CHAPITRE III
« A son retour à Pesaro, Rossini fut exempté par faiseur spéciale de la conscription militaire. De là il se rendit à Bologne où il ne remporta pas de moindres triomphes quà Milan. Il enthousiasma le public et le beau sexe se déclara aç^ec passion en sa faiseur. Les rigoristes de Bologne qui raisonnaient sur la musique avec autant de sévérité que V Académie de Paris sur la langue française, lui reprochèrent non sans raison, d'ai^oir fait quelquefois des fautes de grammaire dans ses compositions. Rossini reconnut le bien fondé de ces reproches, mais fit observer que ces fautes ne se seraient pas rencontrées s^il aidait pu relire son majiuscrit. « Que {^oulez-vous, ajouta-t-il, je nai que six semaines pour composer un opéra. Le premier mois se passe en amusements et en distractions. Durant les quinze derniers fours, j^ écris un morceau chaque four que Von distribue immédiatement entre les chanteurs..
Vous çoyez bien que je nai pas le temps de revoir les accompagnements. »
J'ai entendu dire et je me rappelle parfaitement que Rossini en considération de son talent exceptionnel fut exempté par faveur spéciale des lois de la conscription ; mais cela ne se passa pas à Pesaro que Rossini n'a plus revu depuis le jour de sa naissance jusqu'au moment où il y fit représenter sa Gazza ladra, c'est-à-dire à une époque où les lois de la conscription avaient depuis plusieurs années cessé d'être en vigueur dans ce pays. D'ailleurs je crois que la mère patrie aurait eu un faible défenseur dans le bras de Rossini. Il a toujours évité toute action périlleuse. Il est né pour une tranquillité heureuse.
Il est parfaitement vrai que les rigoristes bolonais attaquèrent Rossini à propos des fautes de grammaire, qu'ils relevaient dans ses opéras. Je ne sais s'ils avaient raison, car je ne connais rien à ces questions ardues. Je veux néanmoins comme tant d'autres donner mon avis à ce sujet. A ses débuts, Rossini, inspiré par un génie extraordinaire, composait sans effort, l'âme pleine d'idées neuves et de chants nouveaux. Ayant conscience que les règles de la musique contemporaine ne sont pas des conventions obligatoires, il les enfreignit et crut pouvoir le faire impunément. Aussi brillant qu'inventif, vingt ou vingt-deux jours lui suffisaient pour composer un opéra. Les critiques des puristes tentaient en vain d'endiguer ce torrent, Rossini triomphant, pour la plus grande gloire de l'inspiration, renversa tous les obstacles et se fraya la route avec sa musique à travers les nations les plus cultivées. Les règles sans doute ensoufîrirent, mais comme l'effet était prodigieux, il s'en fallait de peu que l'absence de règles ne devînt
elle-même une règle et que la faute ne devînt le précepte. Dans les choses humaines, le plus souvent on juge d'après l'effet et s'il pouvait arriver que je fusse capable sans apprentissage d'inventer de nouveaux chants, de nouvelles mélodies et de les faire goûter au public, quelle que fût mon ignorance des combinaisons harmoniques, je m'estimerais et je serais estimée une femme de grand mérite.
Les premiers musiciens ne connaissaient sûrement pas les règles de l'art, pourtant ils furent les pères et les inventeurs de cet art. Il en fut de même des premiers peintres et des premiers poètes. Connait-on un précurseur de Shakespeare, le plus grand tragique de l'Angleterre ? Je m'écarte beaucoup de mon sujet, je le vois, mais l'exemple est applicable à mon cas. Barilli,. célèbre chanteur bouffe, sans étude de son art, a remporté longtemps les succès les plus flatteurs sur les théâtres d'Italie et de France. La Bauti, la Gafforini, si l'on doit en croire Pietropoli, ne savaient pas grand'chose des règles de l'art, mais elles excellèrent dans cet art qui sait vaincre les cœurs et enrichir les impresari. Rossini avec cet art subjugua le morde, réforma pour ainsi dire la musique et put dire avec vérité : Si vous voulez de la musique, vous devez frapper à ma porte^ Et vous, grands rigoristes, vous, temples des règles et du savoir, il faut vous renier vous-mêmes puisque votre musique ne procure que les charmes du sommeil. Les peuples d'Italie, de France et d'Allemagne l'abandonnent après un seul essai. Ils accourent entendre les douceurs de mes mélodies et les portent aux nues.
Mais Rossini, bien qu'il ne fût pas atteint par les critiques de ses contemporains, voulut absolument supprimer, pour ainsi dire, sa première veine d'invention, et tenter une autre route. Il s'éprit de la science harmo
nique et se mit en quête de nouvelles et obscures combinaisons, mais il ne parvint pas, semble-t-il, aux heureux résultats qui avaient couronné ses premiers efforts. Si l'on pense à certains de ses opéras écrits à Naples, on verra si mon opinion n'est pas justifiée. Le Mosè par exemple, cet opéra qu'on appelle classique en raison de la pureté de son style, n'a pas toujours été applaudi lorsqu'il n'était pas interprété par madame Colbran et par MM. Davide, Nozzari et Benedetti. Dans ces conditions à qui va le succès ? Le triomphe est dû tout entier à Rossini lorsque ses opéras, même chantés par des artistes médiocres, se font applaudir dans le monde entier. U Italiana in Algeri a été chantée par les plus faibles acteurs et a toujours été acclamée et fêtée. On en peut presque dire autant du Turco in Italia et du Barhiere di Si^iglia. Parlez-moi maintenant d'Armida, de Maometto ou de Mosè ! Peut-être va-t-on me faire remarquer que je ne dois pas confondre les opéras sérieux, et les opéras bouffes. Les premiers, dira-t-on, doivent être toujours bien chantés, tandis que les seconds se soutiennent plus aisément grâce au jeu des acteurs ou à la beauté de la prima donna. Ce n'est pas toujours vrai.
Un opéra bouffe même froid et stupide peut se soutenir de cette manière sur un théâtre d'Italie, mais l'opéra qui ne sera pas beau par lui-même ou riche en mélodies nouvelles n'excitera jamais l'enthousiasme d'une nation cultivée toute entière. C'est de ces ornements que se parent richement V Italiana in Algeri et les autres opéras dont j'ai cité les noms plus haut. Enfin, si l'on veut que je réponde précisément à l'objection, j'invoquerai Demetrio e Polibio, Baldassare, Tancredi, Aureliano, Inganno Felice, tous opéras sérieux (à l'exception du dernier qui est de demi-carac-
tère), dans lesquels brille le feu du premier génie de Rossini et qui plaisent même lorsqu'ils ne sont pas chantés par M"^^ Colbran, par Davide, par Benedetti et par Nozzari.
Je ne sais si Rossini a jamais déclaré qu'on ne lui donnait que six semaines pour faire un opéra et qu'il composait seulement durant les deux dernières semaines un morceau par jour qu'on distribuait à mesure aux chanteurs et je ne saurais convenir que Rossini ait jamais dit qu'il ne lui restait pas assez de temps pour revoir les accompagnements.
J'ai été à Rome avec Rossini au carnaval des années 1816 et 1817 durant lesquels il a composé le Barhiere di Swiglia et la Cenerentola et j'ai vu que le premier de ces opéras lui a donné du travail et de la peine et qu'il n'a pas commencé à s'en occuper quinze jours avant de le porter sur le théâtre. La Cenerentola fut plutôt écrite à la hâte. Rossini dans la force du génie n'avait pas besoin de revoir l'instrumentation. Je voudrais qu'encore aujourd'hui il voulût bien se dispenser de C3tte peine.