‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilettante;Chapitre 79 sur 87 · Le Spleen, conte de M. de Bezenval, mœurs de Besançon · texte numérisé non relu

Le Spleen, conte de M. de Bezenval, mœurs de Besançon

éminemment française, aurait été aussi ennuyeuse qu'elle est piquante, qu'elle eût trouvé le même succès fou sur les théâtres de province. Pour les hommes, n'est-ce pas là ce Barbier qui fait courir tout Paris ? Quant aux femmes, représentant en France le goût sincère pour la musique, les airs de Rossini se trouvent sur leurs pianos depuis cinq ans. Je crois que les provinciaux seront respectables comme citoyens bien des années avant de l'être comme gens de goût, jugeant bien des arts, et surtout leur devant des jouissances un peu vives. Chose singulière ! des gens si peu exempts de vanité et, à les voir, si remplis d'assurance, sont, dans le fait, les hommes qui se méfient le plus de leur propre manière de sentir, et qui osent le moins se demander avec simplicité si telle chose leur a fait peine ou plaisir. Uniquement attentif au rôle qu'il joue dans un salon, ce que le provincial redoute le plus au monde, c'est de se trouver seul de son avis ; et il n'est pas sûr qu'il fasse froid au mois de janvier, ou que le Renégat l'ennuie, s'il n'en voit la nouvelle dans les feuilles de Paris ^. Je ne sais s'il est dans les probabilités que cette pusillanimité en matière de goût quitte de sitôt les gens de province. Ils seront plutôt des héros comme Desaix ou Barnave, Drouot ou Carnet,

1. J'apprends qu'un grand nombre de petites villes ont «u le malheur de prendre à la lettre les louanges ironiques données à la Caroleîde et à Ipsiboé.

que des gens d'un goût simple, uniquement fondé sur leurs sensations personnelles, et sur la vue sincère de ce qui leur fait peine ou plaisir.

Dans cet état des esprits relativement à la musique et aux beaux-arts, l'idée lucrative de M. Castil-Blaze déterminera la même révolution musicale en province que l'enseignement de M. Massimino a opérée à Paris. Feydeau tombera dans dix ans, et le grand Opéra vingt ans plus tard. Le gouvernement mettra rue Le Peletier l'Opéra italien, et entre les deux actes nos délicieux ballets * dansés par les premiers danseurs de l'Europe. C'est alors que le grand Opéra de Paris sera un spectacle unique au monde. Figurez-vous Otello chanté par madame Pasta, Garcia et Davide ; et entre les deux actes, le ballet des Pages du duc de Vendôme *, dansé par mademoiselle Bigottini, madame Anatole, mesdemoiselles Noblet, Legallois, et par Paul, Albert et Coulon.

J'ai substitué le chapitre qu'on vient de lire à un autre chapitre dans lequel j'avais cherché à donner l'histoire exacte de la lutte des deux Barbiers de Séifille à Paris et de la victoire de Rossini, le tout d'après les journaux du temps et le dire de personnes qui suivirent toutes les représentations, soit lorsque le rôle de Rosine était joué par la jolie madame de Begnis, soit lorsque madame Fodor lui succéda, et y eut un succès si brillant et si mérité. Au lieu de raconter des détails peut-

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être ennuyeux, j'ai cherché à remonter aux sources du goût musical en France, et à indiquer le sens de la révolution qui s'opère dans cette branche de nos plaisirs K

1. Sans les aristarques de profession, la révolution des arts se ferait mieux et plus vite ; mais, puisque nous sommes condamnés à avoir une Académie française, estimons-la juste ce qu'elle vaut. Tâchons de ne pas nous laisser irriter par une contradiction doctorale et donnée de haut * ; et si par hasard nos adversaires sont un peu pédants, tftchons de ne pas devenir exagérés.

* Paroles dei Déhais en racontant les injures élégantes adressées aux romantiques par le célèbre M. Villemain, à la clôture ou à l'ouverture de son cours, mars 1823.

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