Journal de Paris, 16 mars
le maestro songeait au public devant lequel il allait débuter.
Quoique Zelmira soit imitée de la tragédie française de De Belloy, citoyen de Calais *, j'avouerai que jamais canevas plus absurde et tyran plus imbécile ne parut au Théâtre- Italien.
L'intrigue est si compliquée que, faute du sommaire dont je parlais dans le moment, ce n'est qu'au second acte qu'on a compris que le grand prince Azor avait usurpé la couronne sur le roi légitime Polydore. Anténor, le scélérat de la pièce, représenté par Bordogni, fait tuer Azor, et son couronnement en qualité de roi de Lesbos commence le finale du premier acte. Anténor accuse Zelmira, fille du roi Polydore, d'avoir tué Azor. Ce rôle, joué avec génie par M^^ Pasta, a soutenu la pièce. Ilus, époux de Zelmira, ne sait trop que penser des crimes dont la voix publique accuse sa femme. Dans l'excès de ses perplexités, ce bon prince s'endort sur la scène. Leucippe, confident d' Anténor, et aussi pervers que lui, s'avance pour poignarder Ilus, mais Zelmira, qui venait voir son époux, le sauve en s'emparant du poignard. Leucippe ne perd pas la tête, et dit à Ilus que c'est lui qui lui a sauvé la vie, et qui a arraché le poignard des mains de sa femme qui s'avançait pour le tuer. Le pauvre Ilus ne sait plus que croire ; heureusement, il rencontre le roi Polydore qui se promène dans les environs du tombeau où il est caché. A la fin, Zelmira,
NOTES d'un dilettante 393
qui a le tort de parler de ses secrets à haute voix, est entendue par le méchant Anténor, qui l'enferme avec son père dans une sombre prison. Cette prison a été le théâtre de la gloire de M"^^ Pasta. Elle défend son père à coups de poignard contre le scélérat Leucippe. L'expression de son ravissement au moment où le bon Ilus vient délivrer Polydore a paru sublime.
Bordogni n'a point été ridicule dans le rôle d' Anténor. Il s'est assez bien tiré des airs langoureux. Au moment du couronnement, il a été beau. Nous demanderons un peu plus de digaité à Zuchelli : un vieux roi malheureux ne doit pas avoir l'air d'un pauvre. Le chant de Zuchelli a été ferme et excellent. L'aimable Rubini, que l'on regrettera longtemps à Paris, est mieux placé dans l'opéraboufîe que dans les rôles tragiques. Il chante trop fort de sa voix de poitrine, et quelquefois les sons manquent de fermeté.
Quant à la musique, ce n'est pas après une seule audition que l'on peut juger un ouvrage aussi célèbre. Nous attendrons la seconde représentation pour adopter un avis définitif. Nous ne pouvons parler encore que de nos sensations.
On a vivement applaudi le duo :
Che mai pensar ? Che dir ?
entre W^^ Pasta et Rubini.
Au moment où Ton croit que Zelmira a voulu assassiner son époux, le tutti : la sorpresa... iî stupore, ont produit de l'effet. Les quatre derniers vers du finale, qui, à l'imitation de Métastase, renferment une comparaison :
Fiume che gli argini^
ont heureusement inspiré le compositeur.
La scène de la prison, au moment surtout où ^jme Pasta prend un poignard :
Non ti oppressar,
a excité des applaudissements très vifs et, je sup~ pose, de bon aloi. Un méchant disait à mes côtés : Nous voyons des Grecs sur la scène et des Romains au parterre. Ce qui prouve toute la perversité de ce méchant, c'est que la recette, non compris les loges, s'est élevée à 2.322 francs. C'est au moyen de telles recettes que, l'année passée, le Théâtre Italien a coûté moins de 70.000 francs à la gêné* rosité du Roi. Il y a dans Zelmira une jolie décoration ; c'est un paysage ; le lointain, à gauche, est digne de Sanquirico qui, dans ce genre, est le plus grand peintre vivant.
Zelmira est le dernier grand ouvrage de M. Rossini, non connu à Paris.
NOTES D UN DILETTANTE
DERNIERE REPRESENTATION DE « ZELMIRA », DANS LA SALLE DE l'aCADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE ^
En musique, il y a deux routes pour arriver au plaisir : le style de Haydn et le style de Cimarosa, la sublime harmonie ou la mélodie délicieuse. Mayer, Winter, Maria Weber, ont obtenu de grands succès par des opéras où la mélodie n'occupe qu'un rang bien secondaire. Maria Weber, qui apparemment n'avait que de mauvais chanteurs lorsqu'il écrivit le fameux Freischiitz, n'y a guère mis que des romances, des duos et des chœurs. On y chercherait en vain ces magnifiques morceaux d'ensemble qui ont assuré le succès de la Gazza ladra et à^Otello. On s'est mis, je ne sais pourquoi, à appeler savante la musique faite par les compositeurs allemands ; il me semble que l'harmonie est souvent une science déplacée au théâtre. Elle règne dans la symphonie, dans la musique d'église ; mais au théâtre, on préfère en général une jolie cantilène de Paesiello aux morceaux d'orchestre les plus compliqués de Spohr ou de Winter. A Paris, les personnes qui savent exécuter proprement une