Journal de Paris, 13 septembre
RossiNï II, 19.
s'étend la nouvelle officielle. L'absence de Rossini sera de quarante jours.
Reviendra -t-il à Paris directeur de l'Opéra- Bufîa avec vingt mille francs d'appointements, ou bien sera-t-il imprésario (entrepreneur), recevant de la liste civile 120.000 francs par an, pour nous donner des spectacles aussi beaux, musicalement parlant, que ceux de Saint-Charles ? Rossini, en un mot, sera-t-il notre Barbaja * ? Telles sont les grandes questions qui agitaient le peuple des dilettanti.
A la nouvelle du départ de Rossi à pour aller recruter des ténors en Italie, il s'est élevé un concert d'éloges pour le nouveau directeur des théâtres royaux. Il est difficile pour une nouvelle administration de s'annoncer d'une manière plus brillante et par une mesure plus ferme. On devait s'y attendre ; l'amour éclairé des arts n'est pas une des moindres illustrations d'une famille * qui a marqué ses pas dans tous les chemins du beau et du bien.
Une longue expérience a démontré à toutes les villes d'Italie, qui ont des théâtres, que le système de l'entreprise est le seul convenable. Il y a deux ans, par exemple, que le gouvernement autrichien, n'ayant pas trouvé d'entrepreneur aux conditions qu'il proposait, pour le théâtre de la Scala, à Milan, voulut avoir une régie. Les spectacles ont été pauvres, peu variés, et le gouvernement a dépensé 428.000 francs pour l'opéra et les ballets, au lieu
de 230.000 que lui aurait coûtés l'entreprise^
Espérons donc de la sagesse de l'administration actuelle que Rossini nous reviendra entrepreneur, imprésario. Barba j a s'associera avec Rossini, ou lui vendrjb pour quelques mois, comme on dit en Italie, Davide, Lablache, madame Fodor ; et le théâtre italien marchera l'égal de ceux de Vienne, Naples et Milan.
Mais, dans le cas où les vœux des dilettanti seraient comblés, et où l'on verrait revenir Rossini. entrepreneur, souvei ons-nous que, dans tous les genres, les supériorités ne s'aiment guère, et ayons soin de stipuler que madame Pasta ne sera remplacée par personne, pas même par madame Colbran, et que notre grande tragédienne lyrique paraîtra chaque mois dans trois opéras différents.
La fatale expérience de la Donna del Lago vient, de prouver qu'avec des ténors tels que MM. Bordogni et Mari, l'on ne peut donner aucun des opéras que Rossini a écrits à Naples pour Davide et Noz-^ zari. Par exemple, l'air que Bordogni chante au. second acte, et qui, chargé de ses petits ornements mesquins, nous semble la chose du monde la plus ennuyeuse, était interrompu trois ou quatre fois par les frémissements de plaisir du public quand Davide le chantait.
La Donna del Lago a fait quelque plaisir à Louvois aux seconde et troisième représentations. J'ai
ouï-dire au foyer que c'était par un fait exprès que ce malheureux opéra avait été tellement défiguré le premier jour dans la rue Le Peletier. L'Opéra français craignait, en cas de réussite, de voir arriver chez lui trois fois par semaine les chanteurs italiens. De là, comparaison fatale et peut-être sifflets. Il est fort plaisant, ajoute-t-on, d'entendre messieurs de l'Opéra parler à ce sujet des intrigues des Italiens. Le théâtre Louvois se compose de sept à huit sujets qui se voient à peine entre eux, et vivent chacun à Paris comme de bons bourgeois dans une société fort peu nombreuse. Les Italiens ont trop de paresse et de finesse pour entreprendre d'intriguer en pays étranger. Ils se contentent, je crois, de rire dans leur intimité des trompettes fausses, des clarinettes hors de mesure, et autres belles choses qu'on leur fait subir au théâtre Louvois. L'essentiel pour eux, c'est qu'on les paie exactement à la fm du mois, et que les journaux de Paris, la capitale du monde, leur fassent une réputation en Europe.
Les chanteurs de l'Opéra, au contraire, tenant à la danse et aux artistes de tous les théâtres de Paris, font régner leurs opinions dans une centaine <ie salons des plus recherchés de la capitale. Je ne vois là nulle parité pour les moyens d'intrigue. L'Opéra italien ne peut gagner sa cause qu'autant qu'une administration vigoureuse saura mépriser J'intrigue, ne jamais revenir sur les choses décidées,
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et suspendre, au besoin, les appointements des subalternes qui n obéissent pas.
Je l 'ai point au hasard lâché cette parole. M. Grasset devrait av^ir l'autorité nécessaire pour pouvoir diminuer au besoin le bruit de son orchestre. La force toujours égale de l'orchestre de Louvois est, dit-on, la chose qui désespère le plus RcssJni.
Je crains bien que la Donna del Lago n'arrive pas à la dixième représentation. M^^^^ Mombelli et Schiassetti font des miracles ; Levasseur chante bien son air : tout le reste est mauvais, et fort mauvais. L'ensemble est ennuyeux. Il n'y a d'ailleurs aucune situation tragique dans le libretto ; or la musique séria, un peu ennuyeuse par ellemême, ne peut intéresser le public qu'autant qu'elle est appliquée à des situations de mélodrames, à des situations extrêmement fortes, telles que Tancredi qui défie Orbassan, ou Desdemona qui reçoit la malédiction de son père ; Impia, ti maledico. Au reste, à quoi bon reparler des vices d'exécution de la Donna del Lago ? Il serait cruel de revenir sur les chanteurs, l'orchestre, les chœurs, etc., etc.. Je vais m'attaquer au grand maestro lui-même. La cavatine si bien chantée par mademoiselle Schiassetti :
Ah ! quel giorno ognor rammento,
ne vaut absolument rien. Il n'y a pas de chant, ce n'est qu'une sorte de récitatif obligé. A quelle
immense distance ce morceau décoloré ne reste-t-il pas de l'air :
Mura infelici 1
que madame Pasta a pris à la Donna del Lago, pour le transporter dans VOtello ? Il faudrait que le grand maestro, oubliant un peu sa paresse, fit une autre cavatine à mademoiselle Schiassetti, ainsi quHl Valait promis.
Rien de plus ridicule que les disparates de style qui déparent l'air que Levasseur chante avec une si belle voix et si peu de laisser-aller :
Taci, lo i^oglio.
A chaque instant, cet air de colère d'un vieux guerrier blessé dans son orgueil est interrompu par des petits accompagnements tendres, gracieux, fort jolis, et, comme tels, fort applaudis par un public peu difficile. Ces accompagnements seraient placés convenablement tout au plus dans la cavatine de M}^^ Schiassetti, mais dans l'air du farouche Douglas, Ohimè !
Mlle Mombelli chante supérieurement, maia avec les plus ridicules contre-sens, le commencement de son duo avec Malcolm. Elle dit à son amant :
Il padre importe Ch'io non pensi a te.
Mon père m'ordonne de ne plus t'aimer.
NOTES D UN DILETTANTE
Or, c'est avec la joie la plus vive et les ornements les plus brillants et les plus gais que M^^® Mombelli annonce cette bonne nouvelle à son amant. Le public aime mieux être amusé à contre-sens qu'ennuyé suivant les règles ; mais M^^® Mombelli, pour peu qu'elle soit avertie par le silence des spectateurs, a assez de talent pour broder ce duo avec des ornements tristes. Voilà de ces fautes qu'on n'a jamais à reprocher à notre sublime madame Pasta, qu'enfin nous verrons mardi dans Roméo, et que nous eussions pu revoir quinze jours plus tôt.