Journal de Paris, jeudi 9 septembre
Donna del Lago, telle qu'on l'a présentée ce soir au public de Paris. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'il n'a point sifflé ; il est trop poli pour cela ; il a même applaudi quelquefois.
Bordogni a été détestable et glacial ; mais il faut avouer qu'il avait un rival dangereux dans le ténor Mari. Ces deux ténors chantent toujours juste, il est vrai, mais de manière à dégoûter de la musique. Chanter faux quelquefois n'est pas, quoi qu'en disent les ignorants, le plus grand des péchés en musique. Par exemple, les chœurs de la Donna del Lago n'ont pas précisément chanté faux toujours, mais ils ont toujours crié, mais toujours ils ont été déchirants pour l'oreille. Il est vrai qu'il y a trois jours, à la répétition générale, l'un des grands personnages de l'Opéra, et d'ailleurs excellent musicien {M. Habeneck), réprimandait un choriste qui criait hors de mesure, ce qui l'empêchait sans doute d'écouter ou d'entendre son chef, dont la remontrance n'a point paru le toucher beaucoup. Avec un tel excès de désordre tout s'explique, même le charivari de ce soir.
Hé bien, fort peu de personnes ont rendu justice à ce charivari ; c'est que les chœurs avaient le même avantage que Bordogni, celui d'être totalement éclipsés par quelque chose de plus mauvais. Il y avait ce soir à l'Opéra des trompettes qui, par malheur, sont nécessaires à la Donna del Lago, et qui constamment ont déchiré l'oreille par les sons
les plus éclatants et les plus outrageants. Partout ailleurs qu'à Paris, il y aurait eu un riche accompagnement de sifflets. Il y aurait bien quelque chose à dire aussi d'une certaine musique militaire qui a défilé plusieurs fois sur le théâtre à la suite du héros Malcolm, et qui oubliait d'aller en mesure ; mais cette peccadille n'a pas même été remarquée.
La bonne musique est un plaisir fort délicat et qui tient à la réunion d'une quantité de choses exquises. Ce soir, tout avait été négligé. Aussi, après la fin du premier acte, le foyer était-il plein d'amateurs qui se disaient : « Mais est-il bien possible que cet opéra ait eu le plus brillant succès à Naples, à Milan, à Munich ? » La réponse était fort simple, quoique assez peu flatteuse pour les gens qui prennent soin de nos plaisirs. Quel est celui d'entre nous qui n'a pas eu le malheur de voir jouer Andromaque en province, par des acteurs qui ne s'occupent d'ordinaire que des pièces des Variétés ? Aurait-il été, juste en voyant le Brunet de la troupe estropier le rôle d'Oreste, de s'écrier : « Le chef-d'œuvre de Racine est une pauvreté » !
Je suis loin de comparer le mérite de Rossini, qui peut-être sera oublié dans vingt ans, au génie d'un des plus grands poètes des siècles modernes, mais enfin le célèbre maestro, en entendant écorcher sa musique, pouvait s'écrier ; Otello et Tancrède joués de cette manière seraient tombés tout à plat. Il y a dans l'exécution de la musique dramatique
Rossini. II. 19
un certain degré de médiocrité, passé lequel le plus bel ouvrage devient un supplice pour l'auditeur.
Le libretto de la Donna del Lago, tiré d'un poëme de Walter Scott, est encore plus inintelligible et plus plat que la plupart de ceux que Rossini a réchauffés des sons de sa musique. Pour faire celleci, il s'est inspiré d'Ossian, et très heureusement selon moi. Si l'on veut me passer le mot, je dirai que ce n'est point une musique de tragédie, c'est une musique de poëme épique. Ce genre est le contraire de celui d^Otello. Le majestueux et le tendre s'y trouvent souvent, et le passionné presque jamais. Avec un public attentif et bien disposé par une heure de bonne musique, cette partition ferait un plaisir infini ; mais elle a, si je puis ainsi dire, un mérite délicat, et rien n'est plus hasardeux que d'exposer sur une scène peu musicale des chants majestueux, mélancoliques et rarement passionnés. La grâce naïve doit manquer son effet sur des oreilles effrayées par des trompettes fausses et des chœurs criards.
Ce soir, il y a eu une chose plus étonnante que la manière dont la pièce était montée, c'est la bonté du public. Ce souverain juge a bien voulu ne faire attention qu'à la voix délicieuse de mademoiselle Schiassetti. C'est, je crois, le plus beau contralto qui ait jamais paru en France. Or, il faut se rappeler que Rossini a composé tous ses
NOTES D UN DILETTANTE
premiers opéras, V Italiana in Algeri, la Pietra del paragone, etc., pour la voix de contralto de madame Marcolini. Plus tard, à Naples, il a écrit pour la voix sublime de mademoiselle Pisaroni, qui est aussi un contralto. La présence de mademoiselle Schiassetti, cantatrice fort habile et qui manie sa voix pleine, perlée et sonore avec une adresse infinie, va donc permettre d'aborder une quantité d'ouvrages de Rossini impossibles à donner jusqu'ici. Mais si on les monte comme la Donna del Lago, il est fort inutile de se mettre en frais.
Voici ce qu'un public trop indulgent a distingué ce soir, au milieu de trompettes écorchant l'oreille, et de chœurs se croyant obligés de crier à tuetête. La cavatine 0 mattutini alhori aurait touché profondément si le public avait été disposé à goûter ce genre de musique. Elle commence la pièce, elle a pour ainsi dire un mérite trop modeste, trop délicat, pour être sentie de prime-abord, et surtout par le public d'une représentation extraordinaire, toujours un peu effarouché, et qui craint de se compromettre en applaudissant. Pour être appréciée ce qu'elle vaut, la cavatine 0 mattutini alhori devrait paraître au second acte de Tancrède ou de Romeo. Elle peint avec une justesse admirable cette mélancolie, fille d'une imagination rêveuse, qui fait le charme d'un si grand nombre de beaux passages d'Ossian. Le compositeur a rappelé quatre fois dans le courant de la pièce, et avec un art
infini, cette cantilène admirable de fraîcheur, de naïveté, d'abandon.
A dire le vrai, grâce à MM. Bordogni et Mari, il n'y a pas eu un second morceau de la partition originale de la Donna del La go qui ait plu au public. Mademoiselle Schiassetti a été fort applaudie au second acte dans un duo avec mademoiselle Mombelli,
Sappi che un rio dovere,
qui appartient à l'opéra de Bianca e Faliero. Le public a été entraîné par ces mots que Malcolm (mademoiselle Schiassetti) adresse à Elena, sa maîtresse : Vedersi nel pianto. Il est impossible de conduire avec plus d'art une voix plus douce et plus agréable à l'oreille. Dans ce moment, mademoiselle Schiassetti a été l'égale de mademoiselle Pisaroni, l'actrice la plus laide de l'Europe peutêtre, mais qui a la plus belle voix de contralto qu'on puisse entendre.
Le grand succès musical de la soirée a été pour le magnifique quatuor de Bianca e Faliero : Cielo, il mio lahro inspira^ chef-d'œuvre de Rossini dans le genre pathétique. Il est fort possible que ce quatuor et la première cavatine fassent supporter la Donna del Lago, à Louvois. Si tant est qu'il y ait quelqu'un qui s'intéresse à ce pauvre théâtre, je conseillerais de retrancher tout ce qu'on pourra dans les rôles de Mari et de Bordogni. Il faudrait
NOTES d'un dilettante 293
ôter le plus de trompettes possible, et renvoyer la musique militaire au Champ-de-Mars, où elle est fort bien placés.
Mademoiselle Mombelli ayant eu le malheur de chanter faux une fois, ce qui est un péché irrémissible, tout l'honneur de la soirée a été pour mademoiselle Schiassetti, qui est d'ailleurs fort jolie. Son jeu m'a paru avoir des grâces naïves, simples, naturelles, de fort bon ton, et je la croirais mieux placée dans l'opéra-bufïa que dans le tragique. Je voudrais la voir dans Vltaliana^ dans le Barbier de Séville, dans l'air Eco pietosa de la Pietra del paragone. Mademoiselle Schiassetti a monté à Munich vingt-neuf opéras qu'elle est prête à chanter ici à la première réquisition ; mais elle partira dans un an, après avoir paru peut-être dans quatre ouvrages, comme Galli.