CHAPITRE XV ET DERNIER
ft Le caractère principal de la musique de Rossini semble consister dans son extraordinaire rapidité laquelle ne permet pas à Vâme de s^ abandonner à des impressions profondes et à de douces pensées qui manquent fort rarement dans les mouvements graves de Mozart. Cette rapidité est accompagnée d^une fraîcheur toujours nouvelle qui dégage une sorte de charme magique. De là vient
•quen comparaison de la musique de Rossini, toute autre semble faible et ennuyeuse. Mais cet éclat continu est la raison principale pour laquelle les compositions de Rossini ne laissent pas une impression durable. Les plus distingués dilettantes italiens souhaitent déjà une musique différente. Qu' adpiendra-t-il du Barbiere di Siviglia quand il aura Vâge du Matrimonio Segreto ou de Don Giovanni ? Il ny a peut-être pas dans tout le drame c^'Otello, qui a pour sujet la jalousie, une seule note qui peigne aussi fidèlement la plus cruelle de toutes les passions que Vair : Vedrô mentr'io sospiro que le comte d' Almavi^a chante dans les Nozze di Figaro. Mais, en dépit de tout cela, la musique de Rossini divertit toujours. Alors quil faut prêter une attention soutenue et jouir d'une âme capable d^ émotions fortes pour entendre avec profit des opéras dans lesquels le compositeur a tenté d exprimer des impressions et des passions profondes, les opéras de Rossini, composés en grande partie de morceaux de concert, réclament peu d'attention. L'oreille est dii^ertie et Vâme trop rarement y prend part. »
Ce dernier chapitre rend ma tâche difficile. On n'y cite pas de faits qu'on puisse confirmer ou démentir, on y parle de Mozart et de Rossini. M. le journaliste anglais prétend que Rossini, avec l'excessive rapidité de sa musique, conquiert et séduit les âmes sans y laisser les profondes impressions que donnent les compositions de Mozart. Ma longue expérience m'engage à dire mon sentiment sur ces assertions. Je dirai tout d'abord que j'aime cette remarque que j'ai lue récemment dans un livre français moderne : « La musique (y est-il dit) est une monarchie où le chant règne en souverain absolu. Les accompagnements sont les sujets fidèles et obéissants du Monarque. » Cela admis —
Rossini. IL 30.
que les peuples étrangers à l'Italie ne s'en froissent pas — j'estime que les opéras de Rossini plaisent toujours davantage au public que ceux de Mozart. Dans ceux de Rossini, on trouve toujours le chant italien. Je pourrais citer ici au moins quarante airs de Rossini tous beaux et tous chantant selon le goût des amateurs, je veux dire de ces êtres si sensibles aux douceurs de la musique qu'ils apprennent vite les mélodies les plus touchantes et les répètent à peine entendues pour le plus grand plaisir de qui les écoute. Il n'y a pas d'opéra de Rossini dans lequel ne règne ce goût vraiment italien et qui est en train de gagner les autres nations. Où sont les airs chantants (arie cantahili) du goût des dilettanti dans les opéras de Mozart ? J'ai chanté le rôle de Zerlina dans Don Giovanni. A l'exception du duo : Là ci darem la mano, quel autre morceau peut demeurer gravé dans la mémoire ? D'ailleurs que dis-je ? Ce duo tant vanté est d'un geuT^e si trivial qu'il n'est jamais cité ni par les amateurs, ni par les puristes.
Le caractère de la musique d'aujourd'hui est d'être extrêmement rapide qu'elle soit composée par Rossini ou par Mozart. Je ne vais pas jusqu'à dire que les larghi sont aussi rapides que les allegri. Non, mais les larghi glisseront eux aussi sans laisser un moment de répit à l'esprit des auditeurs, et cela est admis ; ou bien ces larghi feront sur-le-champ une douce impression, ou bien ils ennuieront immédiatement. Dans le premier cas, ce n'est pas dans leur mouvement que réside la source du plaisir, mais dans la nouveauté et la grâce avec lesquelles ils sont composés. Il en sera ainsi et il en est de même des allegri. Je dirai plus : si l'on pouvait former un raisonnement, une réflexion mentale sur une phrase ou un motif musical, l'âme absorbée par le travail de l'intelligence y perdrait l'occasion du plaisir.
Prenons un exemple précis : imaginez une poésie étrange ou pleine de mots obscurs et prenez-la pour sujet d'une composition musicale. S'il arrive que le public, comme il advient souvent, ait besoin d'un effort spécial pour pénétrer le sens des paroles, la suavité de la mélodie lui échappe alors et il n'éprouve pas le plaisir qu'il aurait été en droit d'en attendre.
Ce qui précède veut dire que notre musique est essentiellement rapide et que sa rapidité ne nuit pas plus qu'elle ne contribue à sa beauté. La musique d'un opéra est toujours rapide, quand même son exécution devrait durer dix heures.
Les Italiens ne souhaitent pas une musique différente de celle de Rossini. Non. Au contraire, on désire que Rossini n'abandonne pas Rossini pour chercher d'obscures nouveautés sans effet. Les Italiens désirent une musique expressive qui leur touche doucement le cœur et si quelque jeune maestro réussit à écrire une telle musique, il sera placé à côté de Rossini et parviendra comme lui à la gloire et à la fortune.
Voulez-vous connaître, M. le journaliste, ceux qui sont las de la musique de Rossini ? Les envieux de son mérite et de son succès. Quelques compositeurs contemporains, fabricants de musiques glacées. Mais le public et les nations qui aiment la musique ne souffrent pas l'envie, le dédain, la rancœur. Il pourrait arriver que leur goût fût étouffé le premier soir d'un opéra par la troupe bruyante des habituels chefs de factions théâtrales, mais, comme à la deuxième représentation du Barbière di Siviglia, on verra Rossini, quand il ne se sépare pas de Rossini, remporter un plein triomphe. Mais qu'adviendra-t-il du Barhiere di Sii^iglia. dit M. le journaliste, quand il aura l'âge du Matrimonio segreto ou de Don Giovanni ? Peut-être ce qui est advenu de ces deux