‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilletanteChapitre 71 sur 122 · Journal de Paris, 24 septembre · texte numérisé non relu

Journal de Paris, 24 septembre

NOTES D UN DILETTANTE

Rossini enchante à la fois les beautés de Naples, de Lisbonne et de Mexico. Deux théâtres italiens s'organisent en ce moment, l'un à Pétersbourg, l'autre à New- York ; le génie ne connaît plus de distance et la musique italienne règne sur les deux mondes.

M. Meyerbeer, jeune amateur de Berlin, s'est placé depuis quelques années au rang des premiers compositeurs de l'Europe. Le Crociato commence et consolide sa réputation à Paris. En fait de musique, on sent que nous ne nous pressons jamais d'accueillir les talents naissants ; nous aimons les renommées toutes faites. Piccini, Gluck et Sacchini étaient déjà célèbres en Europe quand ils vinrent débuter à Paris. On admirait depuis dix ans en Italie, en Allemagne et en Angleterre, l'auteur de Tancredi et d'Otello, lorsque son nom même nous était inconnu.

Nous prédisons à M. Meyerbeer le sort de ses illustres devianciers ; le suffrage de Paris, quoique un peu tardif, mettra le dernier sceau à sa réputation. De la vigueur, de l'originalité, une certaine grâce de style qui respire toute la fraîcheur de la jeunesse : voilà les qualités que nous avons remarquées dans le Crociato, l'un de ses derniers et peut-être son meilleur ouvrage. Le poème sur lequel il a prodigué tant de richesses d'harmonie est d'une absurdité peu commune, même au delà des Alpes. Il s'agit d'un chevalier d'Orville, prisonnier des

infidèles, qui devient tout simplement amoureux de la fille du Soudan d'Egypte. Le résultat de cet amour est un enfant, qui paraît sur la scène au milieu des danses des odalisques. On a supprimé à Louvois cette inconvenante niaiserie : car comment imaginer que le Soudan ne s'aperçoive en aucune façon d'une intrigue aussi finement dissimulée ? L'oncle de d'Orville, grand maître des chevaliers de Rhodes, et croisé très rébarbatif, se présente au camp des musilmans pour traiter de la p?ix ; il reconnaît son neveu sous le turban d'un renégat et l'on peut juger de son indignation. Le traité ne se conclut pas ; la guerre recommence ; une conjuration s'ourdit, parmi les prisonniers chrétiens, contre le Soudan ; il est sur le point de périr ; d'Orville lui sauve la vie, et le chevalier, qui me paraît un mauvais Turc, et qui n'est pas un très bon chrétien, se trouve ainsi raccommodé avec son beau-père. Il s'arrange aussi à l'amiable avec son oncle le grand-maître, et la pièce est à lieto fine, à fin joyeuse, comme on dit en Italie.

Plusieurs intrigues secondaires se croisent dans cette œuvre mélodramatique. Une jeune fille, jadis éprise de d'Orville, se glisse parmi les pages du grand maître et reconnaît son infidèle chevalier. Le vizir Osman conspire contre son seigneur. Tout ce fatras assez compliqué donne lieu à des airs, à des duos, à des morceaux d'ensemble pleins de mouvements et de passion. Un canevas de ce

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genrs, qui fait sourire de pitié les plu^ obscurs de nos faiseurs de mélodrames, vaut cependant mille fois mieux, pour un habile compositeur, que les poèmes froids et spirituels que nous possédons ei si grand nombre. L'esprit ne se m3t pas en musique ; c'est une vérité dont on est convaincu en Italie et ea Allemagne ; nous y viendrons avec le temps. On sait que les premières représentations des opéras italiens ne sont pas autre chose qu'une seconde répétition générale, l'ensemble y manque pour l'ordinaire ; ks voix ne sont pas encore suffisamment amalgamées ; quelque habiles que soient les chanteurs, le fini de l'exécution n'est bien senti qu'après un certain nombre de représentations. Toutefois on a remarqué hier et vivement applaudi la cavatine :

Oh ! corne rapida Fuggi la speme,

ajoutée à la partition et chantée par M°^^ Pasta avec une expression ad-nirable ; le jeu de cette grande actrice a sauvé ce que son rôle dti chevalier d'Orville a de ridicule et d'invraisemblable. Elle a été sublime au moment où elle reconnaît son oncle dans l'envoyé des chrétiens. Toujours en scène, toujours noble, sans exagération, sans efforts, M°^® Pasta nous a paru atteindre à la perfection du jeu et à celle du chant.

Douzelli s'est supérieurement acquitté du rôle

du grand -maitre ; il a chanté avec âme le beau duo ; Va già, varcesti indegno, et surtout l'admirable prière :

Suona funerea L'ora di morte.

11 a voulu augmenter les regrets que nous causera son départ. Levasseur est un fort beau Soudan et M^^^ Monbelli, quoique visiblement indisposée, a fait applaudir sa belle méthode de chant et les cordes élevées de sa voix.

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