais ce sont les hommes de cinquante ans, et non les jeunes femmes de la haute société, qui font les succès du Vaudeville.)
La patrie do Voltaire et de Molière est, ce me semble, la première ville du monde pour l'esprit. On jetterait pêlemêle dans un alambic l'Italie, l'Angleterre et l'Allemagne, ^e l'on ne parviendrait jamais à faire Candide, ou les chansons de Collé ou de Béranger. Ce dernier mot explique le peu de génie pour la musique. Le Français d'autrefois est attentif à la parole chantée, et jamais à la cantiîène sur laquelle on la chante ; pour lui« c'est la parole qui peint le sentiment, «t non le chant.
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délicieuse et légère de madame Fodor que de»
valses et contredanses dont il fournit nos orchestres. Après cinq ou six bals, on finit par comprendre le Barbier et trouver un vrai plaisir à Louvois \
J'aurais à parler de la province, mais j'hésite à attaquer un sujet si imposant. La solitude, produite par la peur de se compromettre en paraissant dans la rue ou au café, devrait y créer des passions véritables et y former des imaginations hardies, n n'en est pas ainsi ; ce que le provincial redoute encore le plus, renfermé seul dans son cabinet, c'est le ridicule; le grand objet de sa profonde et haineuse jalousie comme de son respect sans bornes, c'est toujours Paris. Les idées prétentieuses nées du goût singulier des brillants salons de 1770 sont encore dans toute leur gloire en province. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que jamais, et pa» même en 1770, ces idées n'y furent naturelles, et filles des sentiments réels et actuels de l'habitant d'Issoudun ou de Montbrison^
Un musicien savant, M. Castil-Blaze, a eu l'heu* reuse idée de mettre des paroles françaises sous la musique des opéras de Rossini. Cette musique pleine de feu, rapide, légère, peu passionnée, et si
1. Si jamais on introduit un ballet entre les deux acte» de l'opéra italien à Louvois, le mal à la tête et l'état nerveux du second acte étant prévenus, Louvois amusera autant qu'il intéresse, et Feydeau est perdu. Quel dommage pour la gloire nationale I