Journal de Paris du 29 novembre
NOTES d'un dilettante 331
Jamais peut-être la musique ossianique de la Donna del Lago n'avait été écoutée avec autant de recueillement et de plaisir. La plupart des morceaux, et surtout le chœur d'Inibaca donzella donnent, ce me semble, un peu de cette sensation romantique que l'on éprouve quand on se trouve seul au milieu des vastes forêts. Cette musique, qui est plutôt dans le style épique que dans le genre passionné, respire une certaine tranquillité touchante qui transporte le spectateur au siècle d'I^anhoe. C'est peut-être l'ouvrage dans lequel Rossini s'est le plus écarté de sa manière ordinaire.
Quelques personnes, ravies des accents touchants dont nous avons joui ce soir, s'émerveillaient de voir que cet opéra eût été si peu goûté le premier jour, à la salle de la rue Le Peletier. Ces spectateurs loyaux faisaient preuve de peu de connaissance des choses de ce monde. Les dilettanti auraient parié, avant de le savoir, que, ce soir-là, on ferait à l'Opéra de faux signaux aux gens des décorations, que des ciseaux officieux auraient coupé les fils de fer, au moyen desquels les costumiers sont avertis, etc., etc., et qu'enfin un des grands personnages dirigeant cette honorable conspiration, conduite au nom de Vhonneur national, et qui était venu se placer à l'orchestre pour jouir de l'effet de cette tactique savante, n'aurait pu s'empêcher de laisser éclater le rire du bonheur, en voyant le public se
persuader que la salle de l'Académie royale ne convient pas aux Italiens. Mais il parait que, pour la première fois depuis qu'on fait des conspirations, le succès a perdu les conspirateurs ; nouveaux Fiesques, ils sont tombés au sein de la victoire, et au moment où tous les journaux français et troubadours répétaient que la salle de la rue Le Peletier est trop grande pour la voix de M°^® Pasta.
Eh ! Messieurs, si l'opéra italien vous ennuie, n'y venez pas ; le théâtre Feydeau est si près ! Nous n'irons pas troubler vos jouissances. Laisseznous profiter du bonheur de voir les beaux-arts sous l'influence du bon goût. La salle étouffée de Louvois donne un sentiment de malaise à presque tous les spectateurs. Vous n'êtes pas juges compétents, il est vrai ; une santé extrêmement robuste vous soustrait également à ces sortes d'impressions et à celle de la musique italienne. Vous regrettez les cris de l'Opéra. Eh bien, messieurs, vous en jouirez trois fois la semaine, laissez-nous les autres jours. C'est un guerrier bien peu sûr de sa force, que celui qui redoute le combat à armes égales. Ne craignez pas de nous voir troubler votre soli-^ tude ; seulement, ne venez pas plus chez nous que nous n'irons chez vous, et épargnez-nous les articles de vos petits journaux nationaux. Profitons du jour heureux qui luit sur les beaux-arts ; faisons un essai dont l'occasion ne se présentera peutêtre pas de bien des années ; voyons si la haute
NOTES D UN DILETTANTE
société s'effraiera d'être placée trop commodément •dans la salle de la rue Le Peletiar.
On s'occupait ce soir du jugement porté par un homme illustre sur deux cantatrices célèbres, ^mes Cinti et Pasta ; cela faisait sujet de discussion pour les dilettar ti. « Je ne conçois pas, disait, il y a quelques jours, l'homme célèbre, la grande réputation de M^^ Pasta dans un pays qui a le bonheur •de posséder M^^^ Cinti. »