‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilletanteChapitre 50 sur 122 · Journal de Paris du 28 octobre · texte numérisé non relu

Journal de Paris du 28 octobre

de musique. Garcia mêlait des cris un peu trop énergiques aux derniers accents d'une voix encore très belle ; le public s'était fait à cette manière de voir le féroce Africain, et il faudra plusieurs représentations pour qu'il s'accoutume au jeu sage et peut-être un peu froid de Curioni. Du reste, la voix du débutant est fort belle : c'est un ténor de poitrine ; c'est-à-dire de l'espèce la plus rare.

Curioni se sert habilement du fausset. Si nous n'avons pu juger de ce talent hier soir, c'est par l'effet de l'extrême timidité que cet acteur n'éprouve pas à Londres, mais dont il n'a pu se défendre en paraissant devant le public de Paris, dont le suffrage va décider de sa réputation en Europe. Le rôle d'Othello, qui est tout en action plutôt qu'en chant, n'est point favorable à Curioni ; il va paraître dans Mosè, et je ne doute pas qu'il n'y obtienne un succès remarquable, et peut-être d'enthousiasme. Il a été fort applaudi hier dans le fameux duo de la lettre avec lago. C'est que les bontés du public lui avaient déjà rendu une partie de ses moyens.

La représentation a été assez froide jusqu'au duo du troisième acte, entre Desdemona et Othello, qui n'est point un chef-d'œuvre. M"^® Pasta s'y est tout à coup élevée à une telle hauteur d'énergie tragique, et sa voix a si bien secondé l'élan de son âme, que le public en masse a été électrisé. Curioni, qui est homme d'esprit et qui ne manque pas de

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sensibilité, étonné, entraîné lui-même par les accents sublimes qu'il entendait si près de lui, s'est élevé à la hauteur de M"^® Pasta. Cet acteur a un petit avantage qui ne laisse pas d'être particulièrement bien placé dans le rôle d'Othello ; il est impossible d'avoir une plus belle figure ; en le voyant, on comprend, on excuse la passion de la pauvre Desdemona. M. Curioni a, d'ailleurs, une parfaite noblesse dans ses gestes ; il occupait une place fort distinguée en Italie, avant la restauration de 1814 ; quelques mois après sa destitution, il débuta par le rôle d'Argire de Tancredi, et eut un grand succès.

Pour que le public pût apprécier tout le charme de la voix de Curioni, il serait bien à désirer que l'orchestre voulût accompagner doucement et de manière à ne pas couvrir tout à fait la voix. Cette complaisance extrême ne tirerait pas à conséquence, et nous ne nous en prévaudrions pas pour la solliciter dans un autre opéra.

M}^^ Schiassetti a reçu officiellement, il est vrai, le rôle de Rosine, du Barbier de Sé^ille, mais aussitôt Bordogni a déclaré qu'il ne jouerait jamais le rôle du comte Almaviva, et l'administration a cru devoir ménager Bordogni. C'est au public à juger ce jugement. Heureusement, dans un des salons de Paris où Ton fait la meilleure musique, M^i® Schiassetti a chanté hier soir le rôle de Zerline de Don, Juan avec une telle supériorité, que tout

d'une voix les heureux spectateurs l'ont comparée à M"^^ Pasta. Si la savante lenteur de l'administration de Louvois s'oppose à ce que nous jugions M^^^ Schiassetti dans un des trente-deux opéras qu'elle offre de jouer, même sans répétitions, nous trouverons cette voix suave, et d'un effet si tendre quand elle est bien placée, dans les concerts de cet hiver.

Rossini arrive d'Italie lundi prochain, 1^^ novembre, et, mardi, M"^^ Pasta joue la Nina pazza per amore de Paësiello. Rossini se sera-t-il cru suffisamment autorisé à engager quelque ténor nouveau, ou bien nous faudra-t-il supporter encore pendant une année les petits ornements si rebattus, et les caprices si ridicules de Bordogni ? Reverronsnous le Barbier de Séç^ille, le chef-d'œuvre de Rossini ? Telles sont les grandes questions qui, ce soir, faisaient l'objet de toutes les conversations à Louvois.

Curioni a beaucoup mieux chanté. Le crime avait tué le sommeil pour Macbeth ; on dit que la peur de paraître devant le public de Paris produit le même effet sur le premier ténor des théâtres de Londres. Ses amis assurent que, pour peu qu'on

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