Journal de Paris, 21 juin
chanter ensemble. Rendons grâce à l'administration de ce pas immense fait dans la carrière musicale. Non seulement à l'avenir nous verrons à Louvois les opéras qui ont le plus de succès en Italie, mais notre troupe étant une des meilleures de l'Europe, nous aurons des opéras composés pour elle, comme il se pratique en Italie ; nous aurons de la musique faite pour nous.
Il y a autant de musique dans le Viaggio a Reims que dans la Gazza ladra, et toutefois le libretto ne présente qu'une exposition. Il peint avec esprit le caractère de Corinna, improvisatrice romaine ; de la comtesse Mélibée, Polonaise sentimentale ; de M"'^^ de Folleville, jolie Française, folle de modes et de chiffons ; de M"^^ Gortese enfin (M^^® Mombelli), la jolie hôtesse de l'auberge du Lis d'or, à Plombières. Le comte de Libinskof, général russe d'un caractère violent, est amoureux fou de la comtesse polonaise {M}^^ Schiassetti) ; lord Sidney (Zuchelli) aime avec passion la belle Corinna (^me Pasta). La caricature de don Profonde, amateur d'antiquités, est fort bien rendue par Pellegrini. Don Alvar (Levasseur), grand d'Espagne et amiral, aime très flegmatiquement la comtesse Mélibée. Le baron Trombonok anime la scène ; et ce rôle, fort bien joué par Graziani, a jeté du mouvement dans le premier acte ; car, bien que le Viaggio a Reims n'ait qu'un acte dans le libretto, il en a trois à la représentation. Le libretto nous
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fait faire connaissance avec tous les personnages que je viens d'indiquer, mais ces personnages n'agissent point. Ils entrent, ils chantent un air ou un duo et puis s'en vont. Sans doute ce libretto est fait avec esprit, mais la musique de Rossini aurait produit un bien autre effet, si elle avait eu à rendre des situations tour à tour pathétiques ou plaisantes amenées par une intrigue vive.
Le premier air, celui de M^® Gortese, la maîtresse de l'auberge, est joli ; mais hier, M}^^ Mombelli paraissait un peu moins bien disposée qu'à l'ordinaire. L'air de désespoir de la comtesse de Folleville, lorsqu'on lui annonce que la diligence de Paris a versé et que toutes ses caisses de chapeaux sont perdues, est fort bien écrit, mais trois fois trop long. Ici, les personnages réunis sur la scène sont interrompus par un prélude de harpe. On fait silence, et l'on écoute avec une attention profonde l'improvisatrice romaine (M°^® Pasta), qui chante dans son appartement.
L'apparition de milord Sidney (Zuchelli), amoureux sentimental qui, suivi de toutes les jeunes jardinières de Plombières, vient déposer des fleurs sous les fenêtres de Corinna, a donné le signal de la gaieté. Son air : In ^an strappar dal core a entraîné tous les suffrages, et le respect que le public devait à d'augustes personnages a eu grande peine à contenir les applaudissements. Enfm, M^^ Pasta a paru. Le chevalier de Belfiore, la trouvant seule,
risque une déclaration fort mal reçue par la fière Romaine. Le duetto qu'amène cette situation, quoique un peu long, a paru magnifique.
Un air très original, chanté par Pellegrini avec une grande perfection, succède au duo. Le nom d^Ipsiboé, qu'on a distingué dans les paroles italiennes, a fait beaucoup rire. Vient ensuite le grand morceau à quatorze voix sans accompagnement ; ce morceau magnifique suffirait à lui seul pour assurer le succès de la pièce. On est sûr du moins qu'aucun théâtre ne pourra s'emparer de ce Quatordice simino. Il faut des voix italiennes pour surmonter de telles difficultés. Hier, toutes les voix ont fini parfaitement juste, ainsi qu'elles avaient commencé. On a distingué quelques notes élevées données par M^^^ Amigo qui, sous son costume de jeune Grecque, était jolie à ravir.
La comtesse Mélibée et le Russe Libinskof son amant, fort jaloux (M^^^ Schiassetti et Bordogni), ont ensuite un duo qui est peut-être le chef-d'œuvre de la pièce dans le genre expressif ; on ne peut rien entendre de plus délicat et de plus tendre, et il faut convenir que, dans l'exécution de ce beau morceau, M^^^ Schiaseetti et Bordogni se sont mis à la hauteur de la composition ; nous leur demanderons seulement pour la première fois un peu plus de feu et d'action. Je conseille à tous les amateurs de se procurer ce duo :
D'alma céleste, oh Dio !
NOTES D UN DILETTANTE
La fête, car cet opéra est une fête, finit par un repas et une illumination. Après le repas, notre ami le major Trombonok, dont la vive gaieté anime toute la pièce, engage chacun des assistants à chanter un air. Mylord Sydney répond : « Je ne sais qu'un air : God sa^e the king (Dieu protège le roi). — Hé bien ! chantez votre air, » répond le major. Jamais cet air sublime n'a peut-être produit plus d'effet. Il a été accueilli avec enthousiasme par les spectateurs qui ont fait retentir la salle des cris de : Vice le Roi. Cet air, qui date de 1682, semble fait d'hier. M^^^ Schiassetti chante un air polonais ; don Alvar un air espagnol ; le fougueux Libinskof un air russe. Enfin arrive le tour de Corinna ; on la supplie d'improviser. On lui donne des sujets ; on les tire au sort ; le hasard, d'accord avec nos vœux, amène le nom vénéré de Charles X.
Cette improvisation de M"^^ Pasta, AlV ombra amena, a été chantée comme les plus beaux morceaux de ses rôles tragiques. Jamais M"^^ Pasta n'avait paru plus belle comme cantatrice, comme actrice et comme femme. La nécessité de ne pas applaudir semblait augmenter encore les transports du public.
Cet article est déjà trop long pour que nous puissions entrer dans la discussion des divers mérites de la musique de Rossini. Elle est écrite avec tout l'esprit possible. Un peu plus de passion et de sentiment l'eût fait sembler moins longue. Peut-être
le grand maestro sentira-t-il la convenance d'abréger la plupart des airs !
Le duo entre IVP^® Schiassetti et Bordogni sera sans doute redemandé, surtout si ces deux artistes suivent le conseil que nous leur donnons plus haut. Quant à l'air passionné de lord Sydney, Zuchelli l'a chanté et joué de manière à lui assurer les honneurs du his.
Le ballet, où l'on a remarqué Paul, Coulon et ^me Montessu, a été charmant. Au total, cet opéra a fait le plus grand plaisir, et l'on doit les plus grands éloges à l'administration.
Par cette production remarquable, déjà Rossini vient de répondre d'une manière satisfaisante à certaines accusations contre l'activité de sa verve ; s'il faut en croire les bruits qui circulent, l'adroit et habile artiste se prépare à une défense bien plus vigoureuse encore en travaillant avec ardeur à terminer un nouveau chef-d'œuvre qui doit nous être offert sous peu de temps. Ce sera triompher bien noblement d'attaques qui ne sont pas toujours très courtoises, et nous le souhaitons bien sincèrement pour l'honneur du gran maestro aussi bien que pour le ravissement des dilettanti.
NOTES d'un dilettante 353