Journal de Paris, 15 octobre 182^i
NOTES D UN DILETTANTE
<lans le Barbier de Séidlley et d'Isabelle dans Vltaliana in Algeri. M}^^ Cinti a offert sa démission. Il est hors de doute que cette jolie et agréable chanteuse, fort vantée par Rossini, aurait en Italie tous les genres de succès. Elle nous reviendrait dans quelques années beaucoup meilleure et couverte de diamants, et, en son absence, nous aurions le plaisir d'entendre chanter de la musique italienne par des gosiers italiens, ce qui n'est pas encore inutile au perfectionnement de notre goût. Combien de traits de chant nous étaient inconnus avaLt l'arrivée de M}^^ Mombelli.
Il faudrait que la grande révolution qui vient d'anéantir une petite intrigue fort bien conduite, dit-on, établît en principe, une fois pour toutes, qu'il sera loisible à tout artiste arrivant d'Italie à Louvois de chanter trois fois tous les rôles de son emploi, sauf à être sifflé par le public s'il s'y montre inférieur au titulaire. Sans ce règlement fort sage, à quoi bon, par exemple, faire venir le ténor Davide ? Bordogni ne voudrait lui céder aucun rôle, et Davide serait réduit à chanter pendant six mois dans la pièce par laquelle il aurait débuté. Rien de plus clair que ce raisonnement ; mais, comme il tend à tenir les comédiens en haleine, et à donner toujours le meilleur rôle au plus digne, il faudra beaucoup de force dai s l'autorité pour établir un règlement si avantageux au public et si raisonnable.
Jamais la Donna del Lago n'avait fait autant de plaisir que ce soir. Le public a goûté et applaudi toutes les finesses de cette musique charmante. M^^^ Schiassetti, qui n'était pas bien remise de son indisposition, a chanté avec un art infini ; M^^^ Mombelli a été sublime dans plusieurs morceaux ; nous avons eu de la musique digne de San Carlo et de la Scala. A la fin d'un rôle horriblement fatigant, la lassitude a fait tomber M}^^ Mombelli dans quelques sons faux. C'est que, malgré ses succès dans le tragique, cette voix si vive, si légère, si originale, est évidemment faite pour l'opéra-bufîa.
J'ai entendu avec peine plusieurs personnes répéter un raisonnement bien faux du Journal des Débats. Dans l'cirticle que le savant XXX a consacré à la Donna del Lago, il prétend que tous les morceaux qu'on a été obligé de supprimer à Louvois n'ont aucun mérite. Ils ne valent rien dans la bouche de Mari, d'accord ; mais ils feraient fureur à Naples dans celle de Davide. C'est comme si l'on faisait jouer le rôle d'Achille, dans I phi génie, par Potier, et qu'ensuite parce que la colère du fils de Pelée aurait semblé tant soit peu comique, rendue avec les gestes du Père Sournois, on en concluait que le rôle d'Achille, tel que Racine l'a écrit, est ridicule.
Il y a un amour-propre déplorable dans notre pauvreté. Nous travestissons par impuissance les chefs-d'œuvre du théâtre de Naples ; nous essayons avec des clarinettes de guinguettes des marches
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qui ont fait fureur à Vienne et à Naples, où Ton a de bons exécutants pour les instruments à vent, et nous décidons ensuite, après une expérience tentée d'aussi bonne foi, que ce que nous sommes hors d'état d'exécuter ne peut plaire à personne. Ayons des clarinettes et des cors tels que ceux de Vienne ou de Dresde (beaucoup d'entre nous ont entendu de la musique militaire dans ces deux villes), et nous jugerons ensuite des effets piquants produits par la musique sur le théâtre et par les silences momentanés de l'orchestre.
Depuis qu'on a fait descendre la musique militaire dans l'orchestre à Louvois, toute cette partie de l'opéra a pris un air pauvre et mesquin. Le public a été si content de plusieurs morceaux chantés par M}^^ Mombelli, que deux ou trois fois il a crié bis, et un duo a même été sur le point d'être répété. Levasseur a été fort applaudi dans son air un peu trop visiblement imité du Bartolo des Nozze di Figaro. Ce n'est pas le seul emprunt que Rossini ait fait à Mozart dans la Donna del Lago. Tel qu'il est à Louvois, une grande moitié du mérite de cet opéra nous est invisible. Si jamais nous avons deux bons ténors, tels que Davide et Nozzari étaient il y a quatre ans, on pourra reprendre cet opéra sans crainte, le public ne s'y reconnaîtra plus ; ce sera une nouveauté. Il en sera de la Donna comme de la Pietra del paragone, le seul opéra-bulîa qui convienne à la troupe de
Rossini II. 20.
Louvois, telle qu'elle sera composée au retour de Zuchelli. Cet ouvrage, dit-on, est tombé il y a cinq ans. D'abord, une main savante avait eu soin de supprimer le superbe finale Sigillara, et l'air magnifique et si piquant poar le goût français: Eco pietosa, c'est-à-dire précisément les deux chefsd'œuvre de cet opéra *. En second lieu, par qui a-t-il été chanté il y a cinq ans ? M"^^ Ronzi de Begnis n'avait pas encore le talent magnifique qui l'a placée depuis peu au premier rang des chanteuses. Pour finir par la meilleure raison, le public d'aujourd'hui est sans comparaison supérieur au public d'il y a cinq ans. Il a fait preuve ce soir d'une sûreté de goût et d'une finesse de tact qu'on n'avait jamais remarquées avant le règne de M°^® Pasta. Cette grande actnce a initié le public dans tous les mystères de la musique séria. La musique bouffe la plus difficile ne sera désormais qu'un jeu pour le public de Paris, et, dès la première soirée, elle sera sentie et appréciée. Les chefs-d'œuvre en ce genre, qui auraient pu passer inaperçus autrefois, peuvent donc être présentés avec assurance à un public qui ne se trompe encore quelquefois que sur les choses dont il n'a pas l'expérience personnelle, mais qui jugera toujours bien la bonne musique, pourvu toutefois qu'une main ennemie ne prenne pas soin de la travestir. Demandons hardiment la Pietra del paragone avec Zuchelli, si bon dans Sigillara, et M^^^^ Mombelli et Schiassetti.
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Je ne crois pas que la musique bouffe de Cimarosa ou de Paësiello réussît en ce momert à Louvois. Dans un an ou deux, on sera lassé de Vesprit de Rossini ; nous reviendrons peut-être avec plaisir au génie de l'auteur de Cosi fan tutte, ou des Traci amanti. Alors, nous prierons Rossini de nous faire un opéra à la mode, avec deux opéras de Cimarosa. Le cygne de Pesaro mettra des accompagnements piquants et riches sous ces cantilènes sublimes, et, pour prix de cette bonne idée, nous pourrons enrichir notre répertoire de vingt chefs-d'œuvre, mais, pour cela, il faut oser rire. Jamais Paris n'a rien entendu d'égal pour le comique à la Scuffiara de Paësiello (la Marchande de modes). Gela est aussi gai que VOurs et le Pacha, et les airs de passion sont divins comme ceux de la Nina.
DÉBUT DE CURIONI DANS LE ROLE d'oTHELLO ^
(26 octobre 1824)
M. Gurioni a réussi. Ce n'est pas, il est vrai, un succès d'enthousiasme ; la faute en est un peu à Garcia, qui, dans les derniers temps, jouait Othello comme on nous l'eût montré à l'Académie royale