‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilettante;Chapitre 84 sur 87 · Tenet nunc · texte numérisé non relu

Tenet nunc

Parthénope. (Virgile.)

2. Il ne faut qu'un petit accident dans la santé de cet aimable artiste pour rendre extrêmement déplacées toutes ces louanges. Je parle du Davide de 1816 et 1817. Je prie le lecteur de placer ce correctif à côté de tous les jugements que l'on porte des voix des chanteurs dans le courant de cette biographie.

Rossini I. 19.

Ti parli l'amore.

Non esaermi infida.

Ce terzetto entre mademoiselle Colbran, Davide et Benedetti, était ce que l'amateur le plus difficile peut désirer de plus parfait. Il se passe quelquefois des années, dans les théâtres les plus célèbres, sans que Ton rencontre un morceau chanté comme le fut celui-ci. Â Paris, par exemple, où nous avons eu GaUi et madame Pasta, ces grands artistes ne se sont fait entendre ensemble que dans la Camilia de M. Paër.

L'entrée d'Otello est superbe. Voici enfin une de ces situations que réclame la musique, et il faut convenir que Rossini l'a traitée avec tout le feu possible. C'est là que les richesses du style et de l'harmonie à la Mozart sont bien placées. Mais, suivant ma manière particulière de sentir, ici seulement elles devraient paraître pour la première fois. Garcia s'acquitte fort bien à Parb du rôle d'Othello ; il le joue avec feu et fureur ; c'est le véritable Maure»

La lutte des deux ténors Nozzari et Davide était au-dessus de toute louange dans ce dialogue :

RoDERiGO. — E quai diritio mai,

Perfido ! au quel cote Vantar corne potrai * Per renderlo infedel ?

Otello. — Virtiit coatanza, amore.

Dans la cantilène de ces trois mots, Rossini a été l'égal de Mozart, c'est-à-dire qu'il a su se placer au

niveau de ce grand homme, dans le genre où Mozart a le plus approché de la perfection. Il est impossible -de rien écrire de plus beau comme musique, et en même temps de plus vrai, de plus fidèle au véritable accent de la passion, et de plus éminemment dramatique ; mais il faut absolument Davide et Nozj;ari luttant ensemble de perfection, et animés par l'émulation la plus vive. Quant à la partie de Desdemona, madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux que mademoiselle Colbran. Elle dit d'une manière sublime :

È ver : giurai.

Tout le monde connaît :

Impia, ti maledico K

Voilà l'effet le plus fort que la musique puisse pro- -duire. Haydn n'a rien de mieux. Rossini vola ce passage dans VAdelina de Generali.

Le chœur qui suit est superbe :

Ah ! ehe giorno d'orror I

Si l'auteur du libretto n'était pas le dernier des hommes comme poète, la musique de :

Impia, ti maledico,

aurait dû exprimer ces paroles d'Othello,

Va, je ne t'aime plus, 1. Va, malheureuse I je te maudis.

Mf.

qu'Othello hors de lui aurait adressées à Desdemona en lui montrant le mouchoir fatal qu'elle vient de domier à son rival Roderigo.

Qu'avons-nous h faire, dans un tel sujet, du sénateur Elmiro, père de Desdemona, et de sa colère 1 >) d'orgueil ? 11 s'agit d'un spectacle bien autrement ^ V Ki touchant, hien autrement près de tous les cœurs^ ^jf I lin amant passionné qui maudit la femme qu'il I adore, et qui va lui donner la mort.

trophe, l'apercevoir en quelque sorte dans le loin-

A. yli i' et superstitieuses. Voilà l'aperçu subhme qu'on

'ff^ '^ a sacrifié k la colère d'orgueU d'un vieux sénateur

plus ou moins Cassandre, et qui ne veut pas de

V ^ ^ mésalliance dans sa famille. Mes regrets sont si

r^ \( »w profonds, que j'espère que quelque âme charitable

\^'\^\ refera des paroles qui aient le sens commun pour

la musique de Rossinî.

Inetrla l'anima

exprime, avec un rare bonheur, le premier moment de repos par fatigue, par impossibilité de continuer s être ému à ce point, qui succède dans le cœur humain à une impression horrible. C'est ici que le feu du génie de Rossini le sert admirablement. Mozart est sujet à manquer un peu de vivacité et de rapidité dans des moments semblables.

l 'jy \:\ I II n'est point d'amour véritable, quel que soit s ^''\\J] 1 bonheur actuel, qui ne puisse redouter cette catas-

v?^ . I tain ; et toutes les grandes passions sont craintives

Smanio, deliro e tremo,

de Desdemona, termine dignement ce magnifique finale. Je m'arrête et cesse de louer, de peur de paraître exagéré. Telle est la beauté de ce morceau, qu'on ne sait comment en faire Téloge ou la description. Je rappelle seulement que, quel que soit le succès de ce finale à Louvois, nous n'en avons ici que la copie, et une copie décolorée. Il faut un Davide pour le rôle de Roderigo, et un père qui chante sa partie avec Vabandon que Galli portait dans le second acte de la Gazza ladra, lorsqu'il parait devant le tribunal ^.

SECOND ACTE

Le manque d'un grand chanteur pour le rôle de Roderigo fait que l'on passe, à Paris, l'air :

Che ascoUo I ohimè I che dici ?

C'est une esquisse brillante de la situation que Corneille a rendue avec tant de force dans Polyeucte, la douleur d'un amant qui, au plus fort de sa pas-

1. Les savants disent que le trio du finale du premier acte d'Otelio rappelle un trio de Don Juan ; l'accompagnement de clarinette est le même. L'accompagnement de Torchestre pendant qu'Othello lit le billet fatal que Jago lui a remis (duetto du second acte) est, à ce qu'on assure, un fragment d'une symphonie de Haydn, en mi bémol.

sion, apprend que la femme qu'il aime est mariée à un autre. Ici Roderigo reçoit cette déclaration fatale de la bouche de Desdemona.

Dans le grand duetto entre Othello et Jago,

Non m'ingannOt al mio rivale,

le cruel auteur du libretto a enfin consenti à nous laisser jouir d'une des situations de ce beau sujet. Voici enfin Jago entraînant dans le précipice le malheureux Othello. La musique est fort bien. Il y a une grande expression et beaucoup de vérité dramatique dans ce dialogue :

Jago. — Nel auo ciglio il cor li vedo. Otello. — Ti son fida... Ahimè I che vedo?

Jago. — Quanta gioj'a io senio al cor»

 la représentation d'hier (26 juillet 1823), une des plus sublimes que madame Pasta ait jamais données, ce rôle de Jago a enfin été bien joué par un débutant digne des encouragements du public ^ ; il a fort bien dit cette cantOène si vraie :

Già la fiera gdoaia.

En revanche, où trouver des paroles pour exprimer l'accident fftcheux arrivé au terzetto :

Ah vieni, nel tua aangue,

1. M. Giovanola de Lodi. Il m'a un peu rappelé rinimitable Bocci, qui faisait Jago dans le ballet de Viganô.

si divinement chanté à Naples par Davide et Nozzari ? Madame Pasta seule est au niveau de la musique dans la fin de ce beau terzetto :

Tra tante smanie e tanie.

La manière dont elle s'évanouit est sublime de simplicité et de naturel. Elle parvient à rendre intéressant un accident trivial à la scène, un accident qui peut-être est du nombre de ces effets de la nature qui, déshonorés par l'ironie moderne, ne sont touchants que dans la réalité, et doivent être abandonnés par l'imitation dramatique.

n y a un fort beau passage d'orchestre, agitato, dans l'air de Desdemona au moment de l'arrivée de ses femmes :

Quai nuoi^a a me recale ?

On remarque dans cet air un moment de joie qui produit un bel effet, surtout à cause du contraste

avec l'expression sombre et terrible de tout le

second acte :

SaWo del suo periglio?

AUro non chiede il cor,

Rossini s'élève de nouveau à toute la hauteur de la situation, dans le passage si célèbre à Paris, grâce à madame Pasta,

Se il padre m'abbandona.

C'est un des moments où j'ai senti avec le plus d'évidence la supériorité de cette grande actrice sur mademoiselle Colbran.

Si nous n'étions pas accoutumés à l'esprit de l'auteur du libretto, nous lui dirions encore ici : Qu'avons-nous à faire de la douleur d'un père ? Apprenez que le cœur humain n'est susceptible que d'une grande passion à la fois, et que c'est à son amant, furieux de jalousie, et non à son père, que Desdemona, abandonnée par sa famille et perdue de réputation, doit dire :

•Se Oiello m'ahhandonna Da chi sperar pietà ?

Le troisième acte est beaucoup mieux en situation que les deux autres. L'enchaînement des douleurs de la pauvre Desdemona est ménagé avec assez d'art. Elle parait dans sa chambre à une heure avancée de la nuit ; elle avoue à son amie les sombres pensées où la plonge la nouvelle de l'exil d'Othello son époux, que le conseil des Dix vient de bannir des pays vénitiens : on entend un gondolier qui, en passant sur la lagune, chante ces beaux vers du Dante :

Ne88un maggior dolore

Che ricordarsi del tempo feliee

Nella miseria K

1. Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps heureux au sein de la misère.

La pauvre Desdemona, hors d'elle-même, s'approche de la fenêtre en s'écriant : Qui es*tu, toi qui chantes ainsi ? C'est alors que son amie lui fait cette réponse touchante :

È il gondoliere cke cantando inganna Il cammin suUa pUicida laguna, Penaando ai figli, mentre U ciel a'imhruna.

n y a du bonheur dans la manière dont est écrit cepetit morceau de récitatif obligé. Le chant du gondolier rappelle à la jeune Vénitienne le sort de l'esclave fidèle qui, achetée en Afrique, éleva son enfance et mourut loin de sa patrie. Desdemona, en parcourant sa chambre à pas précipités, se trouve auprès de sa harpe, qui, dans les grands théfttres d'Italie, reste immobile au côté gauche de la scène. Le lit fatal est au milieu. Desdemona cède à la tentation de s'arrêter près de sa harpe ; elle chante la romance de l'esclave africaine sa nourrice :

Asaisa al piè d'un salice.

n était difficile de mieux amener ce chant, il faut le dire à la gloire de l'auteur duUbretto (M. le marquis. Berio *, aussi aimable comme homme de société qu'il était privé de talents comme poète). Il y a peu à dire à la gloire de Rossini. Cette romance est bien écrite, elle est d'un style sage, et voilà tout. Elle doit^son grand effet à la situation, et, à Paris, à la manière admirable dont madame Pasta la joue *.

Au milieu de la romance, la pauvre Desdemona* égarée par sa douleur, oublie le chant de sa nourrice. A ce moment, un coup de vent violent vient briser un panneau de vitrage de la croisée gothique de sa chambre ; ce simple accident paraît un présage ^u plus sinistre augure à la pauvre affligée \ Elle reprend un instant sa romance, mais les larmes l'empêchent de continuer. Elle se hâte de quitter la harpe et de congédier son amie. Il est impossible, dans une telle situation, de ne pas se rappeler Mozart, et ici un souvenir est un regret profond *.

Desdemona, restée seule au milie,u de cette nuit terrible, et pendant que les éclats du tonnerre continuent à faire trembler le palais qu'elle habite, adresse au ciel une courte prière, dont le chant n'est pas encore tout ce qu'il pourrait être, mais qui parut cependant bien supérieur à la romance.

Elle s'approche de son lit, dont les rideaux qui tombent la dérobent aux spectateurs.

Ici s'exécute, dans les grands théâtres d'Italie, une ritournelle superbe, que la mesquinerie pitoyable •de la décoration de Louvois a obligé de supprimer à Paris. Pendant cette ritournelle, on aperçoit à une grande distance, tout à fait au fond de la ^cène, Othello qui, une lampe à la main et son

1. Il était d'un grand effet à Naples, où Ton croit à La jettatura.

2. Chant de la statue dans Don Juan ; désespoir de D. Anna quand elle aperçoit le cadavre de son père.

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cangiar nu sous le bras, pénètre dans l'appartement de son amie en descendant l'escalier étroit d'une tourelle. Cet escalier, qui se déploie en tournant, fait que la figure frappante d'Othello, éclairée par sa lampe, au milieu de cette vaste obscurité, disparaît plusieurs fois pour reparaître ensuite, suivant les détours du petit escalier qu'il est obligé de suivre;la lame du cangiar nu, que l'on voit briller de temps à autre éclairée par la lampe, apprend tout au spectateur et le glace d'effroi. Othello arrive enfin sur le devant de la scène ; il s'approche du lit, il écarte le rideau. Toute description est ici superflue. Il faut se rappeler la figure superbe et la profonde émotion de Nozzari. Othello pose sa lampe ; un coup de vent l'éteint. Il entend Desdemona qui s'écrie dans son sommeil : Amato ben ! Les éclairs se succèdent rapidement désormais, comme dans un orage des pays du Midi, et portent la lumière dans cette chambre funeste. Heureusement pour le spectateur qu'il n'entend pas la cruelle sottise de l'auteur du libretto, qui, dans un tel moment, songe encore à faire de l'esprit. Othello s'écrie :

Ah l che tra i lampi^ il cielo

A me pià chiaro il suo delilto cuidita ^ !

1. Ah I le ciel par ses feux rend son crime plus clair à me» yeux ! Cela veut dire que l'éclair lui a fait voir que Desdemona est endormie, et que les mots caro ben (toi que j'aime) sont adressés en songe à l'homme qu'elle aime, et non pas à lui, Othello, qui s'avance, et qu'elle ne peut pas voir s'approcher», puisqu'elle dort.

Desdemona se réveiUe : il y a un duetto assez peu digne de la situation. Othello saisit son cangi^xr^ Desdemona se réfugie vers son lit ; comme elle y arrive, elle reçoit le coup mortel. Les rideaux <îachent l'affreux spectacle qui a lieu tout au fond <le la scène. Au même moment on entend de grands coups à la porte, et le doge paraît... La suite est connue.

Ce fut à une représentation d'0(eUo, à Venise, dans une de ces soirées de tristesse, ou plutôt de pensive mélancolie, qui, dans les pays du Midi, se rencontrent au milieu de la vie la plus heureuse, qu'à propos des malheurs qui poursuivent les amants véritables, madame Gherardi, de Brescia^ nous conta l'histoire d'Hortensia et de Stradella. Elle produisit sur nous un effet que peut-être elle ne fera pas sur le lecteur ; cette histoire est d'ailleurs fort connue : malgré tant de désavantages, la voici. Rien n'est ajouté à la vérité ; le trait est historique, et peint les mœurs et même le gouvernement de Venise.

Âlessandro Stradella * était en 1650 le chanteur le plus célèbre de Venise et de toute l'Italie. La composition de la musique était fort simple à cette <époque ; le maestro n'écrivait presque qu'un canevas ; le chanteur était beaucoup plus créateur qu'il ne l'est aujourd'hui, et c'était son génie qui devait trouver presque tous les traits qu'il exécutait. C'est Rossini qui s'est avisé le premier d'écrire

exactement tous les ornements, toutes les fioriture que le chanteur doit exécuter. On était bien éloigné de ce système en Italie, vers 1650. Il suivait de là que le charme de la musique était bien plus inhérent à la personne du chanteur, et l'on trouvait qu'aucun de ceux qui étaient alors à la mode n'approchait de Stradella : c'était un proverbe, qu'il était le maître du cœur de ses auditeurs. Il vint jouir de sa gloire à Venise, alors la capitale la plus brillante de l'Italie et la ville la plus renommée pour les plaisirs dont on y jouissait et la galanterie de ses mœurs. Stradella fut reçu avec empressement dans les maisons les plus distinguées, et les dames de la première noblesse se disputèrent l'avantage de prendre de ses leçons. Il rencontra dans le monde Hortensia, . dame romaine d'une haute naissance, alors veuve, et qui était publiquement courtisée par un noble Vénitien d'une des familles les plus puissantes de la république. H s'en fit aimer. Stradella, dont madame Gherardi * nous fit voir le portrait dans le palais d'une de ses amies, le lendemain du jour où elle nous conta son histoire, portait sur une superbe figure une empreinte profonde de mélancolie, et de grands yeux noirs remplis de ce feu contenu qui fait tant d'impression. La perfection où l'école du Titien et du Giorgione avait porté à Venise l'art du portrait, permet encore aujourd'hui de juger parfaitement de la physionomie de Stradella. On n'a pas de peine à croire R088IM1. I. 20

qu'un tel homme, distingué d'ailleurs par un grand talent, ait pu être aimé avec passion et l'emporter sur un grand seigneur, quoique lui-même sans fortune ; il enleva Hortensia au noble Vénitien. Les deux amants ne devaient plus songer qu'à sortir rapidement du territoire de la République. Us se retirèrent à Rome, où ils se firent passer pour mariés. Mais, redoutant la vengeance du Vénitien, ils ne se rendirent point directement dans la patrie d'Hortensia ; ils firent de grands détours, et, une fois arrivés, prirent un logement dans une partie de Rome fort déserte, et évitèrent de paraître dans les lieux fréquentés. Les assassins que le noble Vénitien avait lancés à leur poursuite furent longtemps à les découvrir. Après les avoir inutilement cherchés dans les principales villes d'Italie, ils arrivèrent à Rome un soir qu'il y avait une grande funzione accompagnée de musique dans l'église de Saint-Jean-de-Latran ; ils y entrèrent avec la foule, ils virent Stradella. Ravis d'avoir enfin trouvé leur victime au moment où ils désespéraient presque de la rencontrer, ils résolurent de ne pas perdre de temps et d'exécuter la commission pour laquelle ils étaient payés, au sortir même de Saint- Jean-de-Latran ; ils se mirent à parcourir l'église dans tous les sens, pour voir si Hortensia ne serait pas parmi les spectateurs. Ils étaient tout occupés de leurs recherches, lorsque, après d'autres morceaux exécutés par des

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artistes vulgaires, Stradella commença enfin à chanter. Ils s'arrêtèrent, ils écoutèrent malgré eux cette voix sublime. Ces assassins l'avaient à peine e.itendue quelques instants, qu'ils se sentirent touchés : il n'y avait au monde qu'un seul artiste de cette perfection, et ils allaient éteindre pour jamais une voix si touchante ! Us eurent des remords, ils répandirent des larmes, et enfin le grand morceau de Stradella n'était pas fini qu'ils ne songeaient plus qu'à sauver les amants, dont, en recevant leur salaire, ils avaient juré la mort sur le livre des saints Évangiles. La cérémonie terminée, ils attendent longtemps Stradella en dehors de l'église ; ils le voient enfin sortir par une petite porte dérobée, avec Hortensia. Ils s'approchent, le remercient du plaisir qu'il vient de leur donner, et lui avouent que c'est à l'impression que sa voix a faite sur eux et à l'attendrissement qu'elle leur a donné qu'il est redevable de la vie ; ils lui expliquent l'affreux motif de leur voyage, et lui conseillent de quitter Rome sans délai, afin qu'ils puissent faire croire au Vénitien jaloux qu'ils sont arrivés trop tard.

Stradella et son amie comprennent toute l'importance du conseil qu'on leur donne, frètent un navire, s'embarquent le même soir sur le Tibre, vont par mer jusqu'à la Spezzia, et de là gagnent Turin par des chemins détournés. Le noble Vénitien, de son côté, reçoit le rapport de ses buli^

n'en devient que plus furieux, prend la résolution de se charger lui-même du soin de sa vengeance, et commence par se rendre à Rome auprès du père d'Hortensia. II fait entendre à ce vieillard qu'il ne peut laver sa honte que dans le sang de sa fille et de son ravisseur. Les républiques du moyen âge avaient laissé dans les cœurs italiens cet esprit de vengeance si oublié aujourd'hui : c'était l'honneur de ces temps féroces, le seul supplément aux lois, la seule défense de la sûreté personnelle \ dans un pays où le duel eût semblé ridicule. Le noble Vénitien et le vieillard firent exécuter des recherches dans toutes les villes d'Italie. Quand enfin on eut appris de Turin que Stradella s'y trouvait, le vieux Romain, père d'Hortensia, prit avec lui deux assassins connus pour leur adresse, se pourvut de lettres de recommandation pour M. le marquis de Yillcu's, qui était alors ambassadeur de France à la cour de Turin, et partit pour le Piémont.

De son côté, Stradella, averti par son aventure de Rome, avait fait des démarches à Turin pour se procurer des appuis. Son talent lui avait valu la protection de la duchesse de Savoie, alors régente de l'État. Cette princesse entreprit de soustraire les deux amants à la fureur de leur ennemi ; elle

1. Voir les Mémoires de Benvenuto Cellini, et rexcellente Histoire de Toscane de Pignotti, 1814. C'est un livre de bonne foi, et bien supérieur à celui de M. Sismondi, qui ne sait pas peindre les mœurs et la physionomie d'un siècle.

fit entrer Hortensia dans un couvent, et donna à Stradella le titre de son premier chanteur ainsi qu'un logement dans son palais. Ces précautions parurent suiEsantes, et les amants jouissaient depuis quelques mois d'une parfaite tranquillité ; ils commençaient à croire qu'après l'aventure de Rome le noble Vénitien s'était lassé de les poursuivre, quand un soir Stradella, qui prenait l'air sur les remparts de Turin, fut assailli par trois hommes qui le laissèrent pour mort avec un coup de poignard dans la poitrine. C'était le vieux Romain, père d'Hortensia, et ses deux assassins, qui, aussitôt le crime commis, cherchèrent un asile dans le palais de l'ambassadeur de France. M. de Villars, ne voulant ni les protéger après un assassinat qui fit la nouvelle du jour à Turin, ni les livrer à la justice après que son palais leur avait servi d'asile, prit le parti de les faire évader ^.

Cependant, contre toute apparence, Stradella guérit de sa blessure, qui le mit hors d'état de chanter, et le Vénitien vit échouer ses projets pour la seconde fois, mais sans abandonner le soin de sa vengeance. Seulement, rendu prudent par le manque de succès, il prit un nom obscur, et vint s'établir à Turin, se contentant, pour le moment^ de faire épier Hortensia et son amant.

On sera peut-être étonné de cet acharnement^

1. Fait absolument semblable à Chambéry, juillet 1823» RossiNi I. 20.

mais tel était Vhonneur de ces temps ; si le noble Vénitien eût abandonné sa vengeance, il eût été méprisé \

Un an se passa ainsi ; la ducbesse de Savoie, •de plus en plus touchée du sort des deux amants, voulut rendre leur union légitime et la consacrer par le mariage. Après la cérémonie, Hortensia, •ennuyée du séjour du couvent, eut envie de voir la rivière de Gênes ; Stradella l'y conduisit, et, le len- •demain de leur arrivée à Gènes, ils furent trouvés poignardés dans leur lit *.

1. Anecdote de mon ami de Bergame *, obligé, par la rumeur publique, d'assassiner d'un coup de fusil, dans la rue, vn sbire qui l'avait regardé de travers (1782). Il en fut quitte pour un séjour de six semaines en Suisse.

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