CHAPITRE II
« A son grand succès de compositeur de musique Rossini unit bientôt des triomphes d'une autre nature. Du jour oii il produisit la Pietra del Paragone à Milan, il occupa une place honorable parmi les maîtres italiens. Dans cette i^ille il suivit plus qu'ailleurs Vexemple de Mosca dans l'emploi du crescendo. Mosca, ce compositeur qui parmi tant d'opéras nen compte quun seul qui soit bon : I pretendenti delusi.
Dans une ville d' Italie Rossini cédait bientôt au destin
trompeur des hommes arrivés jeunes à la gloire, et pris par les charmes d'une aç^enante et aimable dame^ il composait à son piano'forte, à ses côtés, la majeure partie des airs qui ensuite étaient exécutés dans ses opéras et qui ne pouvaient être plus heureusement inspirés. On affirme qu^il n^ écrit à personne si ce nest à sa mère à laquelle il adresse ses lettres de cette manière originale : « Ail' Illustrissima Signora Rossini, madré del célèbre maestro a Pesaro. «
Tel est le caractère de l'homme. Moitié au sérieux, moitié en se moquant, il feint souvent la modestie. Il semble parfois ignorer sa gloire, mais montre d'autres fois quil a conscience de sa valeur, j
Je laisse à d'autres le soin de parler des triomphes de Rossini d'une autre nature.
Je sais qu'il est marié à une dame belle et aimable et je forme des vœux pour son bonheur.
Il est vrai que Rossini a pris une place honorable parmi les compositeurs italiens après avoir écrit Vlta liana in Algeri et Tancredi. Rossini n'a pas employé les crescendo de Mosca seulement à Milan, mais partout. J'ai bien souvent entendu dire que Rossini devait l'usage de ses crescendo à Generali, mais il n'en est redevable qu'à lui-même. Il a observé que le public aimait le bruit et qu'il éclatait en applaudissements en écoutant le fracas d'une multitude de notes. Il s'est inspiré de l'expression du discours naturel. Dans la chaleur de la discussion l'homme s'échauffe de plus en plus et élève le ton de sa voix. Rossini s'est inspiré de l'effet de ce crescendo naturel et l'a employé dans ses compositions. Mais il est à noter qu'il ne fait pas de ce procédé un emploi continuel et systématique et que bien souvent on lui fait honneur de ce qui n'est qu'une rencontre
accidentelle. Dans la Romance par exemple de Desdemone dans Otello ou la cavatine des Palpiti, en résumé lorsqu'il cherche à exprimer la tendresse et la passion, il se garde d'employer les timbales et les cuivres. Dans ses quartetti, ses quintetti et ses finale, il donne parfois au mouvement de sa musique une rapidité extraordinaire et je voudrais voir un de ces morceaux finir avec la langueur de l'air de Paesiello : Mio ben quando i>errà. Tous les compositeurs anciens et modernes finissent leurs morceaux d'ensemble avec force et vigueur et lorsque dans les églises un motif mélodique délicat intervient dans le finale des Kyrie et des Gloria, ce n'est que pour mettre mieux en valeur le crescendo qui suit. J'en appelle à l'expérience des amateurs.
Il se peut fort bien que, dans une ville d'Italie, assis au piano-forte avec une belle et jeune dame, Rossini ait reçu l'inspiration de suaves cantilènes. Mais cela pourrait bien être une invention spirituelle. Cela fait bien de le dire, même si ce n'est pas vrai. Je dois cependant reconnaître que mes renseignements confirment plutôt ceux de M. le Journaliste anglais. J'ai moi-même entendu plusieurs soirs cette belle et jeune dame avec Rossini et aussi avec Paganini improviser au clavecin des mélodies capables d'apaiser comme celles d'Orphée les enfers en furie. Les Bolonais qui ont V esprit sain sauront découvrir sans aucun doute, sous le ç^oile transparent de mon discours, qui était la belle dii^a à laquelle je fais allusion.
En revanche, l'adresse supposée des lettres que Rossini écrit à sa mère est une simple charge. Elle est invariablement formulée ainsi : « Alla Signora Anna Rossini. Bologna. » Les employés de la poste peuvent l'attester. Parfois, il trace en marge de cette adresse un signe conventionnel qui devra faire connaître immédia-
tement à sa mère un événement qui l'intéresse. Par exemple lorsque son Sigismundo ne réussit pas à Venise, Rossini dessina sur l'enveloppe de sa lettre à sa mère un fiasco pansu. Un autre de moindre volume lui annonça le médiocre succès de Tor^aldo e Dorliska. Mais jamais Rossini n'écrivit alla illustrissima signora Rossini, madré del célèbre maestro a Pesaro. Rossini sait bien que sa mère habite Bologne et non Pesaro. Ce sont là des contes plaisants, bons pour les Parisiens qui sont fort loin de nous, mais non pour des habitants de Naples^ de Rome et de Bologne.