VIE DE ROSSINI D
de l'emploi. Monelli, ténor agréable, faisait le jeune soldat Giannetto qui revient à la maison paternelle ; et Boticelli, le vieux paysan Fabrizio Vingradito, rôle si bien joué à Paris par Barilli. Ambrosi, avec sa voix superbe et son jeu tout d'une pièce, représentait fort bien le méchant Podestà ; enfin, les grâces de mademoiselle Galianis, dans le rôle de Pippo, étaient inimitables et donnaient un effet charmant au duetto du second acte entre Pippo et Ninetta. Tous les acteurs cherchaient comme de concert à ennoblir la pièce. Madame Fodor, au contraire, l'a rendue bien vulgaire.
Que dire de l'ouverture de la Gazza ladra ? A qui cette symphonie si pittoresque n'est-elle pas présente ?
L'introduction du tambour comme partie principale lui donne une réalité, si j'ose m'exprimer ainsi, dont je n'ai trouvé la sensation dans aucune autre musique \ il est comme impossible de ne pas faire attention à celle-ci. Il me le serait également de rendre les transports et la folie du parterre de Milan à l'apparition de ce chef-d'œuvre. Après avoir applaudi à outrance, crié et fait tout le tapage imaginable pendant cinq minutes, quand la force nécessaire pour crier n'exista plus, je remarquai que chacun parlait à son voisin, chose fort contraire
1. Voir les dissertations imprimées à Berlin sur cette ouverture en 1819.
RossiNi IL 1.
à la méfiance italienne. Les gens les plus froids et les plus âgés s'écriaient dans les loges : 0 heîlo ! 0 bello ! et ce mot était répété vingt fois de suite : on re l'adressait à personne, une telle répétition eût été ridicule ; on avait perdu toute idée d'avoir des voisins, chacun se parlait à soi-même. Ces transports avaient toute la vivacité, tout le charme d'un raccommodement. La vanité du public se rappelait le Turco in Italia. Je ne sais si le lecteur se rappelle aussi que cet opéra avait été sifflé comme manquant de nouveauté. Rossini désira réparer cet échec, et ses amis furent flattés qu'il eût bien voulu faire quelque chose de si nouveau pour eux. Cette situation morale du maestro rend fort bien compte du tambour et du tapage un peu allemand de l'ouverture ; Rossini avait besoin de frapper fort dès le début. On n'eut pas entendu vingt mesures de cette belle symphonie, que la réconciliation fut faite ; on n'était pas à la fin du premier presto, que le public sembla fou de plaisir, tout le monde accompagnait l'orchestre. Dès lors l'opéra et le succès ne furent plus qu'une scène d'enthousiasme. A chaque morceau il fallait que Rossini se levât plusieurs fois de sa place au piano pour saluer le public ; et il parut plus tôt las de saluer que le public d'applaudir.
Cette ouverture, qui commence par le retour -du jeune soldat couvert de gloire dans sa famille champ être, prend bientôt le caracteèr triste des
événements qui vont suivre ; mais c'est une tristesse pleine de vivacité et de feu, une tristesse de jeunes gens ; les héros de la pièce sont jeunes en effet. L'introduction est brillante de verve et de feu ; elle me rappelle les belles symphonies de Haydn et l'excès de force qui distingue ce composi^ teur. L'attention est appelée sur la pie avec tout l'esprit possible :
Brutta gazza maledettaj Che ti colga la saetta !
Je trouve ici, dès la première mesure, une certaine énergie rustique, une teinte champêtre, et surtout une absence totale de la finesse des villes, qui, par exemple, donne à cette introduction une couleur tout à fait différente de celle du Barbier. Je me figure que la musique à Washington ou à Cincinnati, si elle était nationale et non copiée, offrirait cette absence complète de recherche et d'élégance \
Cette nuance d'énergie rustique s'étend sur tout le premier acte. L'humeur revêche de la fermière Lucie, ou plutôt les tristes effets que va produire Qe défaut de caractère, sont annoncés par un morceau extrêmement imposant :
Marmotte, che fate ?
1. Ce commencement du premier acte a le caractère des poésies de Crabbe, quelquefois l'énergie des ballades de Burns.
s STENDHAL
On sent à l'inetant la présence d'un grand talent. Il y a absence de détails, et développement parfait d'une grande idée. On voit que l'auteur a eu le courage de braver la peur d'ennuyer, et de négliger les petites phrases amusantes ; de là le grandiose ^. La réponse à Lucie qui demande où est son mari,
Tuo marito ?
le petit air du bonhomme Fabrice qui arrive de la cave la bouteille à la main, tout cela est éminemment gai, rustique, plein de force et rappelle de plus en plus le style de Haydn. C'est encore la pie qui >est chargée d'annoncer au spectateur l'amour du jeune soldat ; sa mère dit :
Egli dee sposar...
la pie l'interrompt par le cri :
Nine'da ! Nineiia !
Il y a un feu étonnant dans le tutti : Noi Vudremo narrar con diletto. J'observerai toutefois que la joie vive et le brio (l'entraînement) sont d'autant moins difficiles à produire, que l'on ne cherche pas
1. C'est le même principe que pour les tableaux du Corrége «t les marbres antiques. Il y a une description du beau qui convient à tous les arts, depuis un duetto bouffe jusqu'à l'architecture de l'intérieur d'une prison. Des pilastres grecs •dans une prison consolent.
à conserver l'air distingué et noble. Tl y a ici deux jolis vers bien militaires :
Or d'orgoglio brillar lo ^edremo^ Or di hella pietà sospirar.
La cavatine de Ninette :
Di placer mi balza il cor,
est, comme l'ouverture, une des plus belles inspirations de Rossini : qui ne la connaît pas ? C'est bien la joie vive et franche d'une jeune paysanne. Jamais peut-être Rossini n'a été plus brillant et en même temps plus dramatique, plus vrai, plus fidèle aux paroles. Cet air est de la force de Cimarosa, et a une vivacité de début assez rare chez Cimarosa. Peut-être pourrait-on blâmer la cantilène, comme un peu vulgaire et rustique. Remarquez que, dès que Rossini veut être expressif, il est obligé d'en revenir au chant périodique. La phrase di placera a huit mesures, chose rare chez ce maître ^. Il y a une nuance touchante introduite avec un art infini ; ■c'est dans :
Dio d'amor, confido in te,
-avant la reprise. On oublie la gaucherie des paroles : Dieu d^ amour, dans la bouche d'une jeune paysanne,
1. Si l'on supprime une mesure de la première phrase que chante Ninette, on sent qu'il manque quelque chose ; ce qui n'a guère lieu chez Rossini que dans les mouvements <ie valse, du moins dans les opéras de sa seconde manière.
Apparemment que l'auteur est un classique. Madame Fodor a chanté cette cavatine à Paris, avec une voix au-dessus de tous les éloges, mais la sensibilité et l'accent répondaient peu à la beauté de la voix. A la manière de tous les artistes qui ne brillent pas par la sensibilité et le foyer intérieur, comme disent les peintres, madame Fodor ne pouvant pas faire cette cavatine belle, elle la faisait riche. Elle accablait de roulades et d'ornements supérieurement exécutés les inspirations du maestro, et parvenait à les faire oublier. Voilà un joli triomphe ! Rossini, s'il l'avait entendue, lui aurait répété ce qi 'il dit au célèbre Velluti, lors de la première représentation de VAureliano in Palmira (Milan 1814) : « Non conosco più le mie arie. Je ne reconnais plus ma musique. »
L'expression dramatique vive et franche, et pourtant parfaitement belle, est assez rare chez Rossini pour qu'on la respecte. La première phrase de :
Di placer mi halza il cor^
doit être donnée absolument sans ornements et sans roulades ; il faut les réserver pour la fin de l'air, où Ninette semble réfléchir sur l'excès de son bonheur. Les fioriture gaies et brillantes sont fort bien placées sur :
Ah 1 gia dimentico I miei tormenii ;
paroles que la jolie petite Cinti dit d'une manière séduisante.
A Milan, cette nuance, comme toutes les autres, fut fort bien saisie par madame Belloc. Je craindrais de fatiguer le lecteur si je lui parlais encore des transports du public, à l'apparition de cet air si simple, si naturel, si facile à comprendre. C'est le sublime du génie champêtre. Il est fâcheux que la scène ne soit pas en Suisse ; cet air conviendrait à Lisbeth ^. Les spectateurs du parterre étaient montés sur les banquettes ; ils firent répéter l'air de madame Belloc et l'écoutèrent debout ; leurs cris redemandaient cette cavatine une troisième fois, lorsque Rossini dit, de sa place au piano, aux spectateurs des premières fdes du parterre : « Le « rôle de Ninette est fort chargé de musique ; ma- « dame Belloc sera hors d'état d'arriver à la fm, si « vous la traitez ainsi. » Cette raison, qui fut répétée et discutée au parterre, produisit enfin son effet après une interruption d'un quart d'heure. Tous mes voisins discutaient entre eux avec feu et franchise, <;omme d'anciennes connaissances. Je n'ai jamais revu une telle imprudence en Italie. Un espion peut prendre prétexte d'une telle conversation pour paraître lié avec vous et vous dénoncer ensuite avec succès.
1. Opéra célèbre en France il y a vingt ans ; c'est le sujet si beau d'une fiUe-mère, abandonnée par son amant. Comparez l'air de Rossini avec la Famille suisse de Weigell, chef-d'œuvre de simplicité allemande qui parut trop simple ^u public de Milan en 1819,
Après cette cavatine, qui respire la joie et la fraîcheur des forêts, nous sommes ramenés à ce que la civilisation a de plus ignoble, par l'air du juif ; il me rappelle toujours les juifs de Pologne, la plus abominable race de l'univers ^ : cet air est pourtant fort bien. A force d'esprit, Rossini a fait supporter ce qu'il a de ressemblant à la réalité. Je trouve une richesse musicale incroyable, une abondance infinie, une luxuriancy de génie, comme diraient les Anglais, dans le chœur qui annonce le retour de Giannetto :
Bravo ! hravo ! hen tornaio !
L'air de ce jeune soldat qui, après s'être couvert de gloire à l'armée, arrive dans son village, où le journal a donné de ses nouvelles, est faible et plat, et de plus déplacé. Le jeune soldat aborde san& façon sa maîtresse, et laisse seuls, dans le fond de la scène, son père, sa mère, et tout le village, qui le regardent parler d'amour : cette charmante passion a tout perdu si on lui ôte la pudeur.
Anco al nemico in faccia,
est assez bien, quoique fat. Il y a une joie douce et tendre, le contraire du feu et de la passion folle et française qui était nécessaire ici, dans :
1. Je vois les juifs de Pologne comme les voleurs d'un autre genre de fondi, au royaume de Naples ; la faute^ l'unique faute, est aux gouvernements dont l'imprévoyance crée de tels êtres. Les juifs français, depuis Napoléon, sont comme les autres citoyens, seulement un peu plus avares.
Ma quel placer che adesso,
«t surtout dans la ritournelle qui annonce ce vers. Ici Rossini aurait grand besoin de trouver, dans son chanteur, le feu, la passion et l'accent du cœur, qui manquent à sa partition. Il faudrait que madame Pasta pût se charger de ce rôle, et de tous les rôles passionnés de ce maître ; elle leur rendrait le même service qu'à Tancrède.
Avec les paroles :
No, non m'inganno,
que Galli prononce en descendant la colline, la tragédie paraît, et la gaieté s'évanouit pour toujours. Lorsque Rossini fit la Gazza ladra, il était brouillé avec Galli, son rival heureux auprès de la M***. Or, il faut savoir que Galli, au milieu d'une très belle voix, a deux ou trois notes qu'il ne prend justes que lorsqu'il ne fait que passer, mais qu'il donne à faux lorsqu'il est obligé de s'y arrêter. Rossini ne manqua pas de lui faire un récitatif (celui dans lequel il raconte à sa fille sa dispute avec son capitaine) dans lequel il est forcé de s'arrêter précisément sur ces notes, qu'il ne peut donner justes. Il y a bien paru à Paris, lorsque Galli disait :
Sciagurato El grida ; e colla spada Già, già, m'è sopra i.
1. Malheureux ! s'écrie le capitaine, et il se jette sur moi i'épée à la main.
Galli, sûr partout ailleurs de sa magnifique voix, se piqua, et ne voulut pas changer ces notes à la représentation ; rien n'était cependant plus simple. Cette obstination lui a fait manquer cette entrée à Rome, à Naples, à Paris ; et le goût sévère et un peu froid de cette capitale s'accommodant mieux de l'absence de toute faute ^ que de la présence de beautés sublimes obscurcies par quelques imperfections, le succès de Galli n'a jamais été d'enthousiasme comme il aurait dû l'être.
Galli s'est raidi contre les chut du public, il n'a pas voulu changer dix notes ; et la timidité faisant effet sur son organe, en dépit de ses efforts, ce début d'un si beau rôle a toujours été gâté par trois ou quatre sons hasardés. A Naples, ce récitatif était le triomphe de Nozzari, qui le détaillait d'une manière inimitable.
Galli est à la hauteur de la plus belle tragédie dès la fin de ce morceau :
Amico mioy Ei disse^ e dir non più poteva : Addio I
Il est absurde que Galli, qui fuit son régiment où il a été condamné à mort, paraisse avec son
1. M agis sine vitiis quàm cum ^irtutihus. Un talent calculé pour les Parisiens de 1810, c'était celui de madame Barilli. Le public de Louvois a fait depuis des progrès immenses, ce qui ne veut point dire que l'excellente Barilli n'eût encore aujourd'hui un fort beau succès. Quatre ou cinq cents personnes de Paris ont fait l'éducation de leur oreille, et sont d'aussi bons juges que les dix mille spectateurs qui fréquentent les théâtres de San-Carlo ou de la Scala.
habit de soldat à peine caché sous un grand manteau ; c'est un moyen certain de se faire arrêter comme déserteur par le premier maire de village. Ceci est une question de mise en scène, art qui tient à la peinture. Si Galli paraissait couvert de haillons, comme dit le libretto,
Il prode Ernesio Di questi cenci mi coperse,
peut-être le rôle prendrait-il une teinte ignoble ; il faut parler aux yeux à l'Opéra. Dans la nature, Galli, condamné à mort et retrouvant sa fille, lui eût adressé deux ou trois mille paroles ; la musique en choisit une centaine, et leur fait exprimer le sentiment qui paraîtrait dans les trois mille. On sent bien qu'elle doit écarter d'abord toutes les paroles qui expriment des détails ; donc il faut parler aux yeux.
Le duetto qui suit le récitatif chanté par Galli :
Corne frenar il pianio ?
est un chef-d'œuvre dans le style magnifique ^. Le petit morceau d'orchestre qui vient après :
1. Plus pompeux que touchant. Le style de Paul Véronèse ou de Bulîon. Ce style est le sublime des cœurs froids. Il fait beaucoup d'effet en province.
L'harmonie du commencement de ce duetto rappelle l'introduction du Barbier. On adresse le même reproche à quelques parties du finale du premier acte. Il y a des res-
È certo il mio periglio ; Solo un eterno esiglio, O Dio I mi puo saWar i,
produit un tremblement physique. Il y a un petit trait bien touchant après :
Più harharo dolor.
Vers la fin de la reprise du duetto,
Tremendo destino
est terrible. Il y a un peu de beau idéal, faisant repos par distraction du malheur, dans la ritournelle de la fm.
La cavatine du podestat,
Il mio piano è preparato,
est un morceau brillant pour une belle voix de basse. Ambrosi le chanta à Milan avec une énergie et une force qui avaient le défaut de tenir les yeux du spectateur fixés désagréablement sur le caractère atroce du podestat. Pellegrini, à Paris, sert
semblances entre l'air Mi manca la voce de Mosé et le quintetto :
Un padre, una figlia.
On dit que le morceau qui suit la condamnation de Ninette rappelle un chœur de la Vestale : Détachez ces bandeaux.
2. Il ne fallait pas faire un soldat français si tremblant en paroles. L'auteur du libretto n'a pas songé à la vanité du pays où il place la scène de son ouvrage ; il a peint un malheureux avec vérité. Voilà la grossièreté que les connaisseurs français reprochent aux personnages du Guerchin.
beaucoup mieux les intérêts de la pièce, en déployant dans cette cavatine une grâce infinie et toute la légèreté de sa charmante voix. Ce morceau est d'ailleurs beaucoup trop long.
La lecture du signalement du déserteur, confiée -à Ninetta par le podestat, qui a perdu ses lunettes, est une scène qui a tout l'intérêt pressant et cruel du drame ; c'est du malheur nullement adouci par le beau idéal : voilà ce qu'on aime en Allemagne. Ce moment est vif, mais il tue la gaieté pour toujours.
Le terzetto qui suit :
Respiro — partiie,
•est sublime ; c'est dès le début que se trouve l'admirable prière :
Oh ! nume benefico I
Winter venait de donner à Milan un Mahomet * '{c'est la tragédie de Voltaire) où se trouvait une prière magnifique formée par les voix réunies de Zopire, au fond du temple, qui prie, et de ses deux enfants, sur le devant de la scène, qui viennent lui donner la mort. Rossini ne manqua pas de demander une prière à l'auteur du libretto, et l'écrivit €on impegno.
Le podestat ayant vu partir le soldat et se croyant seul, dit à Ninette :
Rossini. II. 2
Siamo soli. Amor seconda Le mie flamme, i i'oti miei.
Ah ! se barbara non sei^ Fammi a parte nel iuo cor i.
Voilà du superbe style tragique, en musique s'entend. Ce terzetto est au-dessus de tous les éloges : il établit à jamais la supériorité de Rossini sur tous les compositeurs ses contemporains.
La rentrée de Fernand a tout le feu possible :
Freme il nemho..,
Uom maturo e magistrato,
Vi doif reste i^ergognar.
Il y a toujours beaucoup plus de force et d'énergie que d'élégance ou de sensibilité noble, et l'orchestre est bien bruyant :
Non so quel che farei, Smanio, deUro e fremo,
est un volcan. Ici, la rapidité naturelle du style de Rossini semble encore augmenter son feu incroyable: ce terzetto est une des plus belles choses que ce maestro ait jamais écrites dans sa seconde manière (le style fort). Les groupes en sont disposés avee un art infini ; il y a une qualité bien rare dans les plus beaux morceaux connus, c'est une progression étonnante. On se sent, en quelque sorte, plus
1. « Nous voici seuls : amour seconde ma flamme et mes vœux. Belle Ninette, si vous n'êtes pas barbare, daignez m'accorder une place dans votre cœur. »
avancé, à la fin du terzetto qu'au commencement. C'est après cette scène qu'on voit la pie voler à travers le théâtre ; elle enlève la cuillère fatale. Le moment est bien choisi ; le spectateur est trop ému pour prendre ce vol du côté plaisant, et, comme on ne s'y attend pas, personne n'a le temps d'examiner comment il s'opère. Après le grand morceau tragique, dont nous venons de donner une analyse si imparfaite, la musique reprend toute la légèreté, toute la gaieté possible, et même une élégance qu'elle n'a pas eue jusqu'ici ; et tout cela pour le procès-verbal de l'interrogatoire de la pauvre Ninetta :
In casa di messere Fahrizio.
Ce morceau est délicieux ; il me semble qu'aucun maestro vivant ne pourrait en faire un semblable. La cantilène la plus charmante que l'art puisse produire est justement appliquée à la parole la plus infâme de l'interrogatoire. Quand le jeune militaire fait observer, avec beaucoup de raison, que l'objet qu'on cherche a été
Rapito ! nOf smarrito (Volé ! non, égaré),
le podestat répond avec une grâce parfaite :
Vuol dir lo slesso.
(Qu'importe ? ces mots n'ont-ils pas le même sens?)
Il est vrai que cette admirable légèreté, que ce badinage aimable et tout à fait monarchique, s'est
rencontré plusieurs fois, en ces derniers temps,, chez des juges, gens du monde, qui envoyaient à la mort les ennemis du pouvoir en se jouant, ou plutôt sans interrompre les jeux d'une vie aimable et insouciante. La musique de Rossini serait parfaitement à sa place dans une comédie intitulée Charles II ^ ou Henri III, et où le poète aurait emprunté, pour représenter les moments prospères du règne de ces princes, le génie qui inspira Pinto à M. Lemercier. J'ai eu besoin de m'arrêter un instant pour faire sentir à un lecteur né dans des pays où la justice est digne de tous nos respects, comme chacun sait, que Rossini, né en Romagne et accoutumé aux juges nommés par des prêtres, a été peintre fidèle dans tout le rôle du podestat de la Gazza ladra. En plaçant tant de gaieté, d'insouciance et de légèreté dans l'interrogatoire de Ninetta, il a eu égard au caractère principal, qui est le juge, vieux scélérat goguenard et libertin, et au dénouement de son opéra, qu'il savait bien devoir être di lieto fine, comme ceux de Métastase. J'ai entendu Rossini repousser très gaiement les critiques qu'on faisait de son podestat, à Milan, lieu où Napoléon avait fait apparaître quelque décence dans la justice (1797 à 1814), « Le jeune militaire, quoique Français, est un
1. Voir les admirables Mémoires de mistress Hutchinson^ et les procès de Sidney et de tant d'autres. Voir certains détails de procès criminels dans Voltaire. Voir...
« nigaud, disait Rossini ; à sa place, moi qui n'ai « pas fait de campagnes ni enlevé de drapeau, <( je me serais écrié, voyant ma maîtresse accusée : (( C'est moi qui ai pris la fatale cuillère. Dans le « libretto qu'on m'a donné, Ninetta, confondue par « des apparences accablantes, ne sait que répondre ; <( Giannetto est un sot : le personnage principal <( de mon finale est donc le juge, lequel est un co- « quin nullement triste, et qui, d'ailleurs, n'a « aucune idée de perdre Ninetta ; il ne songe, « pendant tout le temps de l'interrogatoire, qu'à « lui vendre sa grâce, et au prix qu'il en obtien- « dra ^. » Rossini n'ajoutait pas, car il est fort prudent et se souvient de la mort de Cimarosa : Allez voir dans mon pays, à Ferrare, à Rimini, les jugements que l'on y rend tous les jours. Avisez-vous d'avoir un procès et d'être accusé d'avoir mangé un poulet le vendredi, un an ou deux auparavant. Les prêtres * envoient dans les jardins des palazzi voir si l'on jette des os de poulet le vendredi. La femme de chambre de la maison n'a pas l'absolution à Pâques, si elle ne dénonce les os des poulets mangés en cachette : or une femme de chambre, à Imola ou à Pesaro, qui ne fait pas ses pâques est une fille perdue. Qu'on se figure, dans une ville de vingt mille âmes, comme Ferrare, un préfet,